‹ Je deviens colon; moeurs algériennesChapitre 22 sur 28 · Elisée Reclus, l'Afrique septenlriomile · texte numérisé non relu

Elisée Reclus, l'Afrique septenlriomile

l'étroit, — beaucoup de colons regrettent qu'on ne leur donne pas, avec la concession de terrain, la charrue et la paire de bœufs, un lot d'indigènes à gouverner, selon le code des anciens planteurs, avec la matraque. Mais quelle que soit la complaisance des représentants algériens pour leur turbulente clientèle, ils n'oseront jamais proposer aux Chambres le rétablissement légal de l'esclavage. Il faut donc, par nécessité, sinon par choix, revenir au rêve de « l'assimilation graduelle » .

On a voulu la commencer par l'école, et on a échoué misérablement. Faut-il en conclure avec les gens sans passion que l'on a seulement mis la charrue avant les bœufs, ou avec les colons-électeurs que l'Arabe est irréductible?

C'est un des sujets les plus fréquents de nos entretiens avec Éric. La journée finie, au coin du feu, nous repassons nos souvenirs ; une fois de plus, nous comparons, nous contrôlons nos expériences, nous évoquons les témoignages recueillis.

En ce qui concerne l'indigène, ils aboutissent à distinguer deux états d'esprits très divers : leur attitude en temps de paix et leurs velléités en cas de guerre.

On peut dire que chaque centre de colonisation a l'iiidigène qu'il mérite.

Dans notre voisinage immédiat s'élève tout jus-

JE DEVIENS COLON. loo

tement un de ces villages qui ont mal tourné. Les habitants ont succombé sous la fièvre, la fainéantise, l'absinthe et les dettes. Ils vivent de la location de leurs terres à des métayers indigènes, ou de l'exploitation des khammès. Malheureux et aigris, ils logent peu de scrupule. Ils trichent sur les achats et sur les ventes. Ils ne tiennent pas leurs contrats, ils sont, en retour, volés par leurs dupes. Toute occasion est bonne pour les larrons : une porte ouverte, un bal qui fait les maisons désertes, la nuit qui protège contre les regards l'écumeur de récoltes. Au contraire, dans notre ferme, où les gens sont payés régulièrement, on n'a pas signalé de tout l'hiver un seul vol. Les indigènes qui travaillent sur nos terres ont une tendance à imiter nos procédés de culture. Ils demandent à essayer nos outils; ils reconnaissent, à l'occasion, leur supériorité. Et ceci n'est point un phénomène isolé, mais une tendance qui se dessine. Partout où l'Européen réussit, où il s'impose par la dignité de sa vie, par l'économie, par un travail intelligent, l'indigène se rapproche. Un livre bien curieux à consulter sur ce sujet est la monographie qu'un vieil Algérien, M. L. Bastide, a publiée sur Bel- Abbès*. On y voit que le développement intellectuel

1 . Bel- A bbés el .so?) arrondissemeni, cJiez Pcrrio r-, ii Ora n , 1 88 1 .

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de lindigène, ses progrès dans l'assimilation, suivent, pas à pas, la croissance d'une ville, le succès de sa fortune. Entendons-nous bien pourtant sur ce mot d'assimilation. Il signifie seulement une détente dans des rapports détestables ou nuls. Il marque la lin du fâcheux état d'esprit qui porte l'indigène à croire que le conquérant veut nécessairement sa perte. Il n'est pas question d'un de ces courants de sympathie qui aboutissent aux mariages mixtes, aux fusions de races, voire à un acte aussi virtuel que la naturalisation. Les statistiques sont là pour rappeler au sentiment de la réalité les optimistes trop portés à l'illusion. Elles ne relèvent pour l'année 1893 {[a. dernière dont les résultats sont publiés) que trente-sept naturalisations d'indigènes et un seul mariage contracté entre Européens et Musulmanes.

Ceci est le bilan de l'état de paix. Qu'adviendrait-il dans l'aventure d'une guerre européenne qui nous mettrait, fût-ce une heure, en échec?

Il y a dans le Coran une phrase que tous les musulmans connaissent ; ils la répètent dans les cafés maures, dans toutes les assemblées de prière ; cette formule soude toutes leurs espérances avec toutes leurs rancunes :

« Une seule chose est devant Dieu plus méritoire que le pèlerinage : la mort dans la guerre sainte. »

Supposez que nous ayons la force ou la démence

d'effacer ce verset du Livre , rien ne l'arrachera de la mémoire tenace des croyants. Il vaut contre tous nos efforts de séduction ou de rigueur, contre nos érections d'hôpitaux ou de guillotine, contre les sentences d'exil et contre les distributions de croix. Le jour venu, il rallumerait l'incendie et propagerait regorgement.

J'ai eu là-dessus une explication bien franche avec un homme de grandes lentes, qui est bon théologien et qui écrit à ses heures. Il m'avait invité à chasser le sanglier en forêt. Tandis que les rabatteurs s'égosillaient sur la piste, nous faisions de la casuistique avec nos fusils en travers de nos selles.

Soudain, il me dit :

— Il y a une chose que je ne puis comprendre. Jésus, c'est ton Prophète ?

— Comme Mahomet est le tien.

— Et les Juifs?... Les Juifs ont tué Ion Prophète?

— Ils l'ont crucifié.

— Alors comment les recevez- vous parmi vous ? Les cris des rabatteurs s'éloignaient. IXous arrêtâmes nos chevaux et je dis très gravement :

— C'est pour obéir au Christ. Il nous a ordonné de pardonner à nos ennemis.

La bouche de l'Arabe sourit avec ses yeux.

— Je sais, fit-il. Et il aurait dit encore : « Si on

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VOUS donne un soufflet, tendez l'autre joue. » Eh bien, retiens ce que je vais te dire : Dieu ne peut pas penser un jour une chose et un jour une autre ; il ne peut pas dicter une fois à un Prophète : « Pardonne aux ennemis », et demain à un autre Prophète : « Combats les infidèles. » 11 a donc — crois-le bien — ordonné la même chose à ton .Jésus et à Notre- Seigneur Mohammed. Mais ce sont les Juifs qui vous ont apporté vos livres. Ils avaient peur, à cause du meurtre, et parce qu'ils ne savaient plus où aller. Alors, pour se ménager un asile, ils ont fait mentir Dieu. Ce sont eux qui ont écrit clans ton Livre la lâcheté du pardon.

Je suis arrivé à la ferme d'Haouche-bou-Akra le jour même où les métayers quittaient le service d'Éric. C'étaient deux Kabyles, deux frères, que la moisson avait amenés dans ces parages. Éric regrette ces serviteurs. Il ne les remplacera pas aisément. Le Kabyle est à l'Arabe ce que le mulet est à l'àne ; chez l'un comme chez l'autre les qualités de sobriété et de résistance à la fatigue s'étoffent dans le métissage.

De Paris, nous ne distinguons pas trop clairement ces deux catégories d'indigènes ; nous savons, tout en gros, que les conquérants arabes trouvèrent un habitant sur le sol. On l'appelait le « Berbère ». Le Kabyle, le cultivateur des lisours sahariens, le

Chaâmba, le Touareg descendent de ces autochtones. Je ne suis pas sur que la majorité des sénateurs qui rêvent le bonheur des populations indigènes en sachent sur cette matière beaucoup plus long que vous et moi.

A supposer qu'ils aient étudié les trois gros volumes nourris de faits précis, de vraie science et de philosophie que le général Hanoteau et M. le conseiller Letourneux ont écrit sur le pays kabyle S ils seront sortis de cette lecture mal édifiés sur un problème dont nul historien n'a encore apporté la solution. On leur aura rappelé que les Kabyles du Djurdjura sont issus de cette race d'hommes qui occupait le nord de l'Afrique, de l'Egypte à l'Atlantique ; que le nom de « Berbères » vient d'un dédaigneux sobriquet sous lequel les Grecs et puis les Romains désignèrent, sans autre curiosité des origines, leurs vis-à-vis d'Afrique, pâpêapo-., Barbari. Ils se consoleront en évoquant les belles histoires de IMassinissa et de Jugurtha, les chevauchées, crinières au vent, bouches libres de la cavalerie numide.

A supposer que le Kabyle et le cheval barbe soient des revenants de ces héroïques aventures, ils ont sûrement subi plus d'un mélange sur la

1. La KabijHe et les coutumes kabijle.<, 3 vul. clicz Cliallaniel.

route. Sans remonter au delà des jours chrétiens, on voit les débris des colonies romaines et grecques si complètement submergés par l'invasion des sémites, que, au xiii^ siècle, il n'est plus du tout question dé chrétiens en Afrique : on ne parle plus que des musulmans arabes ou berbères. Sans doute ces colons romains, fuyant devant les armées arabes, cherchèrent un refuge dans des citadelles naturelles comme la Kabylie. C'est dailleurs une opinion répandue chez tous ces Berbères que les Aït-Bida, les Aït-Fraoucen, d'autres, descendent d'aïeux européens. Chez les Ait-Ouaguennoun, la beauté des femmes est considérée comme un indice de l'origine étrangère.

En dehors de ces croisements, les Kabyles ont subi l'influence sémitique des Arabes et des Turcs. Les premiers s'imposaient comme missionnaires. Les seconds accueillaient avec empressement toutes les familles kabyles qu'une dette de sang chassait de leurs villages. Enfin les Berbères du Djurdjura ont supporté une autre catégorie de métissages que l'on a appelé d'un mot heureux : des « croisements par infiltration ». Pendant des siècles, la Kabylie a été un refuge ouvert aux mécontents, aux proscrits et aux malfaiteurs. Tout étranger qui réclamait l'hospitalité y était accueilli. On ne s'enquérait ni de sa nationalité ni de son passé. S'il acceptait de s'enrôler

dans un parti de village, ses nouveaux amis lui donnaient une maison. Ils lui fournissaient une femme. Des hommes de toute éducation et de toute race ont ainsi terminé en Kabylie des vies aventureuses. Le secret de leur origine a péri avec eux, mais leur passage a laissé dans ces montagnes d'ineffaçables traces : ces nombreux types de race blonde et rousse, fréquents dans les tribus, et qui n'appartiennent ni à l'Asie ni à l'Afrique.

Il n'y a pas jusqu'aux déserteurs français qui n'aient concouru à ces croisements. Le général Hanoteau conte qu'il connut près de Fort-National un Angevin en rupture de ban. Ce « métourné » était venu s'installer sur une crête du Djurdjura. Amnistié après la conquête, il préféra demeurer Kabyle. Rien ne le distinguait de ses nouveaux compatriotes. Il avait perdu toutes les habitudes de sa jeunesse. Ses enfants ne parlaient pas un mot de français; ils professaient l'islamisme, ils étaient aussi hostiles aux conquérants que tous les autres habitants du village.

En saurons-nous jamais plus long sur les origines du peuple kabyle? On ne voit pas d'où viendrait la lumière. Le Ihak ehaUith (dialecte berbère parlé en Kabylie) ne possède pas de caractères pour représenter des sons. Il ne s'écrit point. Sa littérature se borne à des cantiques religieux, à quelques chan-

sons confiées aux mémoires populaires. Quand les marabouts, seuls lettrés, sont dans la nécessité de rédiger un acte ou une lettre, ils usent de la langue, au moins des caractères arabes.

Mais si lé dialecte kabyle ne renferme aucun monument un peu ancien qui puisse guider les futurs historiens du peuple berbère, il fournit des indications précieuses sur le naturel et les habitudes de la race. Il n'y a peut-être pas de langue au monde qui ait pris tant de pla-sir à se déformer dans des argots de franc-maçonnerie. C'est un effet de la méfiance qui est le fond même du caractère kabyle; c'est aussi un résultat de l'insécurité séculaire oii ces peuples ont vécu. Commerçants et voyageurs, les Kabyles éprouvaient le besoin de s'entretenir avec leurs associés sans être compris des étrangers. Cette nécessité a donné naissance à un certain nombre de langages conventionnels. On peut dire que chaque profession a le sien. Ainsi l'argot des colporteurs s'appelle « la nôtre » {thin- en-ne?'). Dans cette entente, dormir s'exprime par la périphrase : « l'œil devient noir ». Se séparer, c'est « faire comme les fils de l'Andalous ». Marcher la nuit, c'est « faire le lièvre ». Un franc, c'est « un ongle ».

Les poètes chanteurs ont baptisé leur argot la « félicité » {lasadith). Dans cet idiome d'initiés, un chrétien

se dit « l'homme au cœur dur » , un arabe « celui qui ne comprend rien », l'argent « ce qui adoucit ». Les étudiants quêteurs, en leur qualité de lettrés, ont imaginé un système plus compliqué, mais plus méthodique. Ils ont baptisé d'un nom nouveau chacune des lettres de l'alphabet arabe. Lorsqu'ils veulent énoncer un mot, ils nomment successivement chacune des lettres qui le composent; soit, par exemple, le mot « Mohammed », on prononcera dans cette combinaison argotique : 3Iim el-djemâi h'alim el hokmi mim el-djemâi dalil el-k'oum.

J'entends dire que cette fantaisie de mandarin exige un loisir qui sent d'une lieue son aristocratie fainéante, et vraiment les étudiants kabyles furent, au temps de leur prospérité, les plus extraordinaires mauvais garçons qui aient jamais drapé des vices dans le manteau de la science.

En tout pays du monde la jeunesse des écoles s'arroge des privilèges. On sait comment elle en use en Allemagne et en Angleterre. Nos étudiants eux-mêmes font souvent parler d'eux. Ils se chargent de la police de leur quartier ou encore ils interrompent la circulation par le déploiement d'un « monôme ».

Avant la conquête, les étudiants berbères avait une façon plus hardie et plus pittoresque de couper la route. Je ne cite pas leurs procédés pour exciter l'émulation de notre jeunesse, mais simplement pour donner une idée des mœurs de la Kabylie il y a quarante ans.

Quand on voyage dans la région des Aït-Ali, il

arrive qu'on rencontre par les sentiers de montagne des jeunes gens qui poussent devant eux des mulets singulièrement harnachés. Les bêtes n'ont ni poitrails, ni croupières, ni fers aux sabots. Leurs charges ne sont point ficelées, mais simplement posées sur les bâts.

On demande, un peu surpris :

— Quels sont ces muletiers équilibristes? Les gens vous répondront :

— Les étudiants d'Ou-Dris.

Et on vous raconte leur histoire.

Un saint homme qui s'appelait « Oii-Dris » fonda dans les temps passés une « mâmera » à laquelle, selon l'usage, il donna son nom. Une « mâmera », c'est une école supérieure; c'est aussi un couvent. Ceux qui y viennent achever leurs études acceptent la discipline de la confrérie. La discipline, ou pour se servir du mot kabyle, dont l'origine est évidente, le « kanoun » de la mâmera d'Ou-Dris était sans doute l'œuvre des étudiants eux mêmes plutôt que du vertueux instituteur de l'ordre. Elle divisait les élèves en deux catégories : les étudiants dits « à la planchette » et les étudiants « de la massue ». Ces derniers ne mettaient jamais le nez dans aucune espèce de livre. Ils s'occupaient uniquement de vol et de brigandage.

On ne peut pas dire qu'une parfaite harmonie

ait toujours régné entre des peisonues de spécialités si dififérentes. Les étudiants de la planchette, décidément brimés par leurs fougueux collègues, furent obligés plus d'une fois de faire parler la poudre. C'étaient là des brouilles passagères. Les étudiants des deux branches finissaient toujours par seraccommoder aux dépens de leurs voisins ; faisant cuisine commune, ils avaient des terrains d'entente fraternelle. Du reste, les voleurs habitaient rarement la marnera. Ils travaillaient au dehors, par petites bandes : le jour ils arrêtaient les voyageurs; la nuit, ils dérobaient.

Ils avaient ingénieusement classé les populations de leur voisinage en amis et ennemis. Quelques-uns de ces amis s'étaient volontairement donnés à la mâmera; ils lui payaient raa<,on par élan de sympathie. Pour les ennemis, quand leur mauvaise fortune les mettait en présence des Ou-Dris, ils étaient dépouillés de tous leurs vêtements. S'ils faisaient mine de se plaindre, pour d'éviter les récriminalions, on les tuait sur place.

Afin d'éviter des confusions toujours fâcheuses, le tributaire de la mâmera était pourvu d'un passeport. C'était un objet connu de tout le monde : un fusil, un sabre, un bâton, un couteau. En cas d'erreur, celui qui s'était laissé arrêter à tort rentrait en possession de ses vêtements et de ses bagages ;

tout de même il payait une légère amende. C'était là une question de principe : on le punissait d'avoir fait perdre aux étudiants leur temps et leur peine.

Après leur sortie de la mâmera les étudiants de la massue demeuraient affiliés à l'association. Ils devaient répondre à l'appel de guerre dans les occasions importantes. On formait alors une compagnie de trois cents hommes. Cette force allait donner ouvertement l'assaut à des villages ennemis, voire à des tribus qu'on ne croyait point de taille à se défendre. On égorgeait les hommes qui n'avaient point avec la mâmera d'entente particulière. Les femmes n'avaient à craindre ni le vol ni la mort. Les étudiants laissaient de côté les matrones ; ils réservaient la beauté et la jeunesse pour leur plaisir. D'ailleurs, la plus exacte probité présidait au partage du butin. Il était vendu aux enchères par le mok'addem de guerre. Le produit de l'encan était divisé entre les compagnons selon leurs justes mérites. Le maître d'un fusil avait droit à deux parts, le porteur d'un sabre à une seule.

Quand la bande se trouvait trop maigre pour mettre un village à sac, elle se fondait en petits groupes qui de nuit allaient chez les voisins couper les arbres, incendier les maisons, les fourrages, les récoltes. Le jour, on s'embusquait près des villages.

On s'emparait des troupeaux et des gens qui passaient à portée. Les hommes ainsi enlevés étaient conduits à la mâmera. On les enchaînait dans un souterrain, on les gardait comme otages jusqu'à ce que le village eût versé la rançon, ou, de guerre lasse, jusqu'à ce qu'il acceptât de payer le tribut.

Ces serviteurs forcés étaient traités en peuple conquis. On commettait chez eux des excès de tout genre. On conte encore en pays kabyle l'histoire d'un certain Teralat, étudiant de la massue, qui, passant la nuit au village d'Handis, chez les Aït- Abbès, chassa, le pistolet au poing, un mari du lit conjugal et s'installa jusqu'au malin dans la place toute chaude. Le pauvre homme courut en vain chez des voisins pour demander du secours. On savait bien que si l'on eût tiré vengeance de celte injure, le tambour de basque et la petite ilûle des bataillons de la mâmera auraient relenti, dès le lendemain, sous les murs du village.

On préféra faire tout de suite alliance avec des voisins si sans gcne ; on jura de leur payer la dîme de toutes les récolles en grain, en figues et en olives. De leur côté, les gens de la massue donnèrent « l'anaïa » aux habitant d'Handis, c'est-à-dire qu'ils s'engagèrent « à ne jamais voler chez leurs alliés quand ils recevraient d'eux l'hospilalilé, à laisser

une part de viande au maître de la maiFon qui leur offrirait le couscous, à ne pas rôder autour de la fontaine des femmes, et enfin à ne pas pénétrer d'autorité dans le domicile des gens qui ne seraient pas leurs amis particuliers ».

Quand des personnages qui appartenaient tous à des familles maraboutiques et qui étaient unis entre eux par une règle religieuse montraient si peu de respect pour la vie et les biens de leur prochain, on peut se faire une idée des excès auxquels se livraient les enfants perdus, les larrons de toute arme et de toute origine qui infestaient le pays. Il est bien intéressant de noter que de cette diffusion du vol et de cette généralité du brigandage est né un des droits coutumiers les plus méticuleux dont il y ait trace dans l'histoire des organisations primitives.

J'ai déjà eu l'occasion de remarquer, dans une étude sur les mœurs des Wikings norvégiens et

danois \ que la casuistique normande, son goût de procédure, ses finasseries d'argument, ses ruses, sont sortis du désir qu'avaient les pillards du Nord de protéger contre les entreprises des leurs le butin qu'ils avaient conquis au dehors. Le droit kabyle est né d'une préoccupation pareille. C'est vraiment une suite de contrats d'utilité bien entendue, à la base desquels on n'entrevoit nulle idée de moralité, mais cette intelligente certitude qu'il y a profit supérieur à limiter les convoitises individuelles pour lier ses voisins par le même contrat. L'originalité des kanouns kabyles, c'est que, à cause de la topographie des lieux et du tempérament de la race, ces ententes restèrent la règle de petites fractions isolées. Souveraines dans un village, elles étaient méprisées dans un village voisin.

Il se dégage cependant de la lecture des innombrables kanouns recueillis par M, le conseiller Letourneux quelques dispositions si universellement acceptées qu'elles peuvent passer pour des principes. L'étude de ce droit général est fort intéressante. C'est comme une porte largement ouverte sur les instincts tortueux de cette race montagnarde ; c'est en même temps une leçon d'histoire, car. à travers

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