Hugues Le Roux. Notes sur la Norvège; chez Calmann Lévv
JE DEVIENS COLOX. 173
la confusion des prescriptions locales, on aperçoit des vestiges de droit latin. On dirait , dans ce maquis, de belles et larges voies romaines dont le tracé serait encore visible.
La première assise de la société kabyle, comme de la vieille société latine, c'est la geiis, la famille. Elle comprend le père, la mère, les fils, leurs femmes, leurs enfants, petits-enfants, les oncles, les tantes, les neveux et cousins. Très fréquemment, ces individus vivent en commun. Les biens sont laissés dans l'indivision, les revenus employés à la nourriture et à l'entretien de tous. La responsabilité est collective, ainsi que la propriété. Si un membre de la famille commet un meurtre, chacun des membres peut être choisi comme victime expiatoire par les parents de lassassinô. Bien sur, cette puissante organisation de la famille est une nécessité dans toutes les sociétés encore en enfance, où l'autorité et les lois sont impuissantes à protéger la vie des individus. Elle a ici un caractère semi-patriarcal qui donne à la démocratie kabyle une physionomie bien personnelle.
L'unité politique et administrative est le village {Uiaddarl). C'est un corps qui a sa vie propre, son autonomie. Il nomme ses chefs, il édicté ou il modifie ses lois; il s'administre lui-même. Il peut, s'il a la force, se passer de ses voisins. L'ensemble
de deux villages unis par certains liens d'affinité constitue la tribu (ârch). La réunion de plusieurs tribus forme la confédération (ihake-hill). C'est la plus large expression de la vie fédérative chez les Kabyles. Il est très rare que plusieurs confédérations s'unissent par des liens permanents ; quand elles se liguent, c'est toujours dans un but de défense ou d'agression commune.
L'autorité qui dirigeait jadis le village était la « djemâa », c'est-à-dire l'assemblée générale des citoyens. Ses décisions étaient souveraines ; quand elle avait la force, elle les faisait exécuter elle-même. Elle décidait sans apppel dans les matières d'intérêt général et elle surveillait l'initiative privée avec une attention jalouse. Passionnée, ombrageuse, comme toutes les démocraties, elle ne connaissait qu'un contrepoids à la fougue de ses entraînements: un respect religieux pour la coutume. Je dis religieux et non pas superstitieux. Les Kabyles ne sont pas des Chinois. La même djemaa qui s'est instituée gardienne des usages anciens, qui veille autour de cette arche d'alliance comme sur une citadelle de l'indépendance, abroge ou modifie sans hésitation tout ce qui est décidément caduc.
Cette disposition des esprits est un des traits qui distinguent essentiellement la race berbère des autres catégories musulmanes. Elle fait des Kabyles de
précieux auxiliaires pour le colon. Avec eux , on ne rencontre jamais ces résistances inertes qui découragent d'employer l'Arabe, de lui mettre dans les mains un outil dont il ne s'est pas héréditairement servi. Elle a transformé la physionomie de la Kabylie depuis la conquête. Elle y a introduit des perfectionnements dans la culture qui ont accru la richesse du pays. Elle suffit à justifier la tolérance particulière dont le maréchal Randon usa, après la conquête, envers les populations kabyles : il laissa debout leur organisation politique et leur droit coulumier.
De tous les changements que nous avons apportés dans l'administration des villages, celui-ci est le plus important : nous avons retiré à l'assemblée de la djemâa le droit d'élire son «amin s.lS'ous en avons fait un représentant de notre autorité, un agent nommé directement par nous. Cet « amin », souvent appelé par les Kabyles « berger du village », n'était qu'une sorte d'agent chargé de surveiller l'exécution des décisions de la djemmâa; il est aujourd'hui l'équivalent d'un caïd. Malheureusement, nos choix se sont portés sur des individus qui n'étaient pas toujours en état d'exercer effectivement l'autorité dont nous les investissions.
Ceci est une difficulté qui est née de la conquête elle-même et de la politique qui fut tout d'abord suivie envers les grandes familles. Il était entendu
jadis — nous sommes dans une démocratie — que tout Kabyle pouvait devenir amin du village. Mais ici comme partout, les mœurs furent plus fortes que les principes ; dans le fait l'amin était toujours choisi dans les familles intluentes de l'endroit. Il convenait qu'il s'appuyât sur un parti assez puissant pour faire respecter ses décisions. On estimait sagement que sa fortune devait le mettre à l'abri des tentations de la misère. Quand après la victoire, nous avons organisé la Kabylie, nous avons trouvé devant nous la résistance, tantôt ouverte, tantôt secrète, des familles qui, depuis des siècles, dominaient dans l'administration des villages et dans les groupements de partis. Nous avons travaillé sans relâche à abattre leur puissance; aujourd'hui, elle est détruite. Mais, devant cette disparition, on se demande si l'on n'a pas commis une û\ute; s'il n'eût pas été politique de s'emparer de cette force au lieu de l'anéantir. Les caïds et les amins que nous nommons, les uns en pays arabes, les autres en pays kabyles , sont de braves gens, inoITensifs; ils n'ont aucune autorité ni morale ni religieuse, ni politique sur leurs administrés. Et l'on constate qu'en ruinant l'inlluence des familles marai)outiques, on a ouvert le pays musulman à une propagande plus dangereuse, parce qu'elle est insaisissable ; à l'action des ordres secrets.
A l'époque de la conquête, nous avons trouvé la puissance spirituelle aux mains rie familles maraboutiquos. Celles-ci, sans savoir bien au juste d'où elles venaient, affirmaient très haut leur origine exotique. C'est le cas de dire que personne n'est prophète dans son pays : les marabouts kabyles, pt;nétrés de cette vérité d'expérience, ont tantôt déclaré qu'ils étaient des Maures exilés d'Espagne, tantôt les petits-fils des missionnaires arabes qui convertirent le pays à l'islamisme; quelques-uns même prétendent qu'ils descendraient des conquérants romains. Cette dernière hypothèse est la plus propre à séduire les archéologues. Ils remarquent que dans la langue berbère les sons du g, du j et du z per-
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mutent constamment entre soi. Ils en concluent donc que (sans violer les règles de la linguistique) le nom d'Aït Ouzerman, par exemple (fils d'Azerman), pourrait bien être une déformation d'Aït Germain et signifier ///// Germani, fils du Germain. j\'a-t-on pas vu, en Kabylie, un indigène qui prétendait descendre de nos rois et qui signait Bourbon aîné ses revendications souveraines ? N'est-il pas établi qu'un Montmorency a fait souche dans ces montagnes et que sa descendance y porte aujourd'hui le burnous ?
Sans nier ces miracles et d'autres, on est tenté de croire que les marabouts kabyles ne viennent pas de si loin. C'étaient des Arabes instruits qui exploitaient l'ignorance de leurs néophytes. Ils jouissaient dans le pays des prérogatives d'une caste privilégiée. Aussi bien apoartiennent-ils à cette race supérieure dont le Prophète a dit : « Vous êtes le peuple le plus excellent qui ait surgi parmi les hommes. » Et ailleurs : « Nous avons fait de vous une nation intermédiaire, afin que vous soyez témoins à l'égard de tous les hommes et que l'apôtre soit témoin par rapport à vous * *.
Le premier avantage que les marabouts tirèrent de cette profitable situation « d'intermédiaires » fut la neutralité dans les guerres civiles. Ils ne s'émurent
1. Le Coran, sourate 111, verset 106, et sourate II, verset 137.
pas du sobriquet A'azaoui (c'est-à-dire habitant de la zaouia, homme qui ne se bat pas), dont les Kabyles firent une dénomination pour eux et une injure pour tous les déserteurs du devoir de guerre. Ils savaient bien qu'ils redeviendraient sidi, c'est-àdire « nos chers seigneurs », à la minute des inquiétudes superstitieuses et que, alors, ils glaneraient sans effort les aumônes et les baise-mains.
L'enfantillage dont ces hommes valeureux, si roués en affaires, si méfiants en politique, font preuve dans tous leurs rapports avec le miracle est pour nous autres Européens une source perpétuelle d'étonnement. Je renvoie les voyageurs en chambre désireux de s'égayer sans effort au livre aristoplianesque qu'un ancien chef de bureau arabe, M. Ch. Richard, a publié sur ses anciens administrés *. Si prodigieux qu'en soit le comique, j'affirme que tous ces gens-là sont peints d'après nature. L'auteur n'a rien inventé.
Veut-on un exemple entre dix autres?
Un jour, on produit à l'audience un montagnard qui marche péniblement appuyé sur une matraque. Le chef du bureau arabe l'interroge avec bienveillance; il lui demande s'il a été assailli par des voleurs ou maltraité par des voisins. L'homme fait signe que non.