Brosselard, les Khouun
présence du clieik soit celle de l'esclave {inaiaelouk) devant son roi. Le clicik est l'homme cliéri de Dieu. Il est supérieur à toutes les créatures et il prend rang après les prophètes. Ne vois donc que lui, lui partout. Bannis de ton cœur toute pensée qui n'aurait pas Dieu ou le cheik pour objet. Voue au cheik une obéissance aveugle. Exécute sa volonté, quand même les ordres qu'il (e donne le paraîtraient injustes. Sois entre ses mains comme est un cadavre entre les mains du laveur des morts qui le tourne et le retourne à son gré. »
Les pratiques sont le renoncement au monde, la retraite, la veille, l'abstinence, l'obligation de se réunir à des jours déterminés pour chanter en commun les louanges de Dieu et de son prophète, enfin l'oraison continuelle, la récitation jusqu'à trois mille fois par jour de la formule :
La illa ila A/la/t, Molimnmed rasoul Allah! « 11 n'y a de Dieu que Dieu et Mohammed est l'envoyé de Dieu ! »
On aperçoit clairement le but humain de la coufrérie. Il s'agit d'accaparer la volonté d'un être qui abdique sa liberté au profit de son salut éternel. Les pratiques sont merveilleusement adaptées à la fin que l'on poursuit. Elles disciplinent des esprits sans culture, elles exaltent les imaginations, elles y implantent l'idée fixe. L'adepte est véritablement un outil entre les mains de celui qui l'emploie.
Dans cette abdication de soi-même, le Kabyle trouve la satisfaction de sa vanité et de son goût pour l'égalité. Par le seul fait de l'initiation, il peut, sans instruction et malgré l'obscurité de sa naissance, acquérir un pouvoir religieux égal et quelquefois supérieur à celui des marabouts. Et quand bien même les nécessités de la vie ne lui permettraient point de pratiquer exactement tous les rites de sa confrérie, il éprouve un soulagement quotidien à répéter dans son diker les paroles qui formulent tous ses désirs, tout son espoir en ce monde et au delà de la vie :
« — Les portes du paradis sont ouvertes à ceux que l'épée atteindra. — Faites la guerre à ceux qui ne croient pas en Dieu, à ceux qui transgressent ce que Dieu et son apôtre ont défendu. — Préparezvous, de jeunes vierges aux yeux noirs resplendiront pour ceux qui ont combattu dans le sentier de Dieu. »
Affiliés ou non, tous les musulmans portent dans leur cœur l'espoir d'une revanche. Ils ont accepté leur présent asservissement comme une épreuve temporaire. Quand nous croyons les déconcerter en étalant devant eux le spectacle de notre puissance et de nos armements, ils répondent comme ces chefs touaregs à qui l'on montrait, sur la rade d'Alger, des manœuvres de bateaux à vapeur :
— Nous voyons que vous avez pris toutes vos précautions pour vous en aller très vite.
Ou encore ils pensent comme un Arabe de grandes tentes que l'on avait promené à travers la féerie de a dernière Exposition et qui me déclara :
— Dieu abandonne la terre aux roumis. Ils ont
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leur paradis et leur puissance dans ce monde. A nous il nous réserve le ciel.
Étant donné cet accord dans la foi et dans la haine, on est surpris, quand on étudie l'histoire des insurrections, de voir que jamais il n'y eut contre nous d'opération d'ensemble. Le nombre des tribus qui nous demeurèrent soumises dans les grands soulèvements fut presque toujours égal au total des révoltés. Si l'on jette les yeux sur quelqu'une de ces cartes, où la fidélité et la rébellion sont figurées en deux couleurs, od constate, avec élonnement, qu'elle présente l'aspect d'ua parquetage à deux tons. En Kabylie, cette diversité d'opinions affecte la régularité d'un damier. C'est que, en ce pays, une force est supérieure, voire au lien religieux : l'ombrageuse fierté, l'instinct d'indépendance guerrière, qui. de tout temps, a armé une confédération contre l'autre, une tribu contre une autre tribu, un village contre un autre village, et, dans le village même, une famille contre une famille rivale.
Les querelles des familles corses, les vendettas et leurs suites sanglantes ont eu leurs historiens. Personne n"a parlé des vengeances de la thameguerel kabyle, (jui, réglée par les kanouns. dépasse sûrement en beauté sauvage, en persistance implacable, les plus fameuses haines du maijuis. Faut-il voir dans cette coutume une importation de l'ile dans le
continent? C'est bien plutôt le milieu qui, ici comme là, a créé ces mœurs de vengeance, ces vivaces haines locales qui sont presque toute l'activitô politique des pays montagnards. La nature y donne l'exemple du séparatisme. Elle creuse des abîmes enlre les voisins, elle leur mesure parcimonieusement la place pour la vie ; quand elle les met en présence, c'est dans des sentiers si étroits qu'il faut que l'un des deux voyageurs s'efface pour laisser passage à l'autre. Autant d'occasions de rixes dont on a le loisir de se souvenir dans l'isolement.
Le sol tout seul, c'est-à-dire le milieu même, est instituteur de haine. Loin de toute excitation du climat méridional et des coups de soleil, dans la glace de >'orvège, on retrouve les mêmes habitudes de désunion et de brutale rivalité. Ces gens du Nord, qu'à distance nous distinguons à peine de leurs cousins les Suédois, ne se contentent pas d'exécrer leurs voisins de la plaine, comme un peuple conquis abomine un peuple conquérant ; il y a, dans le sein même de la Norvège, de terribles rivalités de castes et de cités. Christiania déteste Bergen aussi ouvertement qu'un village kabyle hait le village bâti sur la crête qui lui fait face. Et l'homme subit partout d'identiques fatalités, et partout il est semblable à soi-même.
Seuls, la forme et les rites changent. Us ont en
Kabylie une physionomie particulièrement pittoresque. Chez nous, un parti est la réunion d'un certain nombre d'individus qui poursuivent en commun le triomphe d'une idée politique, sociale ou religieuse. Le but atteint, le parti a vécu : il se dissout en ses éléments constitutifs. Chez les Kabyles, rien de semblable. Il n'y a ici ni monarchistes, ni républicains, ni révolutionnaires. La forme du gouvernement n'est pas en cause, chacun tient à la conservation de ses coutumes ; le commerce est trop peu important pour qu'il puisse y avoir de sérieuses divergences en matière d'intérêts économiques. Les partis sont uniquement créés par des nécessités topographiques. Le plus souvent ils n'ont d'autre étiquette que le nom de l'homme le plus en évidence d'un lieu ou de la région. On dit : « Le çof de l'ouest, le çof de l'est, le çof du milieu, le çof d'Abdoun, le çof des Achabo, le çof d'Arezki. » Un çof kabyle n'est vraiment qu'une association d'assistance mutuelle dans la défense et dans l'attaque ; un vieil adage lui sert de devise : Ouinnek aïoun ith idhelem ner medhloum. « Aide les tiens, qu'ils aient tort ou raison. »
On entre dans un çof pour y trouver un appui et une retraite ; on y entre encore pour lui emprunter les moyens d'assurer une vengeance. Si une défaite ou une cabale affaiblit la puissance du çof auquel on
s'était donné, on en sort sans vergogne. Aussi rien n'est mobile comme un çof kabyle ; il subit toutes les fluctuations du caprice individuel. Quand des troubles sont imminents, quand il y a de la poudre dans l'air, chaque çof travaille avec acharnement à détacher des partisans do la fraction adverse. Tous les moyens sont bons pour atteindre ce résultat : l'intimidation, les promesses, surtout l'argent. Quelques douros, un sac de figues, une provision d'huile, voire un bon dîner, suffisent souvent pour conquérir au çof un défenseur nouveau. Et alors on assiste à cette transformation surprenante : le même Kabyle qui vient de fournir des marques si naïvement cyniques de sa vénalilé se donnera corps et âme à ses nouveaux amis. L'honneur, les intérêts du çof deviennent sa préoccupation constante. Il néglige pour eux ses affaires. Il brise les liens de famille pour lui si sacrés. Aucune perfidie, aucun crime ne lui coûtent plus. Il perd tout sentiment du droit et de la justice. Si le çof a décidé de soutenir un de ses membres, il ment pour sa défense, il accumule les faux témoignages et les faux serments les plus solennels. Il oublie qu'il y a un enfer. Il ne se réserve qu'une initiative : le droit de changer de pacte, au gré de ses intérêts. Alors il met une égale ardeur de fidélité au service de ses anciens adversaires. Pour prévenir ces désertions, le çof est à la dévo-
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tion de chacun de ses membres. Si quelque associé meui't pour la cause, ses enfants sont nourris, élevés aux frais du parti. Si! se trouve en danger ou dans quelque embarras d'affaires, les secours affluent sans qu'il les sollicite. On le soutient dans les circonstances les plus graves et dans les plus futiles. 11 s'est querellé dans la rue du village, dans un marché, avec un homme d'un çof opposé; des injures ou est passé aux coups d'ongle, des coups d'ongle aux coups de bâton, il suffit d'un appel au secours pour que toutes les matraques se lèvent. Il n'y a pas de neutres : une bataille rangée s'engage ; les couteaux sortent de leurs gaines ; les fusils partent ; la guerre civile peut éclater dans toute une montagne, gagner les tribus, le pays entier.
La création des roules admirables dont nous avons sillonné la Kabylie, l'installation do grands centres et de postes militaires a rendu ces soulèvements généraux à peu près impossibles ; pourtant la récente aventure d'Arezki et d'Abdoun prouve que cet esprit de vengeance, d'alliance, d'insurrection, persiste dans les tribus, que l'entente contre les vainqueurs est générale ; enfin que la guerre de partisans sera éternellement possible dms un pays (pii n'est qu'une immense forteresse.
Si peu d'attention que l'on prête eu France à ce qui se passe dans notre colonie d'outre-mer, tout le monde a entendu parler d'Arezki, On a été agréablement surpris, presque charmé, d'apprendre qu'il existait encore dans la banlieue de l'Europe un réservoir d'authentiques brigands, que ces hardis compagnons pouvaient, plus d'une année, tenir la gendarmerie et l'administration en échec.
Dans cette occasion, comme dans bien d'autres, l'opinion publique a distribué sa faveur un peu au hasard ; elle a décerné le laurier de la célébrité au brigand Arezki, alors qu'elle aurait plus justement pris fait et cause pour son camarade Abdoun, Il est vrai que l'on a engagé, peut-être volontairement.
l'attention du public sur la mauvaise piste. Arezki était la carte forcée, celle que l'on semblait décidé à faire sortir de la main pour la montrer à la foule, Abdoun, au contraire, avait glissé sous le jeu. On aurait préféré qu'il y restât.
— Arezki ? m'ont répondu vingt fois les Kabyles que, pendant le procès, j'ai interrogés sur le compte de leur compatriote. Qu'est-ce que c'est que cet Arezki ? Un homme de rien. Il avait été portefaix à Alger et quoi encore? Tandis qu' Abdoun... Ah! Abdoun I Celui-là, monsieur, était un homme de bonne famille.
Le goût de ces distinctions est toujours intéressant à noter, surtout dans une société aussi jalousement démocratique que le monde kabyle. Les indigènes de noble maison avaient vu avec dépit ce portefaix en rupture de ban usurper, dans la légende du pays, une place à laquelle sa naissance ne lui donnait pas droit ; on réprimait mal des mouvements d'impatience quand les bonnes gens, dont l'estime va toujours à la force, surtout quand cette force leur est impitoyable, commençaient à conter dans les cafés maures :
— Arezki est marabout. Il faudra une balle d'argent pour le tuer.
On rappelait alors que ce coupeur de routes n'avait jamais fait parler la poudre contre les rou-
mis, qu'il respectait leurs propriétés et leurs vies, qu'il imposait cette politique à sa bande, mais qu'il osait tout envers ses frères : le meurtre, le vol et le reste.
Quand le gouvernement général se décida à user contre le bandit de la force terrible que la loi met entre ses mains (et dont il ne veut user qu'à la dernière ressource), la responsabilité collective des tribus, ce fut, dans le pays kabyle, comme un soulagement. On obéit avec empressement à la contrainte. Les bandits, traqués, affamés, sans asile, durent se rendre.
— Comment aurais-je pu te résister? dit Arezki à M. le sous-préfet de Tizi-Ouzou, en lui rendant ses armes. Tu es venu sur moi comme la panthère...
Sa mimique indiquait la souplesse du fauve qui se rase, qui d'un seul coup détend son échine dans une irrésistible attaque.
Ce diplomate ne payait pas de mine. Sa taille était au-dessous de la moyenne, son cou, si court qu'il lui fallait, comme un bossu, lever un peu le meoton dans la marche et dans la parole. Ses épaules larges, sa poitrine en carène soutenaient une force peu commune. Son visage avait une mobilité presque simiesque. Les yeux brillaient d'intelligence. Il y avait en lui du comédien et du domestique
obséquieux. La férocité se montrait seulement dans les mâchoires, en saillie sur des ganaches, profondes comme celles des fauves.
Aux assises, la tenue d'Arezki fut celle d'un homme indifférent ou gouailleur. C'était un inoubliable spectacle que celui de ces vingt pillards en burnous, alignés devant le j ury , sur deux rangs, entre des gardes triplées. Abdoun et Arezki étaient assis à côté l'un de l'autre; ils ne se parlaient guère et ne se ménageaient pas dans leurs dépositions. Un jour que j'assistais à l'audience, le président demanda à Abdoun :
— Que pensiez-vous de votre compagnon?
Et lui de répoudre avec froideur ;
— Je l'ai toujours considéré comme un homme quelconque.
Cet homme « quelconque » se révéla dans sa défense un politique merveilleux. Il commença par rappeler que ses sentiments pour la France avaient toujours été excellents. Il ne s'était pas contenté de faire respecter l'existence et les biens des Européens, il avait été une providence pour quelques-uns d'entre eux. Il leur avait cédé à vil prix des troupeaux volés aux indigènes. A l'occasion, il les avait employés comme métayers, il avait obligé ses amis et sa clientèle à envoyer leurs enfants dans les écoles françaises.
Ce premier développement avait pour but de
concilier à l'accusé les bonnes grâces d'un jury que le bandit estimait kabylophobe. Mais ce sacrifice fait aux nécessités de l'heure, Arczki se préoccupa de se réconcilier avec l'opinion kabyle, que ces déclarations francophiles pouvaient lui aliéner tout à fait. Il se rappela ({uc les kanouns de la montagne distinguent scrupuleusement dans leur classement des délits, les crimes qui n'atteignent que les particuliers et ceux qui touchent « à l'honneur du village ». Il se chargea avec une sorte de fanfaronade de tous les forfaits qui se rattachaient au premier chef, réclamant la paternité de tous les beaux coups de fusil et des actions de guerre ; quand on vint à parler du dctroussage d'un marabout que l'on avait soulagé de sa quête et dépouillé de ses vêtements sur une grande route, il protesta de toutes ses forces, avec une violence inexplicable pour quiconque n'aurait pas flairé son arrière-pensée.
Enfin, décidé à s'attirer par sa péroraison la bienveillance de ses coreligionnaires, des colons de la campagne, de la presse algérienne, et, par-dessus la tête de ces spectateurs, de la métropole tout entière, le bandit fit une charge à fond contre l'administration. Il expliqua qu'elle l'avait obhgé à prendre la forêt, à piller, à tuer. D'accusé il se fit accusateur. Il en usa avec tant d'adresse qu'un instant on put croire qu'il sauverait sa tête.
11 était pourtant bien inquiet, quelques jours plus tard, quand je le visitai dans sa prison. Un terrible pli de souci rejoignait ses sourcils au-dessus de son front. Il passait des heures accroupi sur ses talons, la nuque appuyée à la muraille, ses mains posées sur ses genoux. Il ne mangeait plus. Il avait la fièvre. Il refusa le tabac que je lui apportais. Il me dit :
— Je voudrais des oranges.
Il en suça trois ou quatre de suite avec l'avidité d'un homme que la soif tourmente. Il cacha les autres dans les plis de son burnous. Il ne redevenait maître de soi-même que sous les yeux du public. Alors sa fierté le relevait. Il trouvait des mois dédaigneux pour riposter aux interrogations des magistrats. Ainsi , lorsqu'après une première condamnation à mort, on le fit comparaître une seconde fois pour le juger sur un autre chef d'homicide, il prononça avec indifférence :
— Les morts ne répondent point.
Et, jusqu'à la fin des assises, il garda cette attitude de révolte muette.
L'intérêt que je prenais à ce procès m'avait amené sur le lieu même des meurtres. Je demandai que l'on me conduisît jusqu'à la femme d'Arezki. Audessus d'Azazga, elle habitait ce nid d'aigle où le bandit avait bâti sa maison. Cela s'appelle Bouhini. Cela est suspendu sur les forêts, au centre du cirque des montagnes qui, de toutes parts, ferment l'horizon. On y monte par un escalier de roc, où les chevaux et les mulets trébuchent. Cette forteresse naturelle est imprenable tant que ceux qui la tiennent n'ont pas brûlé leurs dernières cartouches.
Au faîte, sur l'étroit terre-plein qui tout de suite rompt à pic, une douzaine de masures kabyles sont
groupées comme des alvéoles de ruches. La plus propre de ces maisons, la plus fraîchement reblanchie, est la maison d'Arezki.
Nous nous étions hâtés pour ne pas donner l'éveil, aussi ses habitants ne l'avaient point désertée. La femme était là avec ses deux enfants : une jeune fille, un petit garçon.
Ce qui me frappa tout d'abord, quand la lumière de la porte ouverte vint éclairer ce logis sans fenêtres, ce fut la propreté méticuleuse. A droite, à mi-hauteur de la masure, des nattes étaient étendues sar le plancher en étagère qui servait de lit. A gauche, sept ou huit jarres monumentale- conservaient les provisions d'hiver. Dans un coin, il y avait un meuble dont les tiroirs fermaient à clef. Quelques tisons fumaient au milieu de la pièce, dans un foyer qui n'était qu"un Irou.
La femme d'Arezki va sur ses trente-trois ans. Sa beauté fut célèbre dans la montagne. Elle passe pour en avoir fait largesse; à présent, elle en trafique pour vivre. C'est une créature de race. Une demimaigreur a conservé de la pureté à ses lignes. Elle était vêtue avec quelque recherche. Ses bandeaux, bien noirs, soulevaient la coilTurc de foulard rouge et jaune. Une mousseline semée de trèfles rouges la vêtait d'un surplis d'enfant de chœur. Une large ceinture rouge marquait la taille; deux broches
d'argent, réunies par une chaînette, rassemblaient létofîe sur la poitrine.
L'expression et les traits, les yeux de montagnarde habitués à cligner sous le soleil, rappellent l'oiseau de proie. De légers tatouages au front et au menton rompent seuls la pâleur de la figure, le ton de cire vierge, également étalé sur les joues, le cou, les bras et les pieds nus.
Cette femme ne laissa paraître ni curiosité ni inquiétude. Comme elle voyait que mes regards allaient du côté des jarres, elle les frappa du revers de sa main, elle les fit résonner pour me montrer qu'elles étaient vides. Puis, tranquillement, elle s'assit, ses jambes repliées sous elle. Elle attendit qu'on fintcrrogeât.
Je lui dis :
— J'ai vu ton mari après le procès. Je lui ai apporté ton portrait. H n'a pas voulu te reconnaître. U a dit que tu étais plus jolie que cela. Et aussi il s'est plaint de ne pas avoir revu son enfant. Pourquoi ne lui as-tu pas envoyé son fils?
Elle me fixa avec un reflet de la haine qu'elle porte à son mari, puis dit simplement :
(Mais je ne puis écrire ici le mot de muraille rapporté dans cette solitude par quelque tirailleur en congé.) Supposons qu'elle ait dit seulement :
— Malédiction fellasl (c'est-à-dire sur lui).
Je demandai à la jeune fille ;
— Et toi, tu ne désires pas parler à ton père? C'était une enfant d'une douzaine d'années. Elle
ressemblait à Arezki d'une façon criante. Elle avait sa tête enfoncée, presque sans cou, dans les épaules larges.
La mère ne lui donna pas le temps de répondre. Elle répéta :
— Elle dit : Malédiction fellas !
Pas un trait de la fillette, pas un trait du petit garçon ne bougèrent. Il sembla que ni l'un ni l'autre ne comprenait ces paroles trop claires. La femme les prononça sans colère, avec un mépris hautain, presque distingué. Cela ressemblait au coup de bec d'une bête fière et qui, liée, ne veut pas qu'on la touche.
Et vraiment celle-ci n'était pas une mégère. Elle manquait de pain; pourtant, quand je lui proposai de lui acheter les agrafes d'argent qui atlachaient son haïk sur la poitrine, elle répondit avec un sourire subitement gracieux, presque enfantin:
— Comment veux-tu que je te vende cette boucle ?. . . C'est moi-même I
Elle s'en parait déjà dans la maison de son père. Elle l'avait emportée en dot le jour de son mariage avec cet homme dont elle attendait impatiemment la mort, de peur qu'il ne survînt et qu'il ne la tuât, cet
homme dont elle nous dit, avec un dédain où nous pouvions prendre notre part :
— 11 n'a rien fait de bon dans la forêt.
On me dit dans le pays qu'Arezki avait tourmenté cette femme et que la haine de la malheureuse était légitime. En tout cas elle fut implacable. Du haut de Bouhini elle aura contemplé l'exécution d'un œil sec.
Pour Arezki, il eut sur la fin de son procès une minute de sincérité. Quand, après le suprême verdict qui, pour la troisième fois, le condamnait à mort, on permit aux parents d'approclier une seconde des prisonniers, il vit le fds d'Abdoun, des amis, d'anciens camarades s'empresser autour de ses compagnons, leur apporter des consolations, recueillir leurs volontés dernières. Personne n'était venu pour lui. Alors les larmes lui montèrent aux yeux et il murmura :
— Moi aussi, j'ai un fils.
Et une seconde, autour de cette tète où avaient germé tant de décisions féroces, flotta la mélancolie des abandons.
XXXIY
— Arezki ? La loi kabyle le condamne à mort... Il a tué le jour et la nuit... il a dépouillé ses frères... il leur a pris leurs troupeaux, leurs vies, leurs femmes. Si tu ne le frappais pas, on te dirait : « Décidément, les roumis veulent nous obliger à nous venger nous-mêmes. Ils trouvent que c'est assez, quelques années de prison, pour payer le meurtre d'un indigène. C'est cela généralement que tes jurés donnent. Et puis, l'homme revient au pays, dans le village ; tous les jours, il se retrouve en face des parents du mort. Qu'est-ce que tu dirais, toi, à leur place? Tu as des enfants? Que ferais-tu si on te tuait un de tes fils... si pour cela on mettait le meurtrier un peu en prison... et si on te le rcn-
L'armée défend sa conquête contre le gouvernement civil, contre l'administration, contre le colon. Elle est sûre que la surface du sol lui appartient; elle croit tenir le pays dans le filet de routes stratégiques dont elle l'a couvert. Illusion qui donne à rire à ses rivaux !
— C'est à moi, répond le Domaine, que ce sol appartient en idéalité. Les convulsions géologiques ont fait antiquement sortir ce continent des eaux, non point — comme l'armée l'imagine — pour que la graine d'épinards y germât, mais alin qu'un jour le Domaine donnât une existence morale à ces étendues géographiques.
Nous nous sommes comportés en Algérie comme des
conquérants. Nous avons tout pris, puis, au lendemain de la victoire, nous avons invité les anciens propriétaires du sol à faire valoir leurs droits. A défaut de titres, on se contentait du témoignage unanime.
Quand ce reclassement fut achevé, TÉlat revendiqua la possession des terres dont personne ne pouvait se dire légitimement propriétaire. Il s'attribua l'héritage de l'administration turque (elle payait ses fonctionnaires en revenus de terres), puis les revenus des zaouïas. Il confisqua les dotations des villes saintes : La Mecque, Médine. Il se déclara héritier des successions vacantes. Enfin, par l'application du séquestre collectif et nominatif, il a grossi sa part à chaque révolte des tribus.
Tout cela constitue un immense domaine que des receveurs sont chargés de vendre, de louer, d'administrer. Un seul détail indiquera quelles habitudes de formalisme l'État a transportées dans sa colonie. Les sommiers (en ce pays où le cadastre est encore à établir) accusent des 7,027/024,488*^^ de cinq centiares que les receveurs doivent gérer comme le reste!
Il va de soi que la possession d'un tel domaine est une charge pour l'État, une charge onéreuse ^
I. Telle parcelle qui rapporle neuf francs de location, coûte trente francs à gérer.
11 devrait attendre avec impatience l'heure où les colons et les indigènes lui auraient loué ou acheté, pour les mettre en valeur, des territoires improductifs • — cependant tout est organisé de fa(;on à rendre ces baux et ces ventes à peu près impossibles. Fidèle à ma discipline je ne répète point ce que l'on m'a conté, j'apporte ma propre expérience.
J'étais donc ces jours derniers en visite chez un receveur des Domaines de la province d'Alger. Je lui demandais quelques explications sur le fonctionnement du séquestre quand quelqu'un heurta la porte. C'était un Arabe, matraque en main. Il avait sur lui la poussière d'une longue route. 11 salua bien poliment avec un air d'inquiétude, puis, dans sa langue gutturale, il prononça une phrase que le receveur ne comprit pas.
— Manarf arbia (Je ne comprends pas l'arabe), dit-il avec cet air excédé des gens qui passent leur vie à répéter les mêmes paroles.
L'indigène répondit comme un écho :
— Manarf francès... (Je ne comprends pas le français).
Et, quelques minutes, en silence on se regarda. Cependant le manarf arbia n'avait pas épuisé toute la science du receveur. Il lança dans un abominable « sabir » :
— Gibt Iruchmannl (Amène un interprète).
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L'arabe ouvrait la bouche pour répondre, mais on lui envoya un Ro! qui ne souffrait pas de contradiction.
Quand la porte fut retombée sur ses talons, le receveur me dit :
— Voilà une comédie que je joue plusieurs fois par semaine, depuis des années. Celte homme vient certainement pour me louer ou pour m'acheter quelque carré de terrain qu'il veut ensemencer ou livrer à ses bêtes. Il ne peut pas croire — il a raison — que celui qui est chargé par l'État de répondre à ses offres se trouve dans l'impossibilité de le comprendre. Il est persuadé que j'y mets de la mauvaise volonté : vous allez le voir revenir.
Le receveur n'avait point fini sa phrase que l'homme au burnous se représenta. 11 dit à voix basse :
— Mamlich truchmann... (Il n'y a pas d'interprète.) Et ses yeux nous suppliaient. Mais une seconde
fois on lui montra la porte en accompagnant ce geste discourtois des deux syllabes qui font partie du vocabulaire de tous les touristes :
— BaleJ; ! (Va-t'en !)
Un quart d'heure plus tard l'Arabe était de retour. Cette fois il ramenait un gamin indigène, ramassé sur la place, de ceux qui vous poursuivent avec une paire de brosses en criant :
— Ciri, momsié?
Bien entendu cet « ouled-plaça » fut incapable de traduire une demande qu'il ne comprenait point dans une langue qu'il ne parlait pas. L'indigène exaspéré voulait le battre. Le receveur dut prendre le gamin sous sa protection. Mais comme celui-ci refusait de rendre les dix sous qu'il s'était fait donner par avance, en payement de son office, il fallut le jeter dehors et l'Arabe après lui.
Nous revîmes pourtant notre homme vers la iin de la journée. 11 avait fini par découvrir un muletier espagnol qui lui avait demandé quarante sous pour sa peine. Ce nouvel interprète était en état de nous traduire, tout en gros, les désirs de son client. Alors ce dialogue s'engagea. Je lai noté au vol :
— Que veux-tu?
— Louer un terrain.
— Lequel ?
— Je ne sais pas... un terrain qui touche à ma propriété.
— Dans quel douar et dans quel haouch est-elle située ta propriété ?
— Douar ïachenioun, Ilaouch Tadcrma...
— Sais-tu le imméro de ta parcelle?
— Manarf... (.le ne sais pas.)
— F'eux-tu au inoins me dire son nom?
— Elle s'appelle Cliaoua.
— C'est bon, attends.
Le receveur commença de feuilleter ses sommiers et les numéros de chaque article (il y en avait mille ou douze cents), pour découvrir la trace de ladite parcelle. C'était pure complaisance de sa part. Enfin, il crut la découvrir, et, pour fixer son incertitude, il demanda :
— La terre que tu veux me louer, quelle contenance a-t-elle?
Tl parut que le mot « contenance o était sans signification précise pour le muletier et son client, car ils se regardèrent d'un air ahuri. Alors, le receveur dit r
— Je te demande si la parcelle est petite ou si elle est grande? {meskine oulla kehira).
L'Arabe, pas plus que notre paysan, n'aime à fournir des réponses précises surtout quand son intérêt est en jeu. Celui-ci répondit donc après un notable silence :
— Choma-dioiùa... (Entre deux).
— Mon sommier affirme qu'elle contient vingt hectares...
— Manarf.
— Voyons.. . à peu près... combien?
— i/a/wr/" hectares... cinq journées de labour... On devine que cette mesure est un peu flottante;
il fallut pourtant que le receveur s'en contentât et qu'il la réduisît en hectares. Son compte corres-
pondait à peu près avec l'indication du sommier. Cependant, pour l'acquit de sa conscience, il demanda encore ;
— Tu es sûr qu'il n'y a pas de chênes-lièges sur le terrain que tu me loues?... Les Eaux et Forêts ne s'opposeront pas au pâturage de tes bêtes?
Cette fois, l'homme répondit du tac au tac :
— Non ! non ! il n'y a pas de chênes-lièges . . .
— Eh bieni c'est bon, je ferai mon enquête, si tu dis vrai, on te louera.
Quand le couple nous eut quittés, le receveur me dit :
— Voilà nos rapports quotidiens avec les indigènes. Autrefois, nous avions dans nos bureaux de recettes des chaouchs, qui savaient lire et écrire l'arabe et le français. Ils se chargeaient de toutes les besognes matérielles. Us aidaient au recouvrement de l'impôt. Les jours de marché, ils recherchaient les débiteurs récalcitrants. Ils les amenaient au bureau. Us servaient d'intermédiaires dans toutes les affaires d'achat et de vente. On les a supprimés et c'est un surcroît d'impôt qui est venu, du coup, tomber sur l'indigène déjà si surchargé...
Celte économie est si manifestement néfaste, que je ne pus m'empêcher de dire :
— Comment voire administration s'cst-elle laissé enlever sans protestation un serviteur aussi utile?
J'avais affaire à un homme d'esprit. Il déclara:
— Le secret professionnel m'empêche, mon cher monsieur, de vous répondre. Mais quand vous pousserez à Aliter, allez trouvez nos supérieurs hiérarchiques, demandez-leur à louer quelque gros morceau, leur réponse vous éclairera.
Quelques jours plus tard je rapportais cette causerie à Éric. Il rit et me conta :
— Je puis te donner le mot de l'énigme. Le Domaine et les Eaux et Forêts ont la même philosophie. Avant d'acheter cette ferme, j'ai eu l'idée de demander une vaste concession d'oliviers et de l'augmenter par des locations. Je suis allé trouver les Eaux et Forêts, je leur ai dit mon projet. Elles m'ont répondu : « Vous ferez mieux de n'y pas donner suite. — Pourquoi? — Parce que nous vous susciterons toutes sortes d'obstacles. — Mais enfin quel intérêt avez-vous à garder improductives sur vos bras des richesses naturelles que l'on pourrait décupler par la culture ? — C'est notre maison d'être. »
J'ai déjà eu l'occasion de noter chemin faisant les bizarres conflits dont rexécution des travaux publics est l'occasion dans ce pays-ci. Le Génie militaire, les Ponts et Chaussées, la voierie départementale, la voierie communale, forment autant de çofs qui vivent sur le pied de guerre. Chacun peut faire son mea culpa de bévues énormes qui découragent la colonisation et font rire les indigènes à nos dépens.
Le péché des Ponts et Chaussées, c'est leur routine, leurs dépenses excessives, la manie qu'ils ont de consulter Paris en toute occasion, importante ou futile, alors qu'une décision pratique et prompte est nécessaire sur place.
Quelle compétence peut avoir Paris dans la question de savoir si l'on peut, sans inconvénient, fermer un barrage qui arrose des potagers le long de THamiz? On prétend que le plus honnête homme du monde foudroierait sans remords un mandarin chinois à l'autre bout de la terre. A plus forte raison les ingénieurs parisiens se désintéressent-ils de la mort des choux et des artichauts que nous avons installés le long du torrent. Les barrages leur apparaissent naturellement comme des outils construits tout exprès pour donner aux Ponts et Chaussées l'occasion d'exercer leur science et leur surveillance. Les artichauts et les colons végètent autour de ces beaux travaux d'art comme d'insignifiants comparses.
Le Génie militaire est le coupable fondateur de ces villages d'étape qui ont causé tant de préjudices à la colonisation. J'ai visité un des types les plus complets de cette catégorie disgraciée, Tablai, au delà du col des Deux-Bassins et do cette première lignée de montagnes qui soutient du côté du sud la plaine de la Metija.
Certes, le bordj de Tablât, avec ses trois cours^ son enceinte, ses poternes, ses allures de fort, est un des lieux les plus pittoresques do la province d'Alger. Aux touristes que n'effrayent pas huit ou dix heures de diligence, dont la moitié au pas,
le long de sauvages précipices, je recommande cette excursion admirable. Parfois les neiges barrent la route, interrompent les communications pour des jours. J'ai été surpris par leur chute, cet hiver, au moment où je passais le col. Sûrement, je serais demeuré en détresse, si l'on n'avait eu la prévoyance d'envoyer des cavaliers à mon secours. Mais, au printemps, les rocs les plus arides se dorent de lichens ; les petits jardins suspendus par les indigènes à flanc de montagne égayent délicieusement le paysage abrupt. La vue de la mer, du haut des crêtes, est un spectacle vraiment grandiose.
Donc il faut marquer d'une croix, sur la carte des touristes, le village de Tablât, siège d'une commune mixte, qui groupe au moins quarante mille indigènes sous les ordres d'un administrateur. Mais quelle ne dut pas être l'angoisse des pêcheurs bretons et normands que l'administration envoya, il y a quelques années, en 187o, pour coloniser ces rocs?
On a bien lu : des pêcheurs.
On les avait fait venir pour peupler le petit port d'Azefoun, qui ne se trouva pas prêt pour les recevoir. Ils auraient pu causer des ennuis à l'Administration si on les avait laissés sur la côte, dans le voisinage des villes. On les jeta par-dessus le col des Deux-Bassins. Ils arrivèrent sur ces sommets do montagne avec leurs filets sur l'épaule...
Qu'est-il advenu d'eux?
Il ne reste aujourd'hui que deux exemplaires de celte génération sacrifiée : l'un s'est établi cafetier, l'autre forgeron. Et Tablât, groupé autour de son bordj n'est plus qu'un village de fonctionnaires. Il est colonisé par un administrateur, ses adjoints, ses secrétaires, ses employés de bureau, un juge de paix et un suppléant, un greffier, un commis-greffier, un huissier, un interprète, un commis-interprète, un receveur des postes, quelques gendarmes, un receveur des contributions, un porteur de contraintes, un garde général des forêts, dix gardes forestiers, — (il n'y a pas de forêts à Tablât, mais il faut bien utiliser les locaux disponibles), — une maltresse d'école, un garde des eaux, mi garde champelrc, im cafetier, un forgeron, une épicerie mozabite et un juif, représentant des gros juifs d'Alger, qui fait de l'usure avec les indigènes...
Tout l'univers, dit-on, peut su refléter dans une goutte d'eau. Est-ce que Tablât serait le désolant symbole de la colonisation officielle en Algérie ?