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De bons esprits ont estimé que l'instruction pourrait seule triompher de ces préjugés. Ils ont décidé de la donner aux Arabes, de gré ou de force. On n'a encore essayé que le « gré » ; mais, comme le tour de la force pourrait bien venir, un jour prochain, il est intéressant d'étudier, avant l'abandon du premier système, les résultats qu'il a produits.
Le 13 février 1883, des universitaires singulièrement compétents dans les questions scolaires, ont présenté à la signature du président de la République un décret qui inaugurait en Algérie un code d'instruction publique tout nouveau. Ce règlement ne se présente pas comme un travail de cabinet. On est venu se renseigner en Algérie même. On a puisé
aux sources officielles d'information. Même les rédacteurs du projet ont voyagé par le pays; ils ont tenté des enquêtes individuelles. Cela se sent dès la première ligne du projet. On ne croit plus que les bienfaits moraux de l'instruction suffiront à conquérir les indigènes ; on les tente par l'appât d'une somme d'argent. « Il est établi une prime pour la connaissance de la langue française. Cette prime sera de trois cents francs. » Et tout le projet est conçu dans cet esprit de générosité séduisante. Les élèves indigènes qui suivront les écoles publiques recevront « des primes de fréquentation, des encouragements, sous la forme de dons en nature, aliments, vêtements, chaussures, livres, fournitures scolaires ». Le ministre met au concours « un ou plusieurs livres scolaires spécialement destinés à l'instruction élémentaire des indigènes ». Il veut créer des cours d'arabe et de berbère à l'usage des instituteurs et des institutrices français. Il établit dans chacun des départements de l 'Algérie « des cours normaux destinés à préparer les indigènes aux fonctions de l'enseignement ». Il déclare que « la dépense résultant de l'établissement et de l'entretien de ces cours sera supportée non par la colonie, mais par le budget de l'instruction publique ».
Il va sans dire que la prime de trois cents francs n'est pas délivrée aux « Ouled-Plaça » qui ont appris
le français en portant des couffins, on criant des journaux le long des voies ferrées, en courant après les voitures pour demander un sou, et en cirant les bottines sous les arcades du boulevard de la République. On exige la connaissance de la lecture et de l'écriture françaises, de la lecture et de l'écriture arabes ou berbères, un peu de calcul et des notions « très sommaires sur la géographie et l'histoire de la France et de l'Algérie ». Tout cela paraît être parfaitement raisonnable, voire diplomatique. Ceci est à honneur de cette loyauté de la France qui semblerait faite pour subjuguer un peuple jadis épris de générosité chevaleresque :
« Dans toute école publique, la liberté de conscience des enfants indigènes est formellement garantie. Ils ne peuvent être astreints à aucune pratique incompatible avec leur religion. » (Art. 3o.)
Telles sont les dispositions générales du décret : il y en a de relatives aux communes de plein exercice, aux communes mixtes et aux communes indigènes K Pour les deux premières catégories, on
1. Li'S communes de « plein exercice » sont dirigées comme en France par un maire élu. Les communes « mixtes » sont gouvernées par un administrateur nommé par le gouvernement général. Les a communes indigènes » ou « territoires de commandement » s'ont encore placées sous le régime de l'autorité militaire.
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veut que les « enfants indigènes soient reçus dans les écoles publiques aux mêmes conditions que les Européens ». Quand il y aura vingt-cinq jeunes Arabes ou Berbères dans une classe élémentaire, on leur donnera, à côté de l'instituteur français un adjoint indigène. On créera, pour les enfants indigènes des deux sexes de quatre ans à huit ans, des écoles enfantines dirigées par des institutrices munies du diplôme de salle d'asile. « Elles pourront (je gagerais que cette petite surcharge aura été ajoute au texte par quelque fonctionnaire de l'instruction publique, qui n'a pas beaucoup fréquenté le monde musulman), elles pourront être assistées par des mo)iitrices indigènes. »
Pour les écoles à fonder dans les communes indigènes, sur la proposition du général commandant la division, avec l'avis du conseil départemental et l'agrément du gouverneur général, elles seront de deux sortes. On confiera celles des centres de population peu importants à un moniteur ou adjoint indigène. Les écoles principales seront gouvernées par un directeur qui devra être pourvu du brevet de capacité et de la prime de langue arabe, qui aura résidé au moins deux ans en Algérie, pour s'acclimater, qui prendra l'engagement d'exercer pendant cinq ans au moins dans une commune indigène; enfin qui sera marié, afin d'éviter la défaveur dont
les célibataires sont l'objet dans la société coranique, et l'inquiétude qu'ils y causent.
En échange de ces conditions, de réels avantages sont offerts à l'instituteur européen . Il débute avec trois mille francs de traitement, on lui promet une augmentation annuelle de cent francs, d'autres privilèges ; il sera pourvu d'un jardin et d'un champ, il aura droit aux prestations en nature, que l'autorité militaire locale déterminera pour assurer ses approvisionnements. Tous les deux ans, à l'époque des vacances, on le transportera gratuitement lui et sa famille jusqu'en France ; il jouira du parcours à demi-tarif sur tous les chemins de fer français. Chaque fois qu'un de ses élèves ouvrira, sous sa surveillance, une école préparatoire, il recevra un supplément de deux cents francs par an. Sa mère, sa femme, sa fille ou sa sœur peuvent créer à côté de lui une classe-asile. De ce chef, elles toucheront une allocation de cinq cents à huit cents francs. Si ces personnes sont brevetées, le traitement sera élevé à mille cinq cents francs, avec des augmentations annuelles de cent francs. C'est-à-dire que, si les choses tournent à souhait, un instituteur, marié à une femme de son milieu, touchera plus de cinq mille francs de traitement, sans compter les avantages matériels susdits et les quelques centaines de francs qu'il peut tirer de succursales fondées par ses élèves.
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Deux ans plus tard, le l^"" février 1883, ce décret est suivi d'une mesure encore plus libérale qui le complète. On décide dans les communes mixtes et même dans les communes de plein exercice l'établissement d'écoles principales ou préparatoires créées sur le modèle des écoles indigènes. La République, on le voit, ne ménage pas son argent pour conquérir l'indigène par l'école.
Comment ses avances sont-elles accueillies?
Je laisse la parole à une personne du métier, M. Gustave Benoist, inspecteur d'académie en résidence à Constanline. J'ai lu avec profit le petit livre publié trois ans après la promulgation du décret, en 1886, sous ce titre : De l'imtrucHon et de l'éducation des indigènes. M. Gustave Benoist est un homme excellent. Il apparaît comme le type de cet inspecteur d'académie, profondément civil (je donne au mot ses deux sens également précieux), qui, nourri de belles sentences et d'idées généreuses, garde, jusque sous les cheveux blancs, un peu de la grâce de l'enfance, un peu de l'optimisme des jeunes gens qu'il a régentés. Comment résister à cette bonté charmante, qui, dans la préface du mémoire, se voile de mélancolie, parce que M. Benoist a constaté que les indigènes ne prenaient aucune part de cœur à nos fêtes nationales :
ft Nous l'avons constaté avec tristesse : au 14 juillet
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dernier, les Arabes de Constantine ont montré par une indifférence d'autant plus probante qu'elle n'est pas affectée, qu'il n'y a rien de commun entre eux et nous. Ils viennent en foule assister à la revue. Le soir ils regardent les illuminations, le feu d'artifice; mais ils travaillent tout le jour, comme d'habitude, boutiques ouvertes. Dans leurs quartiers on n'entend pas un cri, pas un chant. On ne voit pas uQ drapeau. Les mosquées seules ont leur minaret illuminé, peut-être par ordre, peut-être par précaution. Les musulmans font ainsi la part du feu. Ils achètent le droit de n'assister à la fête que de loin, spectateurs muets, indifférents en apparence, mais sentant gronder au fond de leurs cœurs des sentiments de rancune et de haine implacables. »
Comment ne pas envier cet optimisme qui, après avoir constaté que « nous en sommes là après cinquante ans de possession », s'écrie vingt hgnes plus bas ;
« Dans dix ans, plus de cinquante mille garçons indigènes musulmans fréquenteront nos écoles françaises. »
Il n'y a que la conscience du devoir quotidiennement accompli pour donner de ces vaillances d'espoir. Acceptons donc ce guide qui a pour lui l'enthousiasme et voyons ce que la probe expérience de. M. Benoist lui a révélée.
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Je viens de battre avec lui toute la province de Constanline, Même nous avons été plus loin. Bien que « son inexpérience complète de la cavalerie » inquiète l'honorable inspecteur d'académie, bien qu'on lui ait fourni — est-ce par malice? les militaires sont capables de tout — une mule « qui, nullement dressée, ne sachant ni l'amble ni le pas, trotte sans cesse » et lui ménage « une rude tournée d'inspection telle que ses collègues de France n'en connaissent guère », nous avons poussé jusqu'à Tougourt. Eh bien, je l'avoue d'avance, les résultats de cette promenade qui laissent à M. l'inspecteur général sa belle humeur et la vivacité de ses espérances me semblent à moi tout à faits décourageants. Ce n'est point là une affaire de tempérament, mais de statistique.
Les faits parlent.
D'abord dans quel état de flagrante ignorance le décret de 1883 a-t-il surpris les indigènes ?
On ne peut pas dire que Mahomet soit responsable de leur dégénérescence intellectuelle. 11 dit textuellement dans le Coran :
« Enseignez la science, car l'enseigner, c'est glorifier Dieu. La dispute sur la science est une dispute sacrée. Par la science on distingue ce qui est injuste; elle est la lumière sur le chemin du Paradis, une confidente dans le désert, une compagne dans la
solitude, un guide fidèle dans le bonheur comme dans le malheur. Les anges désirent son amitié ; tout ce qui existe sur la terre brigue sa faveur ; elle est le remède des cœurs contre la mort et l'ignorance, le luminaire des yeux dans la nuit de l'injustice. »
Il n'est pas possible de parler du savoir avec plus d'élévation. Une telle leçon manque dans l'Evangile. Les musulmans l'ont reçue; nombre d'entre eux continuent de réciter ces paroles du bout des lèvres. Mais voici des siècles qu'ils ne cherchent plus à en comprendre le sens. Cela tient à la façon dont l'instruction est donnée.
Il n'y a pas do touriste d'hiver qui, dans une visite de la casbah d'Alger, n'ait été arrêté, chemin faisant, par un bruit de nasillements, rylhmés comme un office de ténèbres. On va du côté des voix, jusqu'au fond de quelque impasse. On franchit un seuil décoré de carreaux peints qui s'elfritent ; on pousse une porte, et, tout d'abord, un tas de petites sandales apparaît au bord du pavé, puis quelque personnage à turban et à lunettes, généralement grisonnant, d'aspect rébarbatif, assis en tailleur. Il tient à la main une longue gaule. Avec cet aiguillooi il touche ou frappe les enfants, empilés devant lui, par brochettes, en succession de gradins, installés, dans la hauteur médiocre de la chambre, comme des bâtons de poulailler : c'est l'école arabe. Voyagez, partout
en pays musulman vous retrouverez ces enfants nasillards, ce vieillard à baguette, qui semble quelque boucher protégeant un étal contre l'impudence des mouches. Les écoliers de Tanger vous apparaîtront pareils à leurs camarades d'Alger ou de Constanline. Seulement, au Maroc, le vieillard est encore plus agressif et les petites chéchias de soies voyantes, bleues de ciel, saumonées, roses, vert pâle, font ressembler plus exactement ces enfants empilés à des oiseaux des îles sur un perchoir.
Il n'y a pas que le décor qui ne varie point ; d'un bout à l'autre du monde islamique, l'enseignement est identique. Ou apprend le Coran, et puis le Coran, et encore le Coran. Encore si ce vieillard à lunettes, ce taleb, enseignait vraiment à ses élèves la lecture et l'écriture arabes, s'il accompagnait sa psalmodie de quelque commentaire historique, grammatical ou moral? Mais non. Il ne se charge que d'enseigner la lettre aux enfants de ville ou de village que des parents religieux lui envoient. A ce métier d'éducateur de perruches, il gagne deux douros (dix francs) par tête d'enfimt et par an. Quand un sujet, doué de plus de mémoire ou de plus de bonne volonté que ses camarades, se met sur la langue une nouvelle partie du livre sacré, le père de ce jeune prodige est tenu de donner une gratilication au taleb, des beignets et des dattes aux entants de l'école. Il vendrait
son burnous plutôt que de ne pas satisfaire à cette obligation. Si, d'aventure, l'écolier se loge dans la cervelle la moitié du Coran, on donne une fôte à la famille ; enfin, si, par miracle, l'enfant apprend tout le Coran par cœur, le père est tenu d'égorger des moutons et d'offrir un grand couscous au taleb, ainsi qu'à toutes les personnes de sa connaissance.
Et ensuite?
Ensuite rien. Le Coran est le commencement et la fin de tout. La lettre du livre suffit à éclairer celui qui la apprise. En souvenir de cet effort, digne de l'admiration de toutes les personnes religieuses, l'écolier reçoit « un certificat d'études coraniques ». C'est une planchelle épaisse d'un doigt, vernie en blanc des deux côtés. Sur une des faces il y a un dessin en noir, qui, au premier abord, ressemble assez aux figures fantasmagoriques que nous fabriquions au collège en couvrant d'encre une feuille de papier blanc, que Ton pliait en deux, toute fraîche tachée, pour obtenir de la symétrie dans les éclaboussures. Mais, en y regardant de plus près, on voit que ce large pâté emprisonne des triangles et des cercles maçonniques surchargés d'inscriptions, qui disent :
(' Au nom d'Allah clément et miséricordieux, que Dieu répande ses grâces sur notre seigneur Mohammed. »
Elles indiquent deux dates religieuses : la fête de la rupture du jeûne (Id el FithrJ et la fête des sacrifices (Id En Meher).
Elles rappellent au jeune croyant les noms vénérés dAbou-Bekr, Omar-Othman et Ali.
Enfin elles affirment qu" « un secours viendra de Dieu, et que la victoire est proche ».
C'est ainsi que les choses se passent dans les villes. Faut-il dire qu'un très petit nombre d'enfants obtiennent le khelma (certificat coranique) ? La foule ne met même point les pieds dans ces catéchismesécoles. Quant aux gens des campagnes, aux bergers des Hauts Plateaux, aux nomades, aux montagnards, ils ne savent ni lire, ni écrire, ni le Coran, ni l'àge de leur père, ni leur âge propre, ni le jour, ni le mois, ni l'année, ni rien. Ils connaissent la saison des pluies et la saison des chaleurs. Pour le reste ils s'adressent aux descendants des marabouts qui sont censés avoir étudié le Coran, qui à l'occasion citeront un verset, et qui, d'ordinaire, se fient plus à la bonne renommée de leurs aïeux et à la docilité de leurs cJicnls qu'à l'oxaclilude de leur mémoire.
Suivons, d'autre part, dans la vie, ce jeune Pic de la Mirandole qui, un jour, s'est imprimé le Coran tout entier dans la mémoire. Il y a des chances pour que, après avoir donné dès ses jeunes ans uu si grand exemple de sagesse, il aspire à la sainteté maraboutique, ainsi qu'aux avantages qui en découlent. Au moins il voudra se faire « taleb », et il continuera pendant quelques années encore à fréquenter les a zaouïas » .
Il n'est pas très facile de faire exactement comprendre à des Européens ce qu'est une « zaouïa » , parce que ce genre d'établissements n'a pas d'équivalent en Europe '. C'est tout d'abord une cliapcl/e