INTRODUCTION
ORiaiNB DBS GRAILLY
On ne connaît pas suffisamment l'histoire des contrées pyrénéennes, soumises à la domination des comtes de Foix et souverains de Béarn, pendant les deux siècles qui précédèrent immédiatement l'époque si brillante , et si étudiée aujourd'hui, de Jeanne d'Aibret et de Henri IV ; il semble qu'il y ait à cet égard une lacune dans notre histoire régionale ; les documents originaux que nous a laissés en très grand nombre cette période si intéressante, sont restés jusqu'à ce jour pour la plupart inédits et, après Marca (1), dont l'œuvre inachevée a seulement mis en himière les premiers temps de la nationalité béarnaise, les écrivains, qui ont abordé Tétude historique de nos pays, ne nous ont donné sur la vie politique de nos vieux souverains que des notions fort incomplètes.
Le rôle joué par les Foix-Béarn dans ces temps intermédiaires,
(\) Histoire de Béarn^ par P. de Marca^ 1 vol. Paris^ 1640. L'œuvre de Marca s'arrête à la fm du treizième siècle.
à dater surtout du règne de Gaston-Phœbus, mérite cependant une étude approfondie; leur influence, depuis ce montent, grandit et va croissant tous les jours ; ils prennent aux événements politiques généraux une part de plus en plus active et importante et deviennent rapidement dans le Sud- Ouest français les représentants les plus puissants de la grande féodalité.
Déjà, au commencement du quinzième siècle, c'est-à-dire au point de départ de notre étude historique, leur puissance territoriale est considérable et leurs possessions, sans avoir atteint encore les limites que les événements doivent un jour leur fixer, forment cependant un ensemble imposant. Au nord des Pyrénées, le comté de Foix, les vicomtes de Béarn, de Marsan, de Gavardan, de Nébouzan et quelques autres terres de moindre importance, assises dans le Toulousain et dans l'Albigeois, reconnaissent leur suzeraineté ; au sud, ils sont maîtres de l'importante seigneurie aragonaise de Gastelbon, qui les rend vassaux des rois régnant à Saragosse. Peu d'années après (1425), ils réunissent à ces premiers domaines le comté de Bigorre ; dans la seconde moitié du siècle enfin, la maison d'Evreux leur laisse en héritage la couronne des rois de Navarre.
Cette puissance territoriale leur permet d'exercer dans le Midi une action prépondérante. Pendant cette période si tourmentée de la guerre de cent ans principalement, alors que sur tous les points du royaume les embarras intérieurs et les envahissements de l'étranger donnent à la féodalité une occasion favorable de se relever de l'abaissement où l'avait mis la politique des derniers Capétiens, les Foix-Béarn sont, au sud de la Loire, les maîtres des événements ; les populations du Languedoc et de la Gascogne vont chercher souvent auprès d'eux un appui que la monarchie est impuissante à leur donner ; c'est à eux que s'adressent les partis, dont les sanglantes compétitions désolent alors la France, pour obtenir, avec leur alliance si précieuse, l'appoint si important aussi des provinces méridionales^
Nous l'avons déjà dit plus haut, c'est sous Gaston Phœbus, le nom le plus populaire avec Henri IV de notre histoire régionale, que les Foix-Béarn commencèrent à exercer avec éclat cette influence et cette autorité. Ce prince, grand guerrier et habile administrateur, sut porter haut et loin le nom et la gloire des com^
tes de Foix (1) ; sa cour était une des plus brillantes de l'Europe Occidentale (2) ; ses richesses, immenses au dire de Froissart, lui permettaient de mener une vie fastueuse, qui faisait Tétonnement du chroniqueur flamand, et d'entreprendre, avec un bonheur qui ne se démentit que rarement, les plus difficiles aventures. Le premier des souverains de Béarn qui ait pris une part importante aux affaires générales du pays, il fonda et assit définitivement dans le Sud-Ouest la puissance de la maison de Foix et laissa à ses successeurs un magnifique héritage qu'ils surent conserver et accroître jusqu'à leur élévation sur le trône des Valois.
Nous nous sommes proposés dans ce travail de suivre pendant une période de quelques années le développement de celte puissance grandissante et de raconter parallèlement la vie politique d'un personnage qui a contribué pour une grande part à cet accroissement. Bien que l'histoire n'ait pas retenu son nom avec la même faveur que celui de Gaston-Phœbus, le comte Jean fut en son temps un prince puissant et redouté ; le rôle qu'il joua dans nos contrées méridionales, pendant les trente premières années du quinzième siècle, mérite assurément par son importance d'être tout spécialement étudié ; ce rôle fut des plus considérables. Jean était d'ailleurs merveilleusement aidé par les événements. Refoulée par l'invasion anglaise au sud de la Loire, la royauté était alors épuisée et sans forces ; obligée de faire face à la fois aux ennemis du dehors et du dedans, elle ne pouvait que difficilement faire sentir son pouvoir aux populations trop éloignées du Midi. Le feudataire béarnais, comme tous les grands vassaux de ce temps, sut habilement tirer parti de cette situation, et, grâce à la faiblesse du gouvernement royal, il lui fut facile d'exercer dans ces contrées une influence prépondérante et de gouverner pendant vingt ans avec l'absolutisme le plus complet les provinces gasconnes et languedociennes.
(1) Si la mort n'avait pas brisé si tôt la plume de Paul Raymond, ce sauvant moyen-âgiste nous aurait donné une histoire de Gaston Phœbus, qu'il préparait depuis de longues années ; son œuvre n'est heureusement pas entièrement perdue, et le Comité des travaux historiques, institué près le Ministère de l'Instruction publique, a tout récemment décidé que les documents, recueillis par Raymond sur la vie et l'administration de ce prince, seraient publiés dans la collection des Documents inédit^.
(2) Sur la cour de Gaston Phœbus et sur sa fortune, voir Froissart {Ed. Buchon, Panthéon littéraire) T. II, p. 386, 398 et 414.
Jean appartenait à la maison de Grailly : « Celte maison j dit le P. Anselme (1), a pris son nom de la terre de Greilly ou Grailly^ au pays de Gex^ sur les bords du lac de Genève, Les anciens seigneurs de Grailly étaient aussi barons de Rolle, Ils ont tenu un rang très considérable^ particulièrement depuis qu'ils se sont établis
en Guyenne » Leur établissement en Guyenne remonte au
milieu du treizième siècle; dès leur installation dans le Sud- Ouest, ils acquirent une importance qui alla croissant jusqu'à leur avènement au comté de Foix. Le prince Edouard d'Angleterre, fils du roi Henri III, leur donna, en 1266, la vicomte de Benauges et, en 1278, les seigneuries de Castillon et de Gurson (2).
Dans les premières années du quatorzième siècle, ils devinrent captais de Buch par le mariage de Pierre II de Grailly avec Assalide de Bordeaux, captalesse de Buch et héritière des nombreux domaines de la maison de Puy-Paulin (3).
Avant leur avènement au comté de Foix, les Grailly atteignirent leur plus haut degré de gloire et de puissance pendant la vie de Jean III. Le célèbre captai était un vaillant et hardi chevalier qui fut en maintes circonstances le compagnon d'armes de Gaston-Phœbus ; ils lirent de concert l'expédition de Prusse et se battirent ensemble contre les Jacques, auxquels ils infligèrent à Meaux une sanglante défaite (1358) . En 1356, sous les ordres du fameux Prince Noir, il prit une part brillante, en qualité de sénéchal d'Aquitaine, à la funeste bataille de Poitiers, qui coûta la liberté au roi Jean le Bon, et obligea le gouvernement royal à conclure, quatre ans après, avec son adversaire, le traité de Brétigny. En 1364, il assistait, toujours dans les rangs ennemis, à Téchec que firent éprouver à Cocherel les Français de Duguesclin aux bandes anglaises et navarraises de Charles le Mauvais. Fait prisonnier (luelques années plus tard par les troupes de Charles V, plutôt que de promettre à ce prince de ne plus porter à l'avenir les armes contre la France, il préféra renoncer à sa liberté et passer les derniers jours de son existence en
(1) Histoire généalogique de la maison de France, Tome m, page 367 et suivantes.
(2) J. F. Bladé : Notice sur la vicomte de Bczeaunie, le comté de Benauges Bordeaux, Lcfebvre, 1878, p. 32. P. Anselme, m, 368.
(3) P. Anselme, ibid. Voir aux Archives des Basses-Pyrénées, sous la CDte E 135. uue généalogie manuscrite des Puy-Paulin et des Grailly.
prison dans la tour du Temple, à Paris. Le roi fit célébrer à Notre-Dame en son honneur de magnifiques funérailles (1).
Les Grailly étaient, depuis le commencement du quatorzième siècle, alliés à la première maison de Foix. Jean II, père et prédécesseur du personnage dont nous venons de résumer |la biographie, avait épousé, en 1328, Blanche de Foix, fille de Gaston I (VIII de Béarn) (2). De nouveaux liens avaient été noués cinquante ans plus tard entre les deux familles par le mariage d'Archambaud de Grailly, successeur de Jean III, avec une princessa de la maison de Foix (1381) (3). Ces deux mariages faisaient des Grailly les plus proches parents des Foix-Béarn et leurs héritiers naturels, en cas d'extinction delà ligne directe; lorsque, en 1398, la mort de Mathieu, comte de Foix et vicomte de Béarn, dont l'union avec une infante d'Aragon avait été stérile, eut laissé vacante la souveraineté des deux grandes principautés pyrénéennes, les Grailly se trouvèrent donc tout naturellement préparés à recueillir son héritage et à devenir, par leur avènement au comté de Foix, cette puissante famille dont les partis allaient à Tenvi se disputer Talliance pendant les troubles qui désolèrent la France, sous les règnes de Charles VI et de Charles VU.
(1) P. Anselme. III, 370.
(2 et 3) M<}me auteur. III, 370 et suiv.