‹ Je deviens colon; moeurs algériennesChapitre 26 sur 28 · XL VI II · texte numérisé non relu

XL VI II

Les Araéricaius nous ont enseigné la vanité de former des centres de population sur des points qui ne sont pas en facile relation avec le reste du pays.

Chacun sait que l'emplacement de la nouvelle cité une fois choisi, on le rattache tout d'abord aux centres déjà colonisés par une ligne de chemin de fer. C'est le wagon qui apporte les matériaux de la ville future, les boîtes de conserves dont les ouvriers se nourriront et que, vides, ils empliront de terre pour bâtir leurs premiers abris.

Nous autres, nous installons le chemin de fer en dernier lieu, quand la colonisation a rendu les expropriations si onéreuses, que la dette oblige

les compagnies à établir des tarifs trop coûteux.

Je me suis laissé conter toutefois, par d'honnêtes gens (au besoin, ils feraient la preuve de leurs dires), que rinfluence électorale a été, ici comme partout, funeste.

— Les chemins de fer, m'assuraient-ils, sont, en Algérie, une nécessité si vitale, que les colons producteurs, les simples consommateurs auraient donné aux compagnies le libre passage sur leurs terres si l'on avait fait de cette largesse la condition de l'établissement des lignes. Mais les colons ont été circonvenus et mal conseillés. Ils ont refusé le prix de quatre cents francs l'hectare que l'on offrait en moyenne. Ils ont demandé des milliers de francs que les tribunaux leur ont accordés. Vous jugerez de l'appui que les colons ont dans l'occasion trouvé près de leurs députés par les extraordinaires faveurs dont furent alors l'objet les indigènes qui avaient de bons rapports avec la représentation coloniale. Voulezvous des exemples? Au hasard? Avez-vous parcouru la ligne Beni-Mansour à Bougie? Vous auriez pu voir par la portière du wagon les restes de trois hectares, clairsemés d'oliviers, que l'Est algérien a payés soixante mille francs à Ben Ali Chérif. Ailleurs, le caïd bcn Mohamed Arezki voulait donner pour rien au Belik (à l'État), deux petits hectares que coupait la ligne. Soudain, obéissant à quelque influence

connue ou inconnue, il a changé d'avis. Il a demandé dix mille francs de son bout de terrain, il en a obtenu luiit mille. Pourquoi ménagerait-on l'argent de l'État ?

On dira :

— Il est possible que nous ayons été maladroits en Algérie. Mais il ne se peut pas que notre organisation de la justice n'ait pas donné aux indigènes des motifs de nous estimer.

Il est certain — à juger par ce qui subsiste du système ancien, que la justice du Belik. fut merveilleusement corrompue. On peut s'en faire une idée par les roueries dont usent encore les « chaouchs » que nous avons gardés à notre service .

J'en ai connu un, cet hiver, qui était le modèle du genre. Il se nommait Ali-ben-Belkassem ; il se haussait le turban comme un personnage de grandes tentes, et il autorisait ses protégés fi le traiter de

« Sidi ». Sitli Ali-ben-Belkassem, ni plus, ni moins.

Ses fonctions étaient celles du chaouch moderne, c'est-à-dire qu'il n'avait plus la distraction de décapiter ses coreligionnaires sur les marchés, après un jugement sommaire; même, il n'était pas autorisé à les bâtonner officiellement. Ces abolitions lui laissaient l'àme dolente. Il disait souvent à son chef hiérarchique :

— Moussié Aminislrator... lis fèves i veut di l'eau... li salad' i veut di l'eau... li poumm' di terre i veut di l'eau... li Arab' i veut di bâton.

On le laissait jaser. Il se vengeait en accablant de coups les meubles du bureau qu'il balayait tous les matins. Après cette poussière, il revêtait son manteau de cavalier, bleu à passe-poils garances ; il enfilait ses bottes rouges, il s'installait à la porte de M. l'administrateur, sur son banc d'huissier.

C'était lui qui entre-bàillait le battant quand le maître faisait résonner son timijre ; mais il se présentait avec une dignité si importante, il avait une façon si obséquieuse et tout ensemble si familière de prononcer ces deux mots : « Moussié Aminislrator?... » que les « mesquines » qui assistaient à ces entrevues prenaient en effet lé chaouch pour un rouage important de l'Administration. Ils sollicitaient ses bonnes grâces. Il leur vendait sa protection.

Donc, quand on apporta la nouvelle que .Mohamed-

ben-Ali-ben-Ramdan, caïd des Ouled-Azouz, venait de remettre entre les mains d'Azraël son âme centenaire. Le chaoucli grimaça de plaisir.

Tout de suite il songea :

— Ce sera pour moi une affaire de deux cents douros. Bien entendu, il comptait le douro à cinq francs

cinquante, comme dans le bon temps.

Trois concurrents se disputaient la succession du mort : un certain Aïssa-ben- Ahmed, un certain Kouider, un certain Ben-Medaguin. M. l'administrateur avait biffé la candidature de Medaguin d'un trait de plume.

Le chaouch avait vu la pièce sur le bureau. Mais il écrasa vainement son oreille contre la serrure; il continua d'ignorer si les chances d'élection inclinaient vers Aïssa ou du côté de Kouider.

Cela ne l'empêchait point de se promener sur le marché, avec le front dun homme qui porte tous les secrets de son maître.

Il aimait à circuler ainsi, le menton haut, les éperons sonnants, le manteau jeté sur l'épaule. Si quelques « mesquines » encombraient le passage, tout de suite il jouait de la matraque. Il laissait baiser ses mains par les gens timides. Il recueillait, d'un air important, les hommages qu'on lui envoyait du fond des tentes :

— Salut, Sidi Ben-Belkassem !

Il ripostait: « Salut... Salut... » du bout des dents, sans se retourner, sans nommer personne. Son arrogance faisait entendre :

— Si je voulais, moi, je ferais tomber toutes vos têtes.

Comme il côtoyait le gourbi où des écrivains publics tiennent les comptes du marché, un homme sortit vivement de l'ombre et se jeta à sa rencontre. C'était ce Medaguin dont M. l'administrateur avait dit:

— Celui-là, il n'est même pas en cause.

Le chaouch fit un écart, comme s'il apercevait une bête venimeuse. En même temps, il cria à haute voix :

— Arrière, Ben-Medaguin I nous n'avons rien à faire avec toi, ni avec ton sang !

Il passa, laissant le Medaguin atterré sur la place.

Continuant sa tournée, le chaouch vit qu'Aïssaben-Ahmed accourait pour le questionner. Il se laissa poursuivre ; mais quand Aïssa l'eut rejoint, ils échangi-rent les saints.

L'homme était grisonnant; la course l'avait épuisé. II demanda entre deux quintes :

— Qu'y a-t-il de nouveau pour moi, Sidi Ali-ben- Belkassem ?

Le chaouch répondit sur un ton de confidence :

— Viens me trouver un de ces jours...

Et pour commander la discrétion, il posa un doigt sur sa bouche.

Il ne voulait point quitter le marché sans avoir aussi échangé quelques paroles avec le troisième candidat. A la vue du chaouch, Ben-Kouider se hâta de déposer sa tasse. Et les deux hommes, courant l'un vers l'autre, se baisèrent au front, puis derrière les oreilles. Alors, Kouider demanda :

— Sidi Ali-ben-Belkassem, on m'a dit que tu venais de parler à ce chien, fils de chien, Aïssa-ben- Ahmed. Se peut-il que tu sois contre moi?

Le chaouch sourit avec mystère et, se penchant sur Kouider, il lui rebaisa la nuque. Au passage, il lui glissa dans le tympan :

— Viens me voir...

Après la prière, le chaouch aimait à jouer aux cartes dans le poste du bordj. Un soir, qu'il se livrait à ce passe-temps favori, on l'avertit que Ben- Kouider le demandait au dehors.

En fonctionnaire qui sait se faire attendre, le chaouch acheva tout d'abord sa partie ; puis, ayant roulé une cigarette, ramassé les plis de son manteau,' il descendit au rendez-vous.

Il trouva Ben-Kouider au premier tournant de muraille, et, comme s'il eût craint des espions, il l'entraîna derrière des eucalyptus.

Quand ils furent à l'abri des regards, le chaouch demanda :

— Que veux-tu de moi^ Kouider ?

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L'autre avail emmagasiné du souffle afin de pousser sa phrase d'un seul jet. Il lanea :

— Sidi Ali, par ton vieux père... par ta tète chérie... soutiens-moi... protège-moi... fais-moi triompher de notre ennemi... car cet Aïssa... (que Sidi Ben-Abd-Alla m'écorche vif si je mens !) est ton ennemi autant que le mien 1 L'autre jour il a dit pubhquemcnt que tu n'étais qu'un esclave... un nègre... et encore qu'il, réussirait sans se servir de toi!... Sidi Ali-ben-Belkassem, tu sais si moi je t'estime et te vénère, tu sais...

Le cbaouch éleva la main poiu* commander le silence. Il dit simplement:

— Qu'est-ce que tu m'offres?

■ — Ce que je t'offre, Sidi?

— Oui. Combien me donnes-tu pour me mettre dans tes intérêts?

— Mais, Sidi...

— .Je veux deux cents douros.

— Deux cents?...

— Ecoute ! je ne veux pas abuser d'un vieil ami comme toi... Cet Aïssa est, vois-tu, très chaudement recommandé à Monsieur l'administrateur. II sera nommé... si je ne m'en mêle pas, et encore ! je ne suis pas certain de réussir... Donc nous allons trouver ensemble Sidi Amar. .. Tu sais, le bon marabout... C'est un saint homme I Tu remettras entre ses mains

olO JE DEVIENS lOLÛλ.

les deux cents douros. . . Si Aïssa est nommé : tu les reprendras!... Si c'est toi qui as la place, tu me les donneras pour ma peine. . . Est-ce convenu ?

Le candidat réfléchit, car la somme lui semblait forte. Mais s'il était nommé caïd, il songea qu'il aurait tôt fait de la rattraper. Donc, il prit la main que le chaouch lui tendait et tous deux portèrent leur index à leurs lèvres.

— Entendu, Sidi Ali ! Tu as raison de dire que tu es un honnête homme, un frère pour tes frères...

Pour le soulagement de son cœur, il ajouta :

— Mais Aïssa est un cochon, un fils de cochon...

— Nous disons deux cents douros d'argent? répondit le chaouch, car, chacun de son côté, ils suivaient leur pensée.

Le même soir, couune le chaouch descendait au village pour y vider quelques tasses aux dépens de sa cUentèle, Aïssa-ben -Ahmed le heurta près du café Maure.

Aussitôt le vieil homme saisit le chaouch par le cou:

— Sidi Ali, s'écria-t-il. par le saint prophète, par les cliers objets de ton désir, épouse ma cause, faismoi victorieux de notre adversaire !.., Car, sache -le, ce Kouider (que Sidi Abd-el-Kader marrache la langue, si je te trompe !...) ce Kouider est ton adversaire autant que le mien I . . . Le mois dernier, il a dit

dans le café Maure que lu es le plus grand voleur de la commune mixte... Il a même ajouté : « Quand je serai caïd, je débarrasserai le pays de ce juif. » Il a dit juif, Sidi Ali... ni plus ni moins!... Et moi... je souffrais de l'entendre!... car. .. je te tiens pour un honnête homme... comme moi... Sidi Ali... je te prêterais... je le prêterais.

— Combien me donneras-tu, pour le recommander au Maître?

A ce moment, le chaouch aperçut un palefrenier qu'il avait ftiit entrer au bordj pour ramasser le fumier des chevaux. De loin, il lui cria en français :

Messaoud ! As-li donné li grain à la joumenl

di Moussié Aministrator?...

Il savait bien que la bête avait reçu son orge, puisqu'elle l'avait mangé en sa présence; mais il jugeait que le nom auguste, jeté si haut, et de si loin, lèverait les hésitations d'Aïssa.

Il reprit donc, en arabe :

— Voici ce que tu feras. Demain, nous irons trouver Amokran, le marabout des Ouled-Azouf... C'est un homme sûr et discret. Tu mettras entre ses mains deux cents douros.

— Deux cents, Sidi Ali !

— Des douros d'argent... Et tu lui diras: « Si je suis nommé caïd, tu remettras cette somme à notre cher ami Sidi Ali-ben-Belkassem... »

— Et si c'est Kouider qui a la place?

— Alors... (que la volonté d'Allah s'accomplisse!) tu reprendras ton argent. . .

— Toute la somme, Sidi Ali?

— Toute la somme, Aïssa...

Le vieux se jeta en avant pour baiser e front du cliaouch :

— Sidi Ali, s'ccria-t-il, aussi vrai que ce Kouider est un fils de cochon, tu es, toi, l'espoir des croyants...

Mais le cliaouch se déroba dans un recul de modestie :

— Dis seulement, Aïssa, que je suis un honnête homme.

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voyait, à regarder, à rencontrer, tous Jcs jours ? Tu n le supporterais pas. Tu prendrais un fusil, tu le vengerais. Il faut, vois-tu, que tes jurés soient sévères pour les Kabyles qui tuent leurs frères. Il faut qu'ils donnent du sang pour le sang, ou bien on attendra la fin de leur justice, et puis ou s'acquittera et on prendra la forêt, comme Abdoun ».

Était-il bien nécessaire que l'on fît tomber la tête de celui-là? Ceux qui pensent qu'une justice particulièrement scrupuleuse est due aux vaincus par les vainqueurs souhaiteront que la morale de cette mort ne soit point perdue. Quand l'intérêt bien entendu est d'accord avec la pitié, il semble que les réformes devraient être faciles.

La dramatique aventure de cet Abdoun, dont la tête a été jetée avec une poignée d'autres sur la place d'Azazga, fait pendant à la comédie que l'unique élève de Bouzezga jouait avec son instituteur dans l'aquarium universitaire. Car si l'une démontre la nécessité de modifier en Algérie les programmes de l'instruction publique, l'autre prouve que la nécessité d'une réforme de la procédure criminelle est encore plus urgente. A quoi sert-il, aussi bien, d'éclairer l'intelligence des indigènes, tant que nous n'aurons pas renouvelé nos procédés de justice? Le bon sens de ces primitifs nous juge avec une sévérité déjà troj) clairvoyante.

L'histoire d'Abdoun est tragique comme ces poèmes de fatalité antique qu'Eschyle nous a contés. On y sent la main d'un Dieu malfaisant, acharné à la perte d'un homme. Le destin est dans la coulisse du théâlre; il règle les actes, il impose les gestes, il conduit l'honmie bandé jusqu'au bord de la trappe où il finit par l'engloutir.

Donc il y avait dans un \illage kabyle deux familles rivales, deux çofs antiquement ennemis : les Achabo et les Abdoun. On sait maintenant ce que c'est qu'un çof. Je n'y reviens pas ; mais ce qu'on ne peut imaginer, si l'on n'a pas habité ces sociétés primitives, c'est la terreur dans laquelle le parti qui domine fait vivre ses adversaires . Tout est bon pour les écraser : les dénonciations calomnieuses et les amendes. Dans le village dont je parle, l'autorité était momentanément aux mains des Achabo. L'amin avait été choisi parmi eux.

Abusa- t-il de son pouvoir et de l'absence de contrôle pour tourmenter jusqu'à l'exaspération la famille rivale? On peut le croire, car le meurtre d'un « berger de village », d'un fonctionnaire nommé par l'autorité française, est devenu un accident rare en Kabyhe. Quoi qu'il en soit, un jour que l'amin des Achabo se rendait à un marché, il reçut au passage d'un col un coup de feu mortel. Ramassé par les siens, il désigna, avant d'expirer, un client

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des Abdoun, comme son meurtrier. C'était un personnage de médiocre importance. Les parents de l'agonisant auraient trouvé en lui une victime trop maigre. Ils s'entendirent pour accuser de l'assassinat l'homme qu'ils redoutaient le plus au monde : le chef du çof ennemi. Ils le firent arrêter, traduire en cour d'assises, ils l'accablèrent de tant de témoignages, que Mohamed-Abdoun fut condamné à mort malgré ses protestations.

La sentence prononcée, on s'avisa que les dépositions concordaient trop exactement ; cela jeta un doute dans l'esprit des honnêtes gens qui ont quelque expérience des mœurs indigènes. Le dossier d' Abdoun arriva bien recommandé devant la commission des grâces, et l'homme qui déjà se préparait à monter sur l'échafaud apprit un matin que sa peine était commuée. On l'envoyait à Cayenne.

Comme il avait décide de se venger de ses accusateurs, il y vécut ; il guetta son heure ; il s'évada sur une barque chinoise qui croisait le long de la côte. En ce temps-là on travaillait encore au canal de Panama. Abdoun y fut débarqué par ses sauveurs. Il prit une pelle; il travailla, jusqu'au jour où il eût amassé une somme suffisante pour gagner l'Europe. La France était dangereuse pour lui. Il passa en Angleterre.

Ce n'était que la première étape de son voyage. Il

voulait reiilrcr en Afrique. Donc, comme il avait pioché à Panama, il piocha dans le tunnel de la Tamise. 11 respira les brouillards fétides, la fumée des chemins de fer, vivant d'eau et de pain. Chaque shilling gagné lui rendait l'espoir.

Quand il eut gagné de quoi payer son voyage à bord d'un navire, il s'embarqua pour le Maroc. Là, on perd sa trace. On ignore s'il traversa secrètement l'Algérie ou s'il passa par le sud. On sait seulement que, un jour, le bruit se répandit en Kabylie qu'Abdoun venait de reparaître dans la forêt. Quelques semaines j^Ius tard, un de ses principaux accusateurs tombait sous sa balle.

Il avait décidé de tuer, l'un après l'autre, tous ceux qui avaient faussement témoigné contre lui. 11 vint se joindre à la bande d'Arezki, afin de poursuivre avec des forces décuplées la suite de ses vengeances. Il savait qu'un des faux témoins habitait un village oîi il était protégé par tout son çof. Il décida de le surprendre de nuit, dans sa maison, et de le faire tomber, lui et les siens, dans un brusque assaut, sous la fusillade.

Un homme de la bande prétendait connaître ce gîte: il se chargea de le désigner. On se glissa en rampant autour de la maison ; soudain, les llammes de l'incendie et les hurlcmenls des assiégés s'élevèrent. Ils voulurent s'élancer au dehors; mais

comme ils se jetaient dans la fumée, la décharge des bandits les reçut. Du haut d'une ruine, Abdoun assistait au massacre.

Une heure plus tard, il sut qu'on l'avait trahi. L'homme qui avait désigné la maison voulait exercer contre ses habitants une vengeance particulière. Il avait trompé son maître. On avait fait périr des innocents.

Abdoun fit comparaître le traître qui avait égaré ses coups.

Il prononça ;

— Tu nous as déshonorés.

Et, de sa main, il lui brûla la cervelle. Quelques jours après, il était pris.

L'émotion fut vive à Alger quand le bruit se répandit qu'Abdoun avait été envoyé injustement au bagne, qu'il existait un dossier confidentiel où son innocence était affirmée. Les jurés en furent si impressionnés qu'ils refusèrent de condamner à mort ce héros de vengeance. Abdoun avait affirmé qu'il était venu se placer en embuscade pour tuer, à coups sûr, l'homme qui l'avait perdu. Ils ne tinrent pas compte de ses déclarations. Ils affirmèrent que l'évadé de Caycnne avait agi en état de légitime défense ; ils crurent à la sincérité de l'accent avec lequel de son banc, il cria à un Achabo qui lui hnputait le meurtre du vieil amin :

— Tu m'as vu ?... Toi ?. .. Tu mens !... Tu serais mort de peur I

Cette tardive clémence devait rester vaine. Si l'on faisait grâce à J 'homme qui s'était vengé, comment pardonner à celui qui avait commandé lïncendie d'une maison et le massacre de ses habitants ?

Il fallait qu'Abdoun allât à la mort. Il la souhaitait. Je le vis dans sa prison; je lui proposai de plaider en sa faveur auprès de ceux qui détiennent la grâce. Il me remercia . Il me dit :

— Que voulez-vous qu'ils fassent ? Ils me renverront à Cayenne. J'aime mieux...

Et sa main, sur son cou, indiquait le passage du couperet.

II est en paix, maintenant, après tant de vicissitudes. Mais nous autres, les conquérants, les civilisés, les juges, qui l'avons frappé contre notre gré, dans l'intérêt de la chose publique, pouvons-nous oublier cette dernière parole qu'il prononça avant de monter sur l'échafaud, tandis qu'autour de lui le çof des Achabo poussait des cris de joie:

— La justice française n'est pas juste... Négligerons-nous celte prière qu'il adressa au plus

haut représentant de la loi, le jour où il connut son destin :

— Je te recommande mon fils. . . Et, tu le sais, la dernière volonté d'un mourant est sacrée...

Je n'espère pas que ces pages et celles qui vont suivre donnent grande satisfaction aux colons électeurs, ni aux colons étrangers, ni à la députation coloniale, ni aux. divers ministères qui, de Paris, par-dessus la mer, administrent l'Algérie comme une banlieue. Mais, quoi ! « Vous avez mécontenté tout le monde, — écrivait Leconte de Lisle dans ses notes inédites, que j'ai feuilletées l'été dernier, — vous avec mécontenté tout le monde : il y a des chances pour que vous ayez dit la vérité. »

Je ne l'apporte pourtant pas tout entière. Je garde par devers moi, pour une heure plus propice, tant de lamentables histoires, qui, inutilement, sèmeraient dans l'opinion publique la défiance ou la

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haine. Il y a une phrase que Chateaubriand a écrite dans la préface de son Génie du christianisme et qui devrait servir de règle à tous les honnêtes gens : <r Partout où je l'ai pu, j'ai tendu la main à l'infortune ; mais je ne comprends rien à la prospérité : toujours prêt à me dévouer aux malheurs, je ne sais point servir les passions dans leur triomphe. »

Je devais cette explication à ceux qui, mayaut vu autrefois attaquer certaines franc-maçonneries, ne trouveront pas dans ce livre une seule phrase qui accuse la néfaste et dissolvante action du juif en Algérie. Je suis de ceux qui de tout leur cœur souhaitent la fusion des races, la vraie fraternité. Ma seule inquiétude est que légoïsme des juifs algériens ne déchaîne un jour de redoutables représailles qui peut-être auraient du retentissement en Europe, et qui feraient reculer la civilisation d'un grand pas.

Je ne cherche pas un biais pour rentrer dans mon sujet ; je m'y meus en plein. En effet, parmi les députés qui, à celte heure, représentent dans le parlement français les colons algériens, quelquesuns sont exclusivement les élus de la clientèle juive. Cet hiver, je les ai vus en lutte avec des villes ameutées. J'ai admiré leur caractère, le courage moral et physique avec lequel ils tenaient tète à

orage. Mais dans le moment même où je sentais

croître mon estime de batailleur pour tel d'entre eux auquel m'unissent des liens personnels d'amitié, je ne pouvais m'empt'cher de songer que le zèle passionné, impitoyable, avec lequel ces hommes de parti ont soutenu les intérêts de leur clientèle, a semé dans ce pays des ferments de désorganisation, de haine et de terreur qui compromettent les intérêts supérieurs de la France.

Quelles libertés ne prendra-t-on pas avec les fonctionnaires de tout ordre, avec les humbles, avec ceux qui n'ont que leur place pour vivre, pour élever une famille, des enfants, quand un représentant de la députation coloniale a bien osé dire à l'un des premiers magistrats de la cour d'Alger :

— Monsieur, vous n'êtes pas de nos amis.,.

— Mais, monsieur le député, je ne suis pas un homme politique, je suis un homme de justice. Je juge selon ma conscience...

— Vous ne faites que répéter ce que j'ai dit. Vous parlez de votre conscience ? le jour où, pour me faire plaisir, vous mettrez cette conscience-là de côté, ce jour-là vous serez mon ami.

Peu importent les noms des deux interlocuteurs. On n'en trouvera pas dans ces pages. Je n'y fais pas de polémique individutlle. le raconte ce que j'ai vu et ce que j ai entendu, avec les alternances de mélancolie, de découragement, d'indi-

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gnation ot d'espoir d'un honnête homme, qui, sur celte terre algérienne où nous avons tant peiné, voudrait voir les vrais Français récolter l'elTort de leurs pères.

Combien sont-ils en Algérie, ces gens de notre sang On y compte bien juste deux cent cinquante mille citoyens français. L'autre catégorie se décompose en cent cinquante mille Espagnols, quarante mille Italiens, quarante-sept mille Israélites indigènes, quatorze mille Anglo-Maltais et environ treize mille Européens de diverses provenances.

Les mœurs de ces populations sont aussi diverses que les races. Quand nous avons cherché des débroussailleurs pour désoucher nos terres vierges, ce sont des Espagnols qui sont venus s'ofTrir. C'est un fermier espagnol, Quéco, élevé par les Mahonnais d'Hussen-Dey et de Fort de l'Eau, qui a créé notre potager le long de l'Hamiz. C'est un Espagnol qui a

Icnlreprise du camionDage entre la ville et nos campagnes perdues. Sui' les grandes routes, à travers champs et ravins, il conduit un équipage d'une vingtaine de mules. Tous les soirs à la tombée de la nuit, nous apercevons dans les montagnes qui nous entourent comme un cercle de feu. Ce sont des Espagnols qui fabriquent du charbon avec de vieilles souches. Deux par deux, parfois isolés, ils se bâtissent en montagne un gourbi de branchages et de terre mouillée. Ils vivent à des hauteurs, sur des pentes, où les indigènes hésitent à s'installer. Aussi l'Arabe qui trouve dans cet Européen un concurrent aussi endurant que soi-même, aussi sobre, plus laborieux, se venge par des sarcasmes :

— L'Espagnoul quifquif une chèvre ! disait l'autre jour iS'égro avec la volonté d'humilier les défricheurs de notre brousse.

Il n'aime pas non plus les Italiens qui pullulent le long des côtes des provinces d" Alger et de Conslantine, aussi nombreux que les Espagnols sur le territoire oranais. Ces gens du littoral s'adonnent volontiers à la pêche. Je retrouve ici les hommes, les barques, les voilures dont j'ai fait connaissance sur les plages de Borgdihera et de San-Remo. Le poisson est de même race, les fonds sensiblement pareils ; aussi les pêcheurs normands et bretons, que l'on a fait venir pour remplacer en Algérie

l'élément étranger, ont-ils été tout désorientés quand on les a placés dans ce cadre nouveau. Aux difficultés du milieu s'ajoutaient la résistance des étrangers. Ceux-ci voulaient demeurer les maîtres du marché. Ils ne se contentaient pas de rompre les filets des nouveaux venus, de détruire leurs engins de pêche. M. le gouverneur général m'a conté qu'il dut intervenir en personne afin d'obtenir que, dans les halles d'Alger, on abandonnât à ses protégés un étal pour vendre leur poisson. En cette occasion, comme dans bien d'autres, on a senti une opposition secrète, mais décidée, des occupants du sol, pour ce qui vient de France.

Les Italiens qui ne tirent pas le filet manient la truelle. C'est eux qui ont bâti notre maison et notre ferme. Terrassiers et maçons, ils exécutent la plupart des grands travaux publics. Ils ne sont pas aussi endurants que l'Espagnol, mais ils supportent mieux la fatigue que le Français. Surtout ils sont plus économes, plus sobres. Que de fois, à l'heure des repas, je suis allé rôder du côté des ouvriers. Espagnols et Italiens se contentaient d'un peu de fromage, d'un rond de saucisson, d'une poignée d'olives, d'un oignon, d'une petite soupe. Ils se désaltéraient au puits. Au contraire, il fallait au journalier français de la viande, des légumes, sa bouteille de vin, souvent sa « goutte ».

Cette inégalité dans la sobriété et dans l'économie met le journalier français dans un fâcheux état d'infériorité. A juger par les exemples que j'ai sous les yeux, jamais je ne conseillerai à un Français qui n'a que ses bras à louer de venir tenter la chance en Algérie, Il sera presque infailliblement évincé par des étrangers, adaptés au climat, qui résistent mieux que lui à l'insolation, à la fièvre et à la soif.

Cette concurrence entretient, entre Français et étrangers, des haines vivaces. Elles éclatent brusquement, elles couvent toujours. Ainsi, tout récemment, des Espagnols de la province d'Oran ont profité des libertés du carnaval pour prendre avec le drapeau français des licences qui ont failli provoquer une bagarre. L'autre jour, j'ai trouvé l'Arba sur le pied de guerre. Un jeune colon français venait d'épouser une des jolies Espagnoles qui pullulent dans la région. Montaigus et Capulets étaient en rumeur. Aucun membre des deux familles n'avait voulu assister à la noce.

Les Italiens ne sont guère plus disposés à s'unir avec nous dans des mariages. Je contais tout à l'heure comment ils ont fait partir les pêcheurs français que l'administration avait installés dans des villages du littoral . Ils sont des voisins dangereux et, encore qu'ils aient fourni à la colonie beaucoup de travailleurs honnêtes, l'Algérie sert de refuge à

plus d'un mauvais garçon, qui juge piudeut de mettre la mer entre sa personne et les carabiniers du roi Humbert.

Je me souviens d'avoir rencontré, il y a quelques années, le cardinal Lavigerie dans la région de Biskra: sans rétribution, il faisait travailler à ses forages des compagnies d'Italiens ;

— Ce sont, me dit-il, des garnements. Ils ont des peccadilles de poids sur la conscience, des péchés réservés. Ils viennent me demander l'absolution. Je ne leur impose pas des pénitences de prière. Je leur dis : « Tu te repens vraiment? Prends une pioche... Toi je te condamnée huit jours de chantier, toi à dix jours. » Je récompense les gens de bonne volonté avec des indulgences.

Or l'Algérie jouit, en matière de naturalisation, d'un régime spécial . Il a été établi par un sénatusconsulte du 14 juillet I860 et par un décret du 21 avril 1866. Aux termes de ce code spécial, l'étranger qui justifie d'une résidence de trois années en Algérie peut être admis, sur sa demande, à jouir des droits de citoyen français. La loi du 26 juillet 1889 sur la nationalité n'a rien changé aux dispositions organiques du sénatus-consulte. Elles l'ont complété en imposant la qualité de citoyen français à tout individu « né en Algérie d'un étranger qui lui-même y est né », ainsi qu'aux jeunes gens

qui, « nés en Algérie de parents étrangers et domiciliés en Algérie, ne déclinent pas la qualité de citoyen français dans l'année qui suit leur majorité ». De ces chefs divers, la population coloniale a grossi de 19467 colons en dix-huit ans. Les Alsaciens-Lorrains qui, pour reconquérir leur qualité de Français, viennent servir dans la Légion étrangère, représentent 34 pour 100 de ces naturalisations. On se félicite, avec une joie patriotique, de voir la population algérienne s'accroître de pareilles recrues. Mais n'est-il pas un peu inquiétant de constater que les Italiens, qui sont nos rivaux sur toute cette côte africaine, représentent tout seuls 33 pour 100 du total des naturalisations ^ ? On se demande, avec une nuance d'inquiétude, quel peut être, dans le cœur de ces nouveaux citoyens, la solidité du lien qui les unit à la métropole. Leur intérêt particulier est leur seul guide. Us ne savent nul gré à la France de ses efforts anciens ; ils n'ont point de principes supérieurs à leurs intérêts immédiats. Ils devraient être soigneusement écartés des fonctions publiques, où ils apportent un égoïsme cynique, des passions de race, des tyrannies de çof. Je pourrais citer le nom d'une ville où l'on a ouvertement combattu la

1. Anglo-Maltais: 3 pour 100; Belges: 3 pour 100 ; Suisses: 3 pour 100; Espagnols : 17 pour 100.

candidature d'un citoyen honorable « parce qu'il était Français ». M. Burdeau avait observé avec chagrin cet état d'esprit des métèques élevés au grade de citoyens. Il a dit, dans une heure de clairvoyance mélancolique :

— Le jour où l'Algérie pourra se passer de la France et réclamer son autonomie, nous aurons dans la Méditerranée un ennemi de plus.

M. Burdeau regardait au delà de l'horizon. A supposer qu'il ne soit point chimérique, le péril qu'il signale est lointain encore. D'autre part, la lecture des statistiques impose cette certitude : les préjugés de race qui pourraient s'effacer dans les métissages se fortifient au contraire d'année en année. En 1891, on relève 493 mariages entre Français et étrangères ; 197 entre étrangers et Françaises; en 1892, ces mariages mixtes tombent à 400 et ^239 ; en 1893, ils ne sont plus que de 37G et 136. Entre Européens et juives indigènes, on n'enregistre que vingt mariages en trois ans. Entre musulmans et juives, pas un seul.

L'Algérie est vou(''e, pour longtem.ps encore, au préjugé des races.

Mais l'influence du milieu est telle que, malgré ces haines toujours vivaces, il se forme un type d'homme algérien. J'ai eu roccasion de constater que les moutons, les chevaux, les bœufs importés de France dégénèrent avec une surprenante promptitude. Nos bêtes de trait, pesantes, à la croupe doublée, sont méconnaissables après quelques années dacclimatation. Elles évoluent nettement vers le type local. L'homme n'échappe pas à ces influences. Sans doute, les statistiques de mariages renseignent imparfaitement sur le penchant que ces races ont, obscurément, les unes vers les autres, et sur les métissages qu'elles produisent sans contrôle. Le joyeux refrain que les petits Italiens et les bruns

Biskris chantent autour des tables de café, en cirant les bottes, est un document que ne doit pas négliger un ethnographe jaloux de saisir la vérité tout entière :

\ Paing, Paing',

Voilà Paing, Paing, Voyez comme il est bieng.

Sa femme il est zolie, Il ne manque de rieng.

Tout ici favorise l'attrait auquel les individus (alors même qu'ils professent à découvert tous les préjugés de leur race particulière), cèdent dans le secret de la passion ou du caprice. La solitude, l'absence de surveillance, Tardeur du climat sont les complices du vertige universel. Les S734 enfants naturels qui sont nés dans ces trois dernières années représentent une phalange de métis où tous les sangs se mêlent. Et je n'étonnerai personne en supposant que ces enfants de l'amour ont quelques cousins germains tapis dans les mariages.

Si important que soit ce facteur pour l'établissement du type local, je crois bien que c'est encore le milieu qui, ici, a l'influence la plus nette. Il favorise l'apparition d'un individu de taille moyenne solidement musclé. Les signes caractéristiques du sexe (largeur des épaules chez l'homme, des hanches

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