‹ Je deviens colon; moeurs algériennesChapitre 24 sur 28 · Scènes et mœurs arabes, par Ch. Richard · texte numérisé non relu

Scènes et mœurs arabes, par Ch. Richard

— Voilà, conte-t-il, ce qui m'est arrivé. J'avais attrapé le mal en brûlant du charbon dans un ravin. Un de mes amis, Hamed bou Tedebir, charbonnier comme moi, me dit : c Si tu veux réellement guérir de la fièvre, va trouver Bou Hhadjer, et, pour un demi-réal, il te coupera ça comme avec la main. J'avais en eflfet entendu parler de Bou Hhadjer comme d'un illustre médecin. Je l'avais vu, moimême, plusieurs fois, raccommoder des jambes dans les marchés. J'allai à sa tente et je lui dis : « Sidi bou Hhadjer, telle affaire. » Il me dit : « C'est bien. » Il me demanda si j'avais bu de l'hacheba. (C'est de la salsepareille, et les indigènes en font un abus immodéré.) Je lui réponds : « Il y a un an que je ne bois que ça. » Il me dit : « Alors il faut employer le grand remède. Viens avec moi. » Je vais. Il me conduit, où? sous le pin qui ombrage le tombeau de Sidi bou Doua, que Dieu bénisse. Là il me montre deux grosses pierres séparées d'environ cinq à six pas, sur lesquelles Sidi bou Doua avait l'habitude de se reposer de son vivant. Puis il me dit : « Tu vas te mettre sur l'une de ces pierres; si tu parviens à sauter sur l'autre, le marabout te guérira. Ceci est un remède infaillible qui m'a été transmis par mes ancêtres. Ils le tenaient du premier serviteur de Sidi bou Doua. Donne-moi un demi-réal. » Je lui donne un demi-réal. Je rajuste mes jambes et je saule. Je

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saute, c'est bien ; j'arrive sur l'autre pierre, c'est très bien; mailieureusement en y arrivant, mes talons glissent et je me colle sur le dos. Je me mets dans cet état-là, tiens, et ce fils de chien, qui est cause de tout, se sauve comme s'il avait le makrezen à ses trousses. Fais-moi rendre mon demi-réal !

L'officier do bureau arabe, qui voit son homme cassé en deux, repond avec commisération ;

— Au diable ton demi-réal ! Songe plutôt à guérir tes reins. Je va's te faire conduire chez le médecin, il te raccommodera.

Mais la figure de l'indigène se rembrunit. Il dit avec méfiance :

— Ton médecin?... me donnera-t-il un remède... pour me guérir... tout de suite, en avalant quelque chose ?

— Pas si vite que cela, les médecines ne font du bien qu'au bout d'un peu de temps.

— C'est que nous avons, nous, des remèdes qui guérissent tout de suite... On m'a indiqué un marabout... un certain Si bel Hedj , qui, pour un réal, vous enlève la maladie comine avec la main...

Voilà la comédie de chaque jour. Pourtant si les marabouts continuent d'être écoutés comme sorciers et comme reboufeurs, ils ont perdu beaucoup de leur autorité en matière politique. Cette décadence des

influences maraboutiques date en Kabylie de l'apparition des Français.

Avant notre arrivée en Algérie, les Kabyles avaient une confiance générale dans leurs marabouts. Ils se fiaient aux saints personnages enterrés dans la montagne du soin de défendre les défiles contre les envahisseurs. Plusieurs attaques des Turcs, repoussées avec pertes, avaient fortifié l'opinion publique dans sa superstition. La foi dans ces génies tutélaires était intacte quand parurent nos premiers bataillons. On les attendait à des passages où les marabouts devaient les foudroyer. Ils les franchirent en victorieux. Quand le drapeau des « grandes capotes » flotta enfin sur les crêtes de Fort-iN'ational, la Kabylie dut s'avouer que ses saints avaient failli à leur tâche. Elle tourna tout son mépris vers les descendants des ensevelis, qui, dans leurs prophéties, avaient promis l'assistance et la victoire des aïeux. Elle railla impitoyablement les vivants et les morts dans des chansons qui subsistent :

« — Infortunés quarante saints 1 — s'écrie un poète des Aït Iraten, après l'incendie d'une fameuse mosquée, — où étiez-vous donc tandis que brûlait Bou Ziki ? »

Les prédicateurs de la guerre sainte ne sont pas plus ménagés après la défaite :

« — Malheureux cheik lion Arab! — Pourquoi

as-tu disparu, ô saint? — Pourquoi nous disais-tu : — Le chrétien ne gravira pas la montagne — puisque, en somme, — il est maître jusqu'à Ait Yenni? »

Aurions-nous pu profiter de cette minute de rancune pour saper dans l'esprit des Kabyles les principes de la foi musulmane? C'est mal connaître ces races que supposer qu'on peut les affrancliir du fanatisme, quand une fois elles ont fait connaissance avec la discipline de l'Islam. Cette règle est si merveilleusement appropriée à leurs besoins et à leurs désirs qu'elles ne distinguent guère leurs habitudes religieuses de leurs instincts naturels. Elles n'ont vu dans le mensonge des marabouts qu'un accident humain. Elles se sont contentées de retirer leur confiance à ceux qui les avaient déçus de la placer ailleurs.

Dans les sociétés secrètes, dans ces associations moitié politiques, moitié religieuses, dont les membres se donnent entre eux le nom de kouan (frères). Sept de ces ordres religieux exercent en Algérie une influence active; un seul est répandu dans le pays kabyle, l'association de Sidi-Mahommed-ben-Abder- Rahman, dit « l'homme aux deux tombeaux » {Bou Kouberin).

La confrérie, dont les statuts semblent par endroits calqués sur les règles de nos communautés religieuses, est gouvernée par un chef suprême, le

ISi JE DEVIENS COLON.

khalifa. C'est le vicaire du saint fondateur. Il a sous SCS ordres des mokaddem chargés d'administrer les circonscriptions dans lesquelles la province religieuse est divisée. Ce sont ces subalternes qui initient le néophyte. Ils lui imposent sous la foi du serment la discrétion et l'obéissance. Ils lui révèlent les formules dont la vertu est surnaturelle ; d'abord la profession de foi islamique : la illa, ila Allait, « il n'y a de Dieu que Dieu », puis viennent sept noms, les sept attributs principaux de la divinité qui correspondent aux sept cieux, aux sept lumières divines et aux sept couleurs fondamentales : m Allah! « ô Dieu », expression de son unité et de sa toute-puissance; là, houa, (( ô lui ! », reconnaissance de son existence immuable; ia h'ak' ! « ô le juste ! » ; ia h' aï! « ô le vivant! » ; ia k'aoïoum! « ô l'éternel ! » ; ia aâlim! ô le savant ! » ; ia liahar' ! « ô le vengeur ! »

Nous connaissons aujourd'hui, grâce à la divulgation d'une sorte de catéchisme répandu parmi les Kabyles, les obligations des nouveaux initiés '.

« Le jour oîi un novice se présente pour être agréé par les frères, il est essentiel de lui adresser les recommandations suivantes, qu'il jurera par serment de tenir secrètes.

» — Mon enfant, lui dira-t-on, que ton altitude en

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