Neveu, les Kliouau
loi JE DEVIENS COLON.
bâtie par quelque famille riche, pour y faire inhumer les siens. Les amis, les alliés, les semteurs des croyants enterrés dans la zaouïa, prennent ce lieu de sépulture pour un but de fréquents pèlerinages. Mais cette chapelle n'est point fermée, elle s'ouvre au contraire pour tous les croyants ; de ce chef elle sert de mosquée, de paroisse, aux tribus du voisinage. Elles y trouvent encore une école où l'on enseigne « toutes les sciences ». C'est à savoir: « la lecture, l'écriture, l'arithmétique, la géographie, l'histoire, la pliilosophie, l'alchimie et la magie ». Les enfants pendant toute l'année, les étudiants (taleb) pendant certaines saisons, les savants (ulema) à des époques fixes, se réunissent dans les zaouïas, les uns pour apprendre ce qu'ils ignorent, les autres pour tenir des conseils, discuter certaines questions de droit, d'histoire ou de théologie. Comme la cathédrale du moyen âge, la zaouïa est encore un lieu (Vasile et un hôpital. Les gens persécutés, hors la loi, les pèlerins, les malades, les incurables y trouvent un refuge, un toit, des secours charitables. Enfin la zaouïa avec sa bibliothèque est un olJicc de jiublicHé, un bureau d'esprit, on y écrit l'iiistoire du temps présent, on y conserve la tradition écrite des faits passés.
Il faut de fargcnl pour soutenir ces caravansérails de prière et de propagande fanatique. Les zaouïas
en regorgent : ce sont des dotations et des aumônes. Parfois c'est un des membres fondateurs de la zaouïa qui la dirige. Il prend alors le titre de cheik. Parfois c'est un étranger qui l'administre. On l'appelle alors mokaddem (gSiTdien) ou bien oukil (fondé de pouvoir). « On peut affirmer, dit M. Neveu dans les Khouon, que l'Algérie est à peu près divisée en circonscriptions dezaouïas comme chez nous le pays est divisé en circonscriptions religieuses: paroisses, évêchés et archevêchés; et comme la zaouïa est également une école, le ressort de cet établissement correspond aussi à un ressort académique. Sous ce double rapport les zaouïas méritent une surveillance et une attention toutes particulières. »
M. Benoist, malgré sa bienveillance, a constaté que le respect de la France reste un peu à la porte des citadelles du fanatisme. Tandis qu'il était à ïougourt, il a poussé un peu plus loin, jusqu'à la plus importante zaouïa du sud-est, la confrérie des Tydjiani de Temacin. Certes, on a envoyé au devant de lui une mule ornée de « pompons verts » ; le frère du marabout lui a fait, sous le porche, un « accueil cordial » ; on lui a offert « un repas long, bien servi, sans bruit, sans un mot, par deux nègres admirablement stylés ». Mais le marabout lui-même ne s'est montré qu'un instant, juste assez pour 'tonner à M. l'inspecteur le spectacle de la dévotion
avec laquelle les hommes même de l'escorte académique baisaient les drapeaux rapportés de la Mecque ; puis le saint homme a pris congé « en prétextant une maladie, en exprimant ses souhaits pour la France, pour le succès de notre œuvre d'instruction ». Tandis que le marabout parlait, M. Benoist le dévorait du regard. Il remarquait que le personnage a « l'œil vif, intelligent, le sourire bon et fin w, pourtant il a eu le sentiment pénible « qu'il ny a pas à faire la moindre tentative à Temacin, au moins du vivant du marabout actuel ».
Oh ! ce sourire d'oriental perdu dans la barbe grise, ce sourire dont M. l'inspecteur d'académie, aveuglé par sa propre bonté, n'a pas aperçu l'insondable ironie I C'est avec ce sourire-là que la zaouïa de Temacin a donné pour ambassadeur au colonel Flatters un cuisinier ivrogne qu'on faisait passer pour un Moquaddem. Les Touaregs devaient tout d'abord poser les armes à la vue de ce saint personnage. L'échec de la première mission prouva que l'on nous avait cruellement bafoués. Cependant Temacin a été si peu inquiétée pour cette félonie qu'elle se vante de n'avoir jamais été si florissante que sous notre protectorat. « .lamais, a dit le frère du marabout à l'excellent M. Benoist, nous n'aurions osé élever ces importantes constructions avant l'arrivée des Fraiirais, Il fidlait alors se faire petit.
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pauvre. C'étaient des luttes, des guerres continuelles, des massacres sans fin avec les gens de Tougourt qui n'appartiennent pas à la même secte. Aujourd'hui, c'est la paix profonde. »
L'enseignement de la langue française, tel qu'il a été réglé en février 1883, peut-il faire contrepoids à ces influences? Yerra-l-on « l'éducation nationale s'emparer » — le mot est du conventionnel Grégoire — des générations musulmanes?
Au travers des illusions professionnelles de M. l'inspecteur Benoist on touche l'échec du décret scolaire.
Je ne raconterai pas les boutTonnes histoires d'écoles roulantes qui suivaient les tribus et qui les mettaient en fuite, comme l'apparition d'une panthère fait courir un troupeau de moutons. Nous sommes ici au pays de midi et demi. Il faut parler seulement de ce qu'on a touché.
Le point important du décret, c'est l'organisation des écoles camfiagnardcs. L'Arabe des villes s'instruira assez pour apprendre les quelques mots qui lui permettront de vivre par les pourboires et par la mendicité. A supposer qu'il ait fréquenté une école, qu'il sache lire et écrire, il tirera de son petit savoir un si bon profit que l'idée ne lui viendra jamais de retourner dans l'intérieur pour vanter aux campagnards ou aux nomades les bienfaits de l'instruction.
11 est devenu trop paresseux pour affronter les rudes besognes de la terre ; trop douillet pour supporter les hivers dans le gourbi, la fatigue des routes que l'on fait à pied, avec une poule sous le bras, ou sur la croupe d'un âne, entre deux couffins de charbon. Il sait d'ailleurs que ses coreligionnaires le tiennent désormais pour suspect.
— Écoute ! me disait l'autre jour ^'ég^o, quand tu verras un Arabe qui parle français et qui porte les moustaches... tiens... comme cela... roulées... relevées des bouts... c'est un voleur.
Tous les Arabes qui donnent franchement leur avis partagent cette opinion. Ici, comme partout, la demi-civilisation enlève à celui qui la subit ses qualités naturelles, sa morale d'instinct ; elle ne met rien à la place de ce qu'elle a détruit. Il y a celte expérience au fond de la méfiance où les indigènes tiennent la connaissance du français. Il y a d'autres inquiétudes que M. Benoist a clairement distinguées.
« Une école avait été ouverte dans une section de commune habitée par des Arabes, disséminés pour la plupart dans des gourbis autour et à quelque distance des fermes françaises. Un instituteur français avait été envoyé. Ne pariant pas l'arabe, manquant un peu d'initiative, bien que soutenu, aidé par l'administration, il ne réussissait pas à attirer un seul élève. Il se désespérait, j'y allai moi-même avec mon chaouch pour
interprèle. On sut bientôt que j'étais là. Le matin, le garde champêtre avait été dans les gourbis inviter encore une fois les parents à envoyer les enfants à l'école. Deux d'entre eux s'étaient emportés, avaient été arrogants et, pour cette attitude de révolte, ils avaient été frappés d'une amende et enfermés à la geôle. Tout le village était encore en émoi. Je fus bientôt, sur la porte de l'école, entouré d'Arabes gesticulant et parlant tous à la fois. Je leur fis signe de la main de se taire, et, montrant le plus vieux, je lui dis :
» — Parle pour tous, toi, j'écoule.
» Et il parla. Et j'écoutai attentivement.
» Le vieillard dit en abrégé :
« — Vous êtes les maîtres. Si vous ordonnez que nous envoyions nos enfants dans votre école, nous les enverrons. Nous ne demandons qu'une chose : c'est qu'il n'y ait pas d'exception, pas d'injustice, que la même règle s'applique à tous. Aujourd'hui, on nous demande nos enfants; demain, on nous demandera de l'argent. On nous fera payer, et nous sommes pauvres. Quand nos enfants auront été élevés par vous, quand ils sauront votre langue, on nous les prendra. On les enverra bien loin pour en faire des soldats et nous ne les reverrons plus. Enfin, nous tenons à la religion de nos pères et nous voulons que nos enfants la conservent.
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» Quand mon interprète m'eut traduit ces paroles qui exprimaient bien la pensée de tout l'auditoire, dont je ne cessais d'observer les gestes, les visages, les yeux, je répondis en faisant traduire au fur et <à mesure mes paroles :
» — Nous, Français, nous voulons votre bien. C'est dans votre intérêt, dans l'intérêt de vos enfants que nous cherchons à les instruire. Nous les traitons comme nos propres enfants. Nous, nous pratiquons la justice. Chez nous, la loi est la même pour tous ; si des dispenses sont accordées, c'est aux enfants pauvres, qui ont besoin d'apprendre un état, d'aidi>r leurs parents aux travaux des champs. Ceux qui enverront leurs enfants à l'école ne payeront ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais. Je vous le promets, vous pouvez avoir confiance en ma parole. Nous leur fournirons même pour rien des livres et dos cahiers. Nous leur donnerons des récompenses agréables et utiles. Jamais on ne prendra de force vos enfants pour en faire des soldats. Ceux qui, entraînés par leur bravoure naturelle, s'engagent et combattent à côté de nous, le font volontairement; ils en sont récompenses. La religion musulmane, personne ne la menace. Nous respectons votre religion. Nous, Français, vous le savez bien, nous respectons toutes les religions, et il n'est jamais, vous entendez bien, jamais, question des choses religieuses
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dans nos écoles. Chez nous, l'école et le temple sont séparés. Enfin, — dis-je en appuyant sur la question d'intérêt, — vous êtes trop âgés, vous, pour apprendre une langue nouvelle. Et cependant, vous qui avez forcément tant de rapports avec nous, pour vos travaux, vos marchés, vos procès, vous devez avoir recours à des interprèles plus ou moins fidèles que vous devez payer cher ! Vous ne savez pas écrire : le moindre billet, le plus petit écrit à rédiger en arabe ou en français, il vous faut le payer et très cher ! Eh bien, il ne faut pas que vos enfants soient comme vous : il faut qu'ils sachent hre, écrire en arabe et en français, qu'ils sachent compter. Ils seront plus tard plus heureux que vous, et, en attendant, ils vous rendront à vous-mêmes les plus grands services. »
N'est-ce pas que c'est une petite scène digne du Conciones? Je l'ai citée tout entière, parce qu'elle nous sort des décrets, des résolutions de bureau, parce qu'elle met directement ;iux prises le Génie de l'Instruction Publique avec le manant en burnous : l'un et l'autre, comme dans un beau récit de Tite- Live, ils récitent le Credo des espoirs ou des inquiétudes de leurs races. Comment ne pas entrer dans l'angoisse de ces campagnards à face brune qui se croient menacés dans ce qu'ils ont de plus cher, leurs foyers et leurs autels? Comment ne point res-
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sentir quelque fierté à la pensée que ces nobles paroles de charité, de générosité, de tolérance, qui sortent si facilement delà bouche de M. l'inspecteur, sont vraiment le bel idéal chimérique vers lequel la France marche? D semble que M. Benoist ait éprouvé comme nous cette heureuse griserie. Il y en a comme un relent dans les paroles qui achèvent son récit :
« Je parlais avec conviction, avec énergie. Je voyais bien que j'étais compris. Presque tous les Arabes, quand j'eus fini, mirent la main droite sur leur cœur, quelques-uns vinrent me prendre la mienne. Ils entrèrent à l'école, derrière moi, avec leurs enfants. Comme faveur, j'obtins la mise en liberté des deux révoltés. »
Le beau château de cartes, et comme M. Benoist dut s'endormir ce soir-là avec d'heureux songes dans la satisfaction du devoir accompli! L'Algérie lui apparut sous les traits d'une belle Mauresque vêtue de haïks blancs; d'une main elle congédiait l'armée, symbolisée par une forte femme qui portait un glaive sur un manteau rouge ; de l'autre, elle appelait à soi une figure au visage modeste, élevant dans sa main une branche de laurier.
Pourquoi faut-il qu'on se réveille d'un si beau rêve? Pourquoi faut-il récolter, dans un champ d'espérances si vivaces, cette conclusion mélancolique:
« Pendant quelque temps, l'école fut assez bien fréquentée; jusqu'à ce que les pères de famille eussent appris que la loi ne les obligeait pas à envoyer leurs enfants à l'école française. Alors, ils les retirèrent. La classe devint déserte, et tous nos efforts furent perdus '. »
1. G. Benoii^t, De l'instruction et de l'éducation des indigènes.
L'enquêle de M. Bcnoist date de 1889 et l'on pourrait dire : « Vous avez beau jeu à railler des mesures qui n'avaient pas eu le temps de s'acclimater. »
Ce reproche est de ceux qui doivent toucher un honnête homme. Voyons donc ce que le décret de 1883 a produit après douze ans d'exercices. Je n'irai pas demander à M. le Recteur, qui dirige avec tant de distinction l'Académie d'Alger, de me faire conduire par un inspecteur dans une école de la province. On me montrerait quelque laboratoire où des sujets de choix sont fabriqués à titre d'expérience, comme un produit de cornue scientifique. C'est la doiiréc commerciale (jue je veux manier, la béte à
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l'étable, celle que l'on n'a pas lustrée, engraissée, enrubannée pour le marché.
A cet effet, j'ai demandé ce matin aux Arabes de la ferme :
— Connaissez- vous une école dans le voisinage?
— Une école ?
Deux m'ont regardé sans comprendre. Le mot « école » ne fait pas partie de leur vocabulaire. Négro, qui est plus renseigné, a répondu d'un air capable :
— Le collège?
— Si tu veux. ••
— Mais il y a le collège de Sidi-Aïssa, dans la montagne.
C'est une merveilleuse promenade de cavalier, un jour de beau temps. Je la recommande à des touristes qui voudraient pousser une pointe dans la campagne. On vient coucher au Fondouk. Le lendemain, de bonne heure, on fait seller des chevaux ou des mules. On emporte son déjeuner dans les fontes. On peut, même en hiver, regagner la couchée avant la chute du soleil.
Sidi-Aïssa est logé un peu au-dessous des sommets du Bou-Zcgza, par sept ou huit cents mètres d'altitude. Après une longue montée en lacet qui domine des gorges dont les pentes sont cultivées par les indigènes, dans des inclinaisons de quarante-cinq degrés
au-dessus du ravin, tout d'un coup, ou découvre la mer. Alger se lève à gauche, puis Forl-de-l'Eau, le cap Matifou, Aïu-Taya, Surcouf et, dans la plaine pâle, entre des rangées d'eucalyptus, les cubes blancs de Rouïba et dHamédi.
En janvier, la montagne, défrichée, avec ses rocs encore luisants des pluies de la veille, prend tous les tons du bronze, depuis l'or bruni, cher aux fabricants de zincs dart, jusqu'aux rares patines qui, du vert à l'orange, font songer à des fruits murs, émeuvent la sensualité de la bouche. Des oliviers sauvages tremblent en bas, se penchent sur le torrent ; la brousse se hausse à des hauteurs de taillis ; des petits bois de pins et des bruyères rappellent nos falaises d'Europe. Le colon les remarque et les aime comme un souvenir du pays.
Un jardin apparaît qui, pour les yeux déshabitués des verdures doutre-mer, de la variété infinie de leurs couleurs et de leurs formes, est un frais enchantement. Une merveilleuse abondance de sources ruisselle en cascades, fuse de toutes parts, et ces bosquets sont pleins d'oiseaux invisibles qui se sentent protégés deux fois, par l'opulence des feuillages et par la sainteté du marabout. Un rez-de-chaussée de pierres, avec un toit de tuiles, se montre un peu en contre-bas de ces eaux naturelles. C'est le collège de Sidi-Aïssa, dont nous a parlé Aégro.
Éric et moi, nous avons eu le même cri en l'apercevant :
— Mais ce n'est pas une école qu'on a pu loger là, c'est un aquarium I
Non, une tombe, un de ces in pace où le fanatisme a jadis muré ses ennemis. Quand on pousse cette porte vitrée dont presque tous les carreaux manquent, une telle douche d'humidité et de moisissure vous tombe entre les épaules, que l'on recule avec un frisson de dégoût.
Bien que le temps soit radieux, l'école est déserte. i\ous la parcourons librement : pas une porte n'a une clef, pas une serrure de gâche. Partout le pavé est soulevé en dos d'âne, les murs pleurent à grosses gouttes, ici et là le plafond est crevassé, des taches sur le sol, des éclaboussures sur les bancs indiquent que la pluie le traverse pendant tout l'hiver comme une écumoire. La moisissure est si épaisse sur les murailles qu'on y peut écrire avec le doigt.
Je vais à un tableau mural. C'est le règlement du « collège » indigène. On y lit :
Emploi du temps des écoles à deux sections. « Lundi et mardi : entrée en classe en chantant. Mercredi et vendredi : inspection de proprelé. Samedi : mise on rang. Écriture. Exemples de langue. Conversations dialoguées, calcul oral ou écrit. Dessin des objets nommés, etc., etc. » Quelques livres sont épars sur
les tables. Je les feuillette. Ce sont les Lectures enfantines de Picard et Lebourgeois, la Méthode de Neel, son Encyclopédie enfantine, la méthode de lecture et d'écriture à Tusage des écoles arabes françaises par Scheer et Mailhes.
Un de ces messieurs, tous les deux peut-être, ont visité cette école. Je retrouve leurs signatures d'inspecteurs au bas de la belle chemise du dossier administratif où le maître doit inscrire les présences et les absences. Il y a quelques années que MM. les inspecteurs n'ont passé par ici. Je les comprends. La misère de l'école de Sidi-Aïssa découragerait .M. Benoist lui-même. Les quelques cahiers qui errent sur les tables datent du temps préhistorique où l'instruction publique avait foi dans son décret, de l'âge où elle faisait encore des distributions d'argent et de souliers. Voici pourtant de l'encre plus fraîche, un pauvre petit cahier proprement tenu, avec des règles de trois, nettement chiffrées. Au bas du dernier problème l'instituteur a écrit :
— L'élève peut être certain qu'il fera des progrès s'il continue de prêter ainsi toute son attention aux leçons du maître.
Je ne puis vous dire comme elle m'a touché, cette phrase d'encou ragcment qui tombait à propos dans nos mains, ainsi qu'un document jeté, par des naufragés, à la mer, pour dire la survie et le persistant espoir.
Nous pénétrons clans la seconde salle. C'est là que le maître vit. Dans un coin, une paillasse est jetée sur une marche de bois. La moisissure a envahi ce sol de couchette comme tout le reste. Sur une table , des cahiers sont épars. J'en ouvre un. C'est le carnet où chaque jour le maître doit noter sa préparation de classe. Il a donc obéi au règlement. D'une écriture irréprochable, dans une orthographe et une langue parfaites, il a résumé son travail personnel, indiqué l'enseignement moral qu'il voulait tirer de la fable du jour. Par malheur, au-dessous de la date du vingt et un décembre, on lit:
« A cause du mauvais temps, aucun élève n'a assisté à la leçon. Cette préparation servira donc pour le lendemain. »
Le lendemain, c'est le vingt-deux décembre, mais :
« Le mauvais temps continue. »
Le vingt-deux...
J'abrège. Nous sommes à la fin de janvier, le beau temps est rétabli depuis longtemps, si radieux pour la saison que tous les agriculteurs lèvent les bras au ciel. Cependant le moniteur indigène a toujours sa préparation du vingt et un décembre sur la langue, pour l'excellente raison que les écoliers prolongent leurs vacances. « 11 y a des années, commediirautre,oii l'on n'est pas en train d'étudier. »
Nous sommes édifiés. Nous allons remonter à cheval ; mais voici que l'instituteur surgit soudain, accompagné de quelques naturels. On nous a aperçus. On nous a épiés, on est allé le prévenir.
Qui donc a dit que ces Arabes ne sont point assimilables ? Le premier turco venu est un modèle de grognard. Celui-ci ayant passé par le laminage universitaire est devenu un prototype d'instituteur . Il garde une contenance modeste; il frotte ses mains comme un jeune séminariste. Il n'y a plus trace, en lui, de cette indépendance de sa race, qui perce même à travers les contorsions des quêteurs de pourboire. On en a fait un honnête jeune homme, confit de bonne volonté et de politesse :
— Oui, monsieur l'inspecteur;.., non, monsieur l'inspecteur...
Il connaît sa hiérarchie et m'adjuge, au petit bonheur, ce titre, qui lui semble justifié par le ruban rouge et mon invasion dans l'école. C'est lui, d'ailleurs, le jeune maître intelligent et de bon vouloir, qui a écrit sur le cahier de l'élève studieux la note que je citais tout à l'heure. Il répond sans dissimulation aux questions qu'on lui pose.
Ainsi j'ai demandé :
— Est-ce que votre longue fréquentation des Français, votre titre de fonctionnaire ne vous ont pas rendu suspect à vos coreligionnaires ?
Il dit avec franchise :
— En étudiant dans les écoles françaises, j'ai perdu beaucoup des habitudes religieuses de mes compatriotes. Mais ici, isolé comme je suis, je pratique exactement avec eux. Cela assure ma* tranquillité et je crois que cela est profitable à l'école même. En tout cas, cela ferme la bouche à ceux qui disent : « Un musulman qui apprend le français ne prie plus. »
De même à cette question :
— Croyez-vous que l'inquiétude religieuse soit le principal motif qui détourne les Arabes d'entrer dans nos écoles ?
J'ai recueilli cette loyale réponse :
— Non pas, monsieur. Vous voyez que, dans les villes, les Arabes envoient volontiers leurs enfants à l'école. Il en va de même autour des centres importants. On s'aperçoit alors que l'on a grand intérêt à parler le français pour défendre ses intérêts, pour vendre, pour acheter, pour s'expliquer devant la justice. Mais, dans cet endroit reculé, personne ne sent la nécessité d'apprendre une langue qui est celle de nos vainqueurs. Ainsi j'ai un seul élève, un fds de77iesquins. Encore n'est-il pas trop zélé. Il n'a eu, l'année dernière, que soixante-cinq jours de présence.
Il ne me restait plus qu'à poser une seule question au jeune maître du collège de Sidi-Aïssa :
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— Et vous, mon ami, combien gagnez-vous par an?
— Douze cents francs, monsieur l'inspecteur, et ce n'est pas trop, je vous le jure, pour venir dans cette cave mourir du mal de poitrine !
Il a raison, ce jeune moniteur. Douze cents francs, ce n'est pas trop pour diriger, dans ces conditions aquatiques, le Collège de Sidi-Aïssa. Mais il y a un autre personnage que je plains autant que lui, c'est le contribuable français. Ne trouvez-vous pas qu'on abuse un peu de sa bourse quand on lui fait payer douze cents francs les soixante-cinq répétitions qu'un fonctionnaire de la République a données, l'année dernière, à l'unique élève du Bouzegza?
« Qu'on ne l'oublie pas, entre populations mêlées que séparent les origines, les traditions, les mœurs, l'état social, il n'y a d'autres alternatives que l'assimilation graduelle, l'avilissement par la servitude ou le massacre ' . »
A supposer que la destruction de l'indigène ne répugnât point à notre sensibilité latine, elle est aussi impossible en Algérie que l'extermination des Indous en Asie. La servitude ?Aous aurons l'occasion de voir que beaucoup de colons — j'entends les plus radicaux, ceux qui ont quitté la France parce que leur passion de liberté et d'égalité s'y trouvait à