CHAPITRE PREMIER
AVÈNEMENT BBS GÈÀILLY
Mort de Malhieu de (^astelbon , comte de Foix et vicomte de Béarn. — Le captai de Bucti, Archambaud, son beau-frère, so déclare soii successeur. — Le sénéchal de Toulouse, nu nom du roi, défend aux peuples du comté de Foix et de la vicomte de Nébouzan de le reconnaître.— Protestation d'Archambaud.
— Les ét'its de Béarn, réunis à Morlàas, adhèrent à son avènement. — Invasion du comté de Foix par le sénéchal et prise de Mazères et de Saverdun. — Les états de ce pays protestent contre l'invasion du sénéchal et se déclarent les partisans du captai — Accord de Monlaut. — Les hostilités cessent pendant deux mois.— Nouvelle réunion des états de Foix qui reconnaissent Archambaud comme successeur de Mathieu. — Le connétable de Sancerre reprend les hostilités.
— Il enlève le Nébouzan au cnptal de Buch et prend diverses pfaces dHns le comté. — Le traité de Tarbes met fin à la guerre. — Réconcillalion du c^iptal avec la couronne ; le roi lui rend la possession des domaines de la maison de Foix. — Mariage de Jean avec la fllle aînée du roi de Navarre, Charles III le Noble ; Jean et l'infante, sa femme, sont déclarés héritiers de la couronne, si le roi Charles meurt sans enfants mâles.
Lorsque, en août 1398, les événements appelèrent la maison de Grailly à prendre possession des seigneuries de Foix et de Béarn, la situation était bien difficile pour les nouveaux princes et leurs chances de succès bien petites. D'une part, les hasards d'une guerre malheureuse, récemment entreprise en Aragon par le dernier comte, Mathieu, avaient momentanément afTaibli la puissance béarnaise et fuxéenne et fait tomber de la couronne comtale un de ses plus riche fleurons, la vicomte aragonaise de Castelbon (1) ; d'autre part, les nouveaux venus allaient se heurter aux prétentions rivales de la cour de France dont les droits à l'héritage du dernier comte étaient assez sérieux. Ces droits, le gouvernement de Charles VI se proposait de les revendiquer avec d'autant plus d'énergie qu'il avait un immense intérêt à empêcher une famille, toute dévouée jusqu'à ce jour à l'Angleterre, de commander à des
(1) Il sera parlé avec quelques détails de celte guerre et de ses causes dans les premières pages du secoud chapitre.
peuples qui reconnaissaient la suzeraineté du roi de France. Il fallut donc que les Grailly fissent la conquête de leur héritage et s'engageassent dans une guerre, qui demanda plus de deux années de luttes et de négociations, pour arriver à jouir en paix de leurs nouveaux domaines et à les gouverner en toute tranquillité.
Ces événements n'appartiennent pas directement à l'histoire de notre héros et intéressent plutôt la biographie de son père. Les exposer avec détails n'est cependant pas inutile. Ils sont en effet curieux et peu connus ; de plus, ils sont le point de départ d'une nouvelle dynastie et, par conséquent, d'une ère nouvelle dans l'histoire des contrées pyrénéennes ; c'est avec eux enfin que coïnciijtent les commencements de la vie politique de Jean V^.
J^an naquit en 1382 ou 1383 (l),très probablement en Guyenne, où son père vivait alors et avait ses possessions, et il était fils d'Archambaud, captai de Buch, qui, pendant le cours de l'année précédente, avait épousé Isabelle de Foix, sœur de Mathieu, vicomte de Castelbon. Ce dernier prince, devenu après la mort de Gaston-Phœbus, maître du vaste et riche héritage du célèbre comte de Foix, mourait à son tour, le 5 août 1398, après huit ans de règne, ab intestat et sans enfants. Légitimement, ses biens appartenaient et devaient revenir à sa sœur Isabelle, mais ce n'est pas sans difficultés que les droits de cette princesse furent reconnus. Le captai et sa femme étaient à Bordeaux, en leur hôtel de Puy-Paulin, lorsqu'ils apprirent, le 7 août, la nouvelle de la mort du comte. Leur résolution fut rapidement prise et, ce jour même, Isabelle affirmait ses droits à l'hérilage de son frère en conférant la souveraineté de Foix et de Béarn à son mari, mais en ajoutant aussi que sa volonté bien arrêtée de succéder au dernier comte ne devait entraîner dans sa pensée aucun acte d'hostilité contre le gouvernement royal dont le droit supérieur sur les contrées pyrénéennes était incontestable. Elle défendait
(1) Cette date ne se retrouve ni dans les actes contemporains ni dans les vieux chroniqueurs, mais on peut l'établir de la manière suivante : Le captai Archambaud eut cinq lils, dont le quatrième, célèbre dans rhistoire ecclésiastique du quinzième siècle sous le nom du cardinal de Foix, mourut en 1464, i\gé de 78 ans (P Anselme, III, p. 372), ce qui permet de placer sa naissance en 1386 ; donc, la naissance de ce qriatrième ûls étant de 1386 et le mariage d'Archambaud de 1381, il en résulte que la naissance de son fils aîné doit être nécessairement placée en 1382 ou au plus tard en 1383.
d'ailleurs au captai de rien faire qui fut au préjudice du roi de France (i).
Celte déclaration n*était pas inutile. Les Grailly étaient des adversaires redoutables pour la couronne de France; leurs vastes et nombreux domaines en faisaient une des familles les plus puissantes de la Guyenne ; en outre, depuis le jour où, quittant la Savoie, leur patrie d'origine, ils étaient venus s'établir dans le Sud-Ouest, ils avaient mis au service de l'Angleterre une influence qui devint en peu de temps si considérable, que les rois d'outremer leur confièrent à diverses reprises la sénéchaussée de Bordeaux.
On a vu plus haut avec quel zèle tout anglais le captai Jean III avait guerroyé contre le gouvernement des Valois. Son successeur, Archambaud, était resté fidèle h ces traditions de famille; à Cocherel, nous le trouvons aux côtés de Jean et de Charles le Mauvais combattant les Français de Duguesclin ; pendant toute la durée de la lutte anglo-française, il avait toujours suivi la bannière des Planlagenet ; enfin, à l'heure m^me où les événements l'appelaient à succéder à un prince riche et puissant et à devenir, lui, ennemi de la France, vassal de la couronne de France, il gouvernait la Guyenne pour le roi d'Angleterre en qualité de sénéchal (2).
Les conseillers de Charles VI ne pouvaient sans danger laisser un de leurs adversaires les plus autorisés dans le Sud-Ouest augmenter d'un seul coup sa puissance, déjà si considérable, et apporter l'appoint de cette nouvelle force aux implacables ennemis, avec lesquels une reprise de la guerre pouvait être d'un jour à l'autre imminente .
A ces considérations d'un ordre purement politique, venaient s'ajouter des faits qui légitimaient dans une certaine mesure la
(1) Pièce justificative I. -^ Voir sur les événements qui vont suivre. Olhagaray : nistoire des comtes de Foix (Paris, 1629) f« 318 et suiv. — D. Vaissete : Histoire générale du Languedoc, IV, p. 4ilct suiv.— Cénac- Moncaut : Histoire des Pyrénées (Paris, Amyot, 1854, in-S») IV p. 24 et tuiv. — Monlezun : Histoire de la Gascogne (Auch, 1047, G voL in-8»), IV, p. 101 et suiv. — Gastillon d'Aspet : Histoire du comté de Foix (Toulouse, Gazeux. 1852, 2 vol. in-8'0 II, p. 79 et suiv. — Voir aussi les chroniques du Religieux de Saint-Denis (éd. Bellaguet dans la collection des DocumenU inédits (Paris, 1839) liv. XIX ch. 7 et liv XXI ch. 9), et de Miguel del Verms (éd. Buchon dans le Panthéon littéraire p. 590),
(2) P. Anselme III, 370.
revendication par le gouvernement royal des domaines de la maison de Foix. Huit ans auparavant, le 5 janvier 4390, pendant le voyage de Charles VI dans le Midi, et quelques jours avant cette magnifique et fastueuse réception, dont le Religieux de Saint-Denis nous a gardé le souvenir (i), que fit à son souverain dans le château de Mazères le comte Gaston-Phœbus, un accord avait été conclu h Toulouse entre le roi et son vassal. Cet accord deshéritait le successeur présumé du comte, Mathieu, vicomte de Castelbon, et abandonnait à la couronne de France les terres qui composaient le patrimoine des Foix-Béarn (2).
Un traité formel existait donc, qui faisait du gouvernement royal le seul et légitime propriétaire des principautés pyrénéennes et qui réduisait à néant les prétentions rivales du captai de Buch; mais lorsqu'il s'était agi de le mettre à exécution, lorsque la mort de Gaston-Phœbus eut, quelques mois après, indiqué aux ministres du roi le moment de réunir légitimement au domaine de la couronne le riche héritage de ce prince, les conventions du 5 janvier étaient restées sans effet ; trente mille francs d'ordonnés à l'avare duc de Berry, tout puissant alors dans les conseils de Charles VI, avaient rendu ce prince favorable aux intérêts du vicomte de Castelbon, et le duc avait si bien manœuvré que la Cour, malgré les termes précis du traité, n'avait mis aucun obstacle à la prise de possession par Mathieu de l'héritage de Gaston-Phœbus (3) .
Les choses devaient se passer tout autrement en 1398; dans cette circonstance, le gouvernement royal n'avait pas en face de lui un personnage, comme Mathieu de Castelbon, d'une importance politique médiocre, mais un homme riche et puissant en terres et en influence, qui avait à sa disposition les compagnies anglaises de la Guyenne, et dont l'avènement à la souveraineté des domaines de Foix-Béarn, s'il restait fidèle au parti qu'il avait servi jusqu'à ce jour, allait créer un danger de plus à la France sur ses frontières méridionales. Il fallait donc nécessairement que le
(i) Chronique du Religieux de Saint-Denis (éd. Bellaguet, liv. X ch. 11).
(2) Arch. des Basses-Pyrénées, E. 311.
(3) Froissard (éd. Buchon) III, p. 119 et 140. —Henri Martin, Histoire de France (Paris, Fume et r*»^, 1844), VI. p. 253. — Faget de Baure: Essais historiques sur le Béarn. Paris, 1818, in-8op. 205. — Monlezun: Histoire de la Gascogne, IV, p. 67 et 408.
Conseil du roi se prévalut cette fois des conventions du 5 janvier 1390; mais on avouera que leur portée était singulièrement atténuée par la violation qui en avait été déjà faite au bénéfice de Mathieu, et qu'Archambaud avait en somme un droit suffisant à les regarder comme annulées par ce fait et à prétendre à la succession d'un prince dont il était, par sa femme, le plus proche parent et rhéritier naturel.
Le captai s'attendait donc à une résistance sérieuse de la Cour de France ; aussi voulut-il gagner ses adversaires de vitesse et, cinq jours après la déclaration d'Isabelle, datée de Bordeaux, il faisait son entrée à Moriàas, en Béarn. Mais il apprit, dès son arrivée, que ses ennemis l'avaient devancé, que lo sénéchal de Toulouse, Colard d'Estouteville, avait défendu aux peuples du comté de Foix et de la vicomte de Nébouzan, de reconnaître le captai et Isabelle pour leurs seigneurs, et qu'il.se préparait à donner à cette défense l'appui des armes. A cette provocation, Archambaud répondit par un acte daté du même jour (12 août) (1), dans lequel il affirmait à nouveau très énergiquement ses droits à la possession des domaines de la maison de Foix et appelait au roi et à son Parlement de l'acte politique, si préjudiciable pour lui, de Colard d'Estouteville. Il se plaignait amèrement que, dans cette circonstance^ le sénéchal eut obéi à sa seule initiative, et que, sans donner au captai le temps de faire valoir ses droits, sans attendre même les ordres de Charles VI, il eut pris sur lui démettre l'interdit sur ses biens et de s'opposer à son installation dans l'héritage de Mathieu de Castelbon.
Les menaces du sénéchal de Toulouse exigeaient immédiatement la présence d'Archambaud dans le comté de Foix, plus directement menacé ; mais le captai et sa suite avaient à peine pénétré sur le sol béarnais dequis un jour ou deux ; les Etats du pays, comme l'exigeaient une clause des Fors (2), n'avaient point encore adhéré à son avènement, et leur réunion ne devait avoir lieu que quatre jours plus tard ; si sûr d'avance qu'il fût de l'adhésion du Béarn, qui ne se souciait d'ailleurs aucunement de perdre son indépendance, Archambaud ne pouvait renvoyer à
[i) Arch. des Basses-Pyrénées^ E. 416.
1) Fors de Béarn (publiés par Mazure et Hatoulei, Pau, Vignancour), art. 2, p. 3.
une époque indéterminée cette formalité, qui était la consécration indispensable de son installation dans la souveraineté des Gaston. Il dut donc abandonner, quelques jours encore, le comté de Foix à la merci de ses adversaires ; d'ailleurs, on va le voir, ce premier séjour en Béarn ne devait pas durer fort longtemps ; les choses ne traînèrent pas en longueur, et la transmission du pouvoir de Mathieu à son successeur fut une affaire bien vite terminée.
Les Etats se réunirent, le vendredi 16 août, à Morlaàs, dans Téglise des frères prêcheurs, où se pressaient en grand nombre les .seigneurs laïques et ecclésiastiques et les gens des villes et des bourgs des trois vicomtes de Béarn, de Marsan et de Gavardan.
C'était une coutume ancienne en Béarn que, lorsqu'un nouveau souverain prenait possession de la vicomte, les Etats lui présentaient leurs doléances et lui signalaient les améliorations et les réformes qu'ils désiraient voir apporter à l'organisation et à la situation présente du pays. Cet usage, commun aux royaumes chétiens de l'Espagne, et qui se perpétua en Béarn jusqu'aux derniers temps, avait l'heureux effet de maintenir les antiques lois de la principauté, de ramener les vicomtes à l'observation scrupuleuse des Fors, parfois violés par leurs prédécesseurs, et de définir périodiquement d'une manière exacte les limites du pouvoir souverain comme les droits des seigneurs intermédiaires et les privilèges du Tiers-Etat.
Les Etats de 1398 ne manquèrent point à cette tradition. On trouvera dans la série de nos pièces justificatives (4) le document important qui contient, en vingt-neuf articles, les demandes présentées par eux à l'acceptation du captai. Il serait donc inutile de donner ici la traduction de chacun de ces articles ; nous nous bornerons aux plus essentiels, afin de ne pas interrompre trop longuement le récit des événements.
« l» Le captai et Isabelle jureront d'être pour tous leurs sujets, « de quelque condition qu'ils soient, de bons, justes, fidèles et « loyaux seigneurs; ils les maintiendront dans les fors, coutumes, « privilèges, franchises et libertés que leur ont octroyés lesvicom- € tes, prédécesseurs d'Archamband. Justice sera rendue à tous,
(1) Pièce justificative II.
au pau\Te comme au riche et au riche comme au pauvre (1), et à chacun dans le vie où il aura son domicile. « 2° Ils se hâteront, dans les délais voulus, de rendre hommage de leurs nouveaux domaines aux suzerains dont ces terres relèvent, afin que, faute par eux de remphr ce devoir, ils ne provoquent une guerre, qui pourrait devenir préjudiciable au pays de Béarn et à ses habitants (2).
« 3® Dans le schisme qui divise autuellement TEglise, ils seront fidèles au pape Benoit XIII et maintiendront leurs peuples dans l'obédience de ce ponlife. De plus, ils ne soufi'riront pas que les bulles ou autres actes émanés des rivaux de Benoit soient publiés et mis à exécution dans les vicomtes de Béarn, de Marsan et de Gavardan (3).
t 4« Tout baron ou seigneur, soit laïque, soit ecclésiastique, qui a des soumûi, a le droit consacré par un antique usage, lorsque l'un de ses soumis commet quelque délit, de le retenir en prison autant de jours et de nuits qu'il lui paraîtra nécessaire, à moins cependant que le crime commis nedoive entraîner pour le coupable la perte d'un membre ou la mort. Dans ce cas, il ne peut le retenir qu'un jour et une nuit seulement après qu'il aura été requis par le vicomte de le remettre entre ses mains. — Néanmoins, comme Mathieu, le dernier souverain, à l'instigation de ses conseillers, prétendait que les barons et les seigneurs béarnais ne pouvaient et ne devaient, dans aucun cas, retenir dans leurs prisons leurs soumis coupables plus d'un jour et d'une nuit et que, ce délai passé,'sans attendre même la réquisition du vicomte, ils étaient toujours tenus de les lui remettre, les barons et les seigneurs, désireux d'éviter à l'avenir toute difficulté à ce sujet entr'eux et leur souverain, requièrent
(i) Ces mots sont la reproduction textuelle d'un article des Fors ( v. Fors de Béarn. Ed. Mazure, p. 32. art. 77) :a Fostablit per tôt temps que « lo senhor sie dret au paubre cttm au rie et au ric aixi cum au paubre...,i>
(2) Allusion à la guerre qui menaçait d'éclater entre le captai et les lieutenknts du roi de France au sujet de la succession de Mathieu.
(3) Nous aurons à revenir, dans lo cours de ce travail, sur la part prise à la grande querelle ecclésiastique des XIV« et XV® siècles par les populations de Foix et de Béarn et par leu^s souverains. L'abbé Menjoulet a publié dans sa Chronique du diocèse d'Oloron (Oloron 2 vol. in-8o 18G9) T. !«' p. 510, ce passage de Tacte de serment de 1398.
c Archambaud de les maintenir dans leur antique droit et de leur « reconnaître le pouvoir de retenir leurs soumis en prison autant c qu'ils le voudront, sauf dans les deux cas exceptés, à la charge « par eux de faire juger les coupables suivant le for et la coutu- « me ^1) ».
« 5** Mathieu avait encore émis la prétention d'exiger des ba- « rons, seigneurs et cavers (2) béarnais qu'ils missent, une fois a l'an, leurs châteaux h sa disposition, selon les termes d'un arti- « de des fors (3). Mais ceux-ci prétendent n'y point être obligés « et comme d'ailleurs il s'agit seulement des cavers dans l'article « invoqué et non pas des barons, et que, de plus, le dit article a a cessé d'être en usage depuis fort longtemps, les uns et les au- * très demandent à Archambaud que, après avoir rendu leur a hommage et prêté leur serment de fidélité, ils ne soient point « tenus désormais de lui livrer leurs châteaux (4).
« 6» Le seigneur de Viellepinte demande qu'il soit permis à a chacun de faire bâtir des châteaux ou maisons de pierre aussi « élevés qu'il le voudra, sans que l'autorisation du vicomte soit « nécessaire, bien qu'un règlement, non inscrit dans le For, mais « qui tient lieu de for, « scritit en loc de. far », interdise d'élever « une maison de pierre au-dessus de quatorze arroses (5). Les « barons et seigneurs béarnais ne se joignent pas complètement « au seigneur de Viellepinte (6) pour formuler cette requête
(1) Cet article se trouve encore dans le serment prêté aux Etals de Béarn par un des successeurs d'Archamhaud, Gaston XII, à son avènement, le 12 juillet 1436 ; Cf. Faget de Baure, {Essais historiques p. 325) ; il a d'ailleurs été à notre avis inexactement traduit par cet auteur.
(2) Sur la signification du mot cavers, voir Msivca (Histoire du Béant, p. 546) et Mazure et Hatoulel (Fors de Béarn p. 6). Il y avait, au inoyen-àge, en Béarn trois degrés de noblesse : Les barons, les cavers et les domengers.
(3) Mazure et llatoulet. Fors de Béarn, p. 10, art. 19.
(4) Article également reproduit dans le serment de Gaston XII, cf. Faget de Baure, ibid.
(5) Arrasa, mesure de longueur qui, d'après un savant romaniste béarnais, notre contemporain, peut être évaluée à 0™ 46. Faget de Baure, qui reproduit aussi cet article dans le serment du 12 juillet 1436 (Essais... p. 32o^, a lu à tort quatre arrases ; c'est quatorze qu'il faut lire.
(6) Chose étrange ! le même seigneur de Viellepinte formule, en 1436, à Tavônement de Gaston XII, la même requête. L'acte de 1436 reproduit d'ailleurs identiquement un assez grand nombre des articles compris dans le texte de 1398 Mais c'est volontairement, cela est probable, que les scribes qui rédigèrent en 1436, pour les présenter à Gaston XII, les doléances
« et Ils se bornent à demander que le vicomte et son conseil soient « laissés juges de savoir si ces constructions peuvent être auto- « risées sans inconvénient pour le seigneur et les forteresses du « pays.
€ 7*> Dédommagement sera accordé à tous ceux qui auront « souffert des extorsions de Mathieu et de ses officiers.
< 8* Le nouveau vicomte ne prendra à son service aucun des « officiers et conseillers de Gaston-Phœbus et de Mathieu, à Tex- « ception de ceux que les Etats eux-mêmes lui désigneront. Ces c officiers devront d'ailleurs être nés dans les pays de Béarn, de € Marsan ou de Gavardan.
« 9» Archambaud s'engagera à ne point suivre l'exemple de son « prédécesseur qui faisait souvent emprisonner les gens et les € livrait à la torture et à la mort, sans les entendre et sans la € moindre forme de procès.
€ 10> Le vicomte Mathieu avait fait fabriquer divers instruments « de tortures abominables et jusqu'alors inconnus en Béarn ; ces « instruments seront détruits et il n'en sera plus fait usage désora mais.
c llo II a été convenu entre les gens du pays de Béarn et le € vicomte Mathieu que le souverain ne tiendrait plus désormais € d'autre cour de justice que la cour Majeur, et qu'il aurait un « Sénéchal chargé de parcourir le pays et de rendre la justice en « son nom. Les Etats demandent qu'il en soit usé à l'avenir, con- € fermement aux termes de cette convention (1).
« 42<» Il ne pourra être établi en Béarn que quatre sergents « et deux procureurs généraux. Encore ces sergents ne « pourront-ils exercer leur ministère que lorsqu'il s'agira des « revenus du vicomte lui-même. Dans tout autre cas, ils ne pour- « ront exercer qu'en l'absence des bayles ; chaque exécution leur t sera payée à raison de douze deniers morlàas par jour (2).
des Etats, empruntèrent au texte de 1398 tous les passages de ce docuiDcnt qui avaient trait à la constitution (rènérale du pays et qu'il était bon, dans une occasion solennelle comme celle d'un avènement, de remettre sous les yeux du souverain, afin d'en assurer l'observation la plus stricte.
(1) Cette convention est datée du 5 juillet 1393; elle a été publiée par Mazure et Hatoulet dans les Fors de Béarn, p. 252
(2) Cet article se retrouve encore dans le serment de Gaston XII ; mais les Ktats de 1436 sont plus larges et ils reconnaissent au vicorate le droit d'avoir six sergents et trois procureurs généraux.
YJSi
« 13° Aucun jurât ne*sera créé par le vicomte dans une comc munauté que sur la présentation et le conseil des autres jurats « en exercice.
€ 14** Comme il y a actuellement deux partis dans le val d'Os- « sau, et que le seigneur de Béon détient le château de Castet- « Gelos, d'où il peut causer de grands dommages aux gens et aux « terres du voisinage, le captai est prié de faire le nécessaire « pour enlever le dit château à ce seigneur (1) ».
Tels sont les plus importants des vingts-neuf articles qui furent présentés au captai par les Etats de 1398; il en jura la scrupuleuse observation, et reçut en retour l'hommage et le serment de fidélité de tous les barons et seigneurs qui assistaient en grand nombre à cette solennité.
Afm de faire participer le pays tout entier aux engagements que venaient de prendre le nouveau souverain, trente copies furent faites de Tacte important que nous venons d'analyser, et un exemplaire en fut adressé à chacune des principales villes de la vicomte (2).
Après les Etats, ce sont, les jours suivants, les délégués des diverses communautés de la vallée du Gave, qui viennent saluer Archambaud; c'est le lendemain, 17 août, dans Véglisede Pau, les jurats et habitants de cette ville ; le 19, les jurats et habitants de Jurançon (3) ; le 21, ceux de Morlàas ; le 24, ceux de Ger (4). Le lendemain, accompagné de ses hommes d'armes, il traversait la Bigorre et entrait dans Tournay (5), petite place qui appartenait à la maison deFoix et dont les habitants lui rendirent hommage. Deux jours après, les seigneurs et les gens des villes et bourgs du Nébouzan se réunissaient à Saint-Gaudens pour le reconnaître comme vicomte et héritier de Mathieu, et enfin, poursuivant sa
(1) Il semble résulter de cet article et d'un acte reproduit dans le Livre Rouge d'Ossau (Archives du Syndicat, AA. I f* 287) que la vallée était, depuis quelques année, désolée par la querelle de deux seigneurs du pays, les seigneurs de Béon et de Louvie. Cette petite guerre civile dura d'ailleurs longtemps encore et ne se termina que vingt ans après, en 1418, grûce à Fintervcntion du successeur d'Archambaud, c'estâ-dirc du vicomte Jean.
(2) Arch. des Basses-Pyrénées E. 314.
(3) Basses-Pyrénées : Arr. et cant. de Pau.
(4) Basses-Pyrénées : Arr. Pau, G. Pontacq.
(5) Hautes-Pyrénées : Arr. Tarbes.
marche jusqu'alors facile, il arrivait le 28 août, devant Labastide de Sérou (1), sur les frontières occidentales du comté de Foix (2).
La déclaration de guerre du gouvernement royal l'attendait sous les murs de cette ville. Pendant qu'il marchait ainsi, sans rencontrer le moindre obstacle, les ministres de Charles VI envoyaient au sénéchal de Toulouse, à la date du 49 août. Tordre d'envahir le comté de Foix et de le mettre, avec la vicomte de Nébouzan, sous la main du roi (3). Les raisons sur lesquelles s'appuyaient cet ordre, on les connaît déjà ; nous les avons fait pressentir au début de ce chapitre. Ge^ deux domaines relevaient de la couronne et lui appartenaient depuis l'accord conclu, en • 4390, entre Charles VI et le feu comte Gaston-Phœbus ; ils étaient d'ailleurs tombés en commise parce qu'Archambaud et la comtesse, sa femme, cherchaient à en prendre possession violemment et sans l'autorisation royale. Enfin le captai était ennemi de la France et tout dévoué à l'Angleterre.
L'ordonnance du roi fut signifiée à Archambaud par dessergents royaux que lui dépécha le sénéchal. Il y répondit, le 28 août, au moment oii il allait pénétrer dans le comté et opérer son entrée à Labastide. Tout en renouvelant son acte de protestation du 42 précédent, il affirma qu'il ne venait pas en ennemi de la France rompre les trêves jurées entre Charles VI et le roi d'Angleterre, qu'il ne se présentait pas comme Anglais et sénéchal d'Aquitaine, mais comme mari et représentant de la comtesse Isabelle, sa femme, seule et légitime héritière des biens de la maison de Foix, que d'ailleurs il n'entendait porter aucun préjudice aux droits supérieurs de la Couronne de France sur les pays contestés et qu'il était tout disposé à lui rendre hommage et à se reconnaître son vassal (4).
Ces résen-es faites, le captai dut entrer à Labastide et s'avancer rapidement dans le cœur du pays, car nous le retrouvons, deux jours après (le 30), à Foix, où un chaleureux accueil lui était réservé. Au mépris des injonctions royales, les principaux de la
(1) Ariège : Arr. Foix.
(2) Arch. Basses-Pyrénées, E. 314 fo 71 et suiv.
(3) Arch. des Basses-Pyrénées, E. 416. — Auteurs déjà cités : VaissetCf Montlezao, Gastiilon d'Aspet.... ibid.
(4) Arch. B.-Pyr. E 416 et auteurs cités.
noblesse et du clergé et, à leur tête, Tévêque de Pamiers et Corbayrand de Foix, seigneur de Rabat, l'attendaient dans cette ville, prêts à lui rendre hommage et à saluer en lui l'héritier légitime de leurs comtes (1).
L'adhésion de Corbayrand était significative et dut être particulièrement agréable au captai. Ce personnage, bâtard de la maison de Foix, était un seigneur des plus influents du pays et, pour ainsi dire, le chef de la noblesse fuxéenno ; il avait joué un rôle considérable sous les deux règnes qui avaient précédé celui d'Archambaud ; c'est sous ses ordres que Gaston Phœbus avait Éait ses premières armes ; Mathieu l'avait nommé sénéchal du comté de Foix (2). Son exemple allait évidemment entraîner les barons fuxéens à résister aux prétentions de la Cour de France et à se grouper autour d'Archambaud pour éviter l'incorporation du pays au domaine royal.
Deux jours après, le captai avait atteint Pamiers, où les barons de la partie septentrionale du comté vinrent en foule lui donner une pareille investiture. Les gens des villes et des bourgs ne furent pas moins empressés, et nous voyons dans un précieux document contemporain les consuls d'un grand nombre de communautés du pays se succéder pendant la journée du 2 septembre dans rhôtel de Raymond de Durfort, à Pamiers, où le captai et Isabelle avaient établi leur résidence (3).
Cependant le Sénéchal de Toulouse mettait à exécution ses menaces. Au reçu de l'ordre royal dont il a été parlé plus haut, il se mit immédiatement en marche et n'eut qu'à se présenter sur la frontière pour réduire à l'obéissance les deux villes de Mazères et de Saverdun, qui lai ouvrirent leurs portes et dont les habitants jurèrent fidélité au roi entre ses mains le 30 août (4) ; mais là s'arrêtèrent ses premiers succès. La réunion de leur pays au domaine de la Couronne ne souriait que médiocrement aux villes du comté de Foix. Déjà, le 15 août précédent, avant l'arrivée d'Archambaud dans la contrée, les trois ordres s'étaient réunis à
(1) Arch. des Bass.-Pyr. E. 314 fo 26 et suiv.
(2) P. Anselme III p. 360.
(3) Arch. B.-Pyr. E 314 fo 77.
(4) Arch. B.-Pyr. E 392 fo 113. — Yaissete, IV p. 412. — Mazères et Saverdun. Ariège : Arr. Pamiers.
Pamiers, pour affirmer leur résolution d'embrasser le parti du nouveau comte et pour protester énergiquement contre les agissements du sénéchal (1). Le 24 suivant, les consuls de Foix faisaient, au nom de leur cité, une déclaration analogue (2). Nous venons de voir enfin avec quel enthousiasme les principaux du pays renouvelèrent quelques jours plus tard devant le comte lui-môme leurs protestations et leurs serments de fidélité.
Cette attitude des populations du comté de Foix, leur résolution bien arrêtée de résister à la volonté royale et, par suite, la perspective pour les lieutenants de Charles VI d'une guerre longue et difficile, furent peut-être la cause des négociations qui s'ouvrirent peu de jours après. Archambaud et d'Estouteville, eurent en effet, le 6 septembre, une entrevue à Montant (3), près de Saverdun ; quelques-uns des officiers les plus marquants du Languedoc s'y étaient rendus : le sénéchal de Quercy et les juges mage et d'appeaux de Toulouse, entr'autres ; l'évêque de Pamiers, l'abbé de Lézat et les seigneurs de Duras, de Montferrand et de Coarraze assistaient le captai de Buch. Cette conférence eut pour résultat un accord provisionnel, qui devait amener momentanément la cessation des hostilités, et dont les principales dispositions étaient les suivantes :
c Mazères et Saverdun, dont le sénéchal de Toulouse s'était « emparé, devaient être remises en main tierce et confiées à la « garde de Roger de Montespan, jusqu'à ce qu'il aurait été défini- « tivement prononcé sur leur sort par le roi et son conseil, auxquels « Archambaud devait envoyer des députés,chargés de défendre sa € cause et d'exposer ses droits à la succession du dernier vicomte € béarnais. Tous les gens de la contrée,que la difficulté desterrps « et la guerre actuelle avaient effrayés et contraints à abandonner € leur pays et leurs biens,pour aller se réfugier sous la protection « de l'une ou l'autre des deux bannières, pouvaient, sans aucune « crainte, regagner leurs foyers et reprendre possession de leurs « propriétés. Il était bien entendu que le présent accord ne « changeait nullement la situation respective des deux partis, et € que, jusqu'à nouvel ordre, le sénéchal persistait toujours, au
(i) et (2) Arch. B.-Pyr. E 416.
(d) Ariège. Arr. Pamiers. canton Saverdun.
« nom du roi, dans ses revendications, comme Archambaud dans c ses protestations > (1).
Si la question de la succession de Mathieu était encore pendante, la guerre néanmoins semblait terminée, et il ne manquait à Tavènement du nouveau comte, en dehors de l'investiture royale, que la sanction indispensable des états du pays. Cette sanction, Archambaud l'obtint trois semaines après les événements que nous venons de raconter. La décision des états fut telle,d'ailieurs,que le laissait prévoir l'attitude des populations depuis la mort du dernier comte et, malgré les ordres formels du roi, malgré le voisinage menaçant du sénéchal de Toulouse et de ses compagnies, ils n'hésitèrent point à confirmer leurs premières déclarations.
Ils se réunirent le 30 septembre, à Foix, dans l'église de Saint- Volusien. Le captai jura solennellement devant eux qu'il respecterait et conserverait scrupuleusement les privilèges et franchises de ses nouveaux domaines. L'acte original (2), qui contient ce serment avec les revendications des états, est intéressant au plus haut degré; on peut y voir, à chaque ligne, jusqu'à quel point ces seigneurs et ces bourgs du moyen-âge étaient jaloux de leurs libertés et de leurs privilèges, et de combien de garanties ils en entouraient la conservation. Le contrat du 30 septembre, auquel la difficulté des temps obligea Archambaud à se soumettre, enlevait au nouveau comte et à ses successeurs le droit d'entreprendre une guerre sans l'assentiment préalable des états. Il était stipulé que dans le cas où le comte s'aviserait de porter atteinte aux coutumes et privilèges du pays, les états avaient le droit d'appeler de son arbitraire au juge ordinaire du comté et de ce juge au juge d'appels. Les précautions ne s'arrêtaient pas là. Si la juridiction locale donnait gain de cause au comte violateur, la juridiction royale et supérieure de Toulouse devait être appelée à connaître du différend, et ses décisions étaient forcément exécutables par le sénéchal comtal de Foix. Le sénéchal refuserait-il de se conformer à la sentence royale, les trois états de Foix devaient décider définitivement et souverainement.
Ces conditions et d'autres qu'il serait trop long de reproduire
(1) Pièce justificative III. D. Vaissete : Histoire générale du Languedoc, IV. p. 412.
(2)' Arch. B.-Pyr. E 416.
furent le prix exigé par les états de Foix de leur soumission au captai. Archambaud s'empressa d'y souscrire, et reçut en échange avec rhommage de ses nouveaux vassaux Fuxéens le droit de porter le titre et d'exercer l'autorité des comtes de Foix, ses prédécesseurs.
Restaient à venir l'approbation et l'investiture royales. Cette consécration suprême, le captai, après l'accord de Montant, pouvait se flatter de l'obtenir pacifiquement. Cet accord, on l'a vu, avait pour objet principal les deux places de Mazères et de Saverdun dont le sénéchal s'était emparé. Il avait été convenu que ces villes seraient conflées à la garde d'un tiers jusqu'à ce que le roi eut pris, à leur égard, une décision définitive. A. ce sujet et conformément aux termes du traité, Archambaud avait fait rédiger par un jurisconsulte célèbre un mémoire (1), qui établissait la parfaite légitimité de ses droits, et envoyé à la cour des députés, munis d'instructions étendues (2), avec mission de développer devant le conseil royal les diverses raisons qui militaient en faveur de sa cause. Le captai expliquait son entrée violente et à main armée dans le comté de Foix par ce motif qu'il avait dans le pays des ennemis personnels assez nombreux contre lesquels il devait se défendre, mais que cet appareil guerrier n'entraînait dans sa pensée aucune intention hostile contre la couronne dont il se déclarait, au contraire, le vassal fidèle et soumis. Il établissait de nouveau les droits d'Isabelle et les siens à la succession de Mathieu, et demandait au roi en terminant que les deux places de Mazères et de Saverdun lui fussent rendues, que nul obstacle ne fut mis désormais à sa prise de possession des pays contestés, et que toutes défenses faites à ses peuples de le reconnaître comme comte et seigneur fussent rapportées.
Le conseil royal ne sembla pas goûter ces raisons ; car, à la date du 10 janvier 1399, le roi, sur son avis, ordonna que Mazères et Saverdun seraient définitivement placées sous le gouvernement direct de la couronne et remises entre les mains du connétable
(1) Voir aux Arch. des Basses-Pyrénées (E. 416) une consultation donnéejMir Signorin Homodeis, docteur es lois, en faveur dlsabelle, comtesse de Foix, touchant l'ordre de succession dans la maison de Foix {Inventai' re des Archives des Basses -Pyrénées, publié par P. Raymond, Paris, P. Dupont, C vol. in. 4» IV p. 118 et suiv.)
(2) Archives Basses-Pyrénées, E. 410.
de Sancerre qui commandait alors en Languedoc (1). Mais, en ce moment, la situation avait changé de face, et les alTaires du captai étaient, on va le voir, dans une assez mauvaise voie.
. En octobre précédent, le connétable avait reçu de la cour Tordre de reprendre vigoureusement les hostilités. On fit appel aux communes des trois sénéchaussées de Toulouse, Carcassonne et Beaucaire, qui consentirent un subside considérable pour lever les gens d'armes nécessaires, et une assez forte imposition fut établie pour le môme objet sur les pays de Rouergue, de Quercy, d'Agenais et de Bigorre. De plus, les comtes d'Armagnac, de llsle- Jourdain et la comtesse de Comminges promirent leur appui. Sancerre se mit en route avec ses compagnies dans les premiers jours de novembre (1398) et n'eut aucune peine à soumettre le Nébouzan (2).
L'alarme dut être chaude en Béarn lorsqu'y parvint la nouvelle de l'invasion du connétable. Ne croyant plus probablement à la continuation de la guerre après le traité de Montaut, Archambaud s'était retiré dans ce pays immédiatement après la séance des états de Foix, et y passait pacifiquement son temps à parcourir, de bourg en bourg, les diverses régions de sa nouvelle vicomte. La brusque entrée des forces royales sur ses domaines l'obligea donc à prendre des mesures de défense, et le 40 décembre, étant h Morlàas, il commettait Pierre Arnaud de Béarn à la tète des compagnies chargées de protéger le comté de Foix et donnait à Fortaner de Lescun la même mission dans le Nébouzan. Néanmoins, désireux de garder toujours cette attitude soumise et pacifique dont il s'était fait une loi depuis les premiers jours de la lutte, il recommandait à ses lieutenants, dans l'acte de nomination, de ne jamais attaquer les gens et le tepritoire du roi de France, mais de rester continuellement sur la défensive (3).
Il faisait appel en même temps aux capitaines anglais de la Gascogne, qui vinrent en foule au secours de leur ancien compagnon d'armes (4), et le comte de Huntington, amiral d'Angleterre et gouverneur de Guyenne, lui envoyait sur sa demande une
(\) D. Vaissete, IV, p. 412.
(2) D. Vaissete, ibid.
(3) Pièce justificative IV.
(4) Cf. Vaissete, iv, 412.
somme de quinze mille livres, pour Taider à recruter les gens d'armes nécessaires à la défense de ses domaines envahis (i).
Il était un peu tard pour agir; Saint-Gaudens et le Nébouzan lui étaient déjà enlevés, et plusieurs communautés du pays avaient entamé des négociations avec Sancerre, qui avait établi sa résidence à Cintegabelle (2), sur la limite septentrionale du comté (3).
Ces premiers succès en amenèrent d'autres; villes et boui^ se rendirent sans beaucoup d'efforts aux compagnies du connétable, et notamment les Bordes (4), le Fossat, Vemet, Saint- Ybars, Prades, le Mas-Saint-Antonin, Lézat et Saint-Martin d'Oydes dans le pays de Foix, Miramont (5) et Sauveterre dans le Nébouzan, Tournay (6) dans la Bigorre. En revanche, le Mas d'Azilh, La Bastide de Sérou et Varilhes (7) opposèrent une victorieuse résistance (8).
Vers la fin de janvier 1399 , Arnaud de Béarn fut réduit à se jeter dans le château de Montaut. Cette position était très forte ; la forteresse, sohdement assise sur le sommet d'une colline d'un accès difficile, défiait les efforts des assiégeants. Sancerre réussit cependant à s'en rendre maître. Arnaud de Béarn fut fait prisonnier, et une garnison française mise dans la place pour la conserver au nom du roi de France, sous le commandement de Philippe de Bruyères (9).
Les événements qui suivirent nous sont fort peu connus ; il parait cependant certain que le captai, mis aux abois par Sancerre dans le comté de Foix, chercha à faire une diversion dans le
(1) Arch. dép. de la Gironde. Voir dans un registre coté G. 3340 fo 111, une lettre du comte de Huntington au captai de Buch, en date du 20 septembre 1400, par laquelle le comte remercie Archambaud de l'envoi de 500 tonneaux de vin que le captai lui avait offerts en remboursement des dites quinze mille livres. — Nous devons ce renseignement et cette note à tobligeance de M, Rohorel de Climens^ attaché aua Archivai départe" mentales de la Gironde.
(2) Haute-Garonne : Arr. Muret.
(3) et (7) Gi-après, pièce justificative V, E. 392, fo 103. — Miguel del Verms, Chronique béarnaise (éd. Buchon), p. 590. — Vaissete. iv, p. 413,
(4) Getle localité et les cinq suivantes sont situées dans le département de l'Ariège.
(5) Miramont et Sauveterre : Haute-Garonne : Arr. Saint- Gaudens.
(6) Hautes-Pyrénées : Arr. Bagnères-de-Bigorre.
(7) Ariège.
(8) Gi-après, pièce justificative V, E. 392 fo 103. — Miguel del Verms Chronique béarnaise (éd. Buchon], p. 590. — Vaissete, iv p. 413.
(9 Gi-après, pièce justificative V.
Narbonnais, et qu'il sui*prit entr'autres places le lieu de Fitou, sur les frontières du Roussilion (1). Mais ce succès dût être de très petite importance et n'exercer qu'une très faible influence sur la marche des événements, car Archambaud se vit obligé de traiter avec ses ennemis et d'envoyer au connétable, qui avait transporté son camp de Cintegabelle au château de Mazères, révêqued'Oloron, le seigneur d'Andoins et Pelegrin des Faux, docteur ès-lois, pour lui faire, en son nom, des propositions d'accommodement.
Les négociations se terminèrent par l'entrevue de Tarbes, le
samedi 10 mai, où étaient présents les sénéchaux de Toulouse,
de Quercy, de Rouergue et de Bigorre. Sancerre et Archambaud
y arrêtèrent les bases d'une capitulation, qui devait amener celui-ci
à une réconciliation avec le roi de France. Il était convenu par
cette capitulation que « le captai et Isabelle s'engageaient h se
« présenter devant le roi avec leurs deux fils aînés, Jean et
« Gaston, pour le supplier de recevoir l'hommage du comté de
« Foix, de la vicomte de Nébouzan et de toutes les terres qui
c constituaient l'héritage de Mathieu, à l'exception du Béam (2)
c et des domaines qui relevaient de suzerains autres que le roi de
€ France.
c Dans le cas où Charles YI se refuserait à recevoir Thommage c d' Archambaud et à lui rendre la possession de ses domaines, a le parlement serait appelé à se prononcer, et le captai s'engage geait d'avance à se soumettre à son jugement, ce jugement c serait-il défavorable à sa cause.
« Jean et Gaston devaient être amenés à Tarbes, le lundi a 12 mai, et remis entre les mains du connétable, qui se chargeait c de les conduire à la cour où ils devaient rester, comme otages, c jusqu'à la solution définitive des difficultés.
« A dater du 12 mai, toute guerre cesserait entre les partisans « du captai et les compagnies au service du roi de France ; le « comté de Foix et la vicomte de Nébouzan seraient évacués
(1) Yaissete, loc. cit. — Autres auteurs déjà cités. — Fitou : Aude : arr. Narbonne, canton de Sigean.
(2) Sur rindépendance absolue du Béarn et la souveraineté de ses vicomtes, consulter Marca {Histoire du Béam, p. 274), Faget de Baure
i Essais historiques, cb. il, in et vn) et les pièces contenues dans la liasse i) 330 des Archives des Basses-Pyrénées,
« par les deux partis, et il ne serait laissé dans le pays que les « hommes d'armes nécessaires pour la garde des places et des « châteaux fortifiés (1) ».
Charles VI ratifia le traité du 10 mai par ses lettres du 19 juin suivant (2) et, deux mois après, en août 1399, le connétable amena à Paris, selon les termes de l'accord, les deux fils aînés d'Archambaud.
Ce n'est que dix-huit mois après la conclusion du traité de Tarbes que cette interminable affaire fut enfin définitivement résolue. Déjà, en novembre 1399 (3), la comtesse Isabelle avait fait le voyage de Paris et s'était présentée devant le roi ; mais Charles n'avait point voulu satisfaire h sa requête, sous prétexte que les droits de la couronne sur les biens en litige n'avaiefit pas encore été complètement discutés. Son attitude fut plus bienveillante, un an plus tard, à Tégard d'Archambaud, et il consentit enfin à recevoir son serment et l'hommage de ses domaines dans les premiers jours de mars 4401. Le 10 de ce mois, il lui accorda des lettres de rémission (4), par lesquelles il pardonnait au captai d'avoir servi la cause anglaise en Guyenne et lui rendait, avec ses deux fils ahiés, la jouissance des domaines de la maison de Foix, à l'exception de la vicomte de Lautrec et des seigneuries de Fiac, Giroussens, Ambre, Saint-Sulpice et Marquefave (5), sur lesquelles le gouvernement royal prétendait avoir des droits incontestables. Le mémo jour, il envoyait au connétable de Sancerre l'ordre de faire évacuer les places du comté de Foix et du Nébouzan qui avaient été prises et occupées pendant la guerre \6),
Un brillant tournoi et un festin somptueux, offerts par le captai à la cour de Charles VI, le 28 suivant, mirent le sceau à la réconciliation d'Archambaud avec Charles VI. Ces fêtes furent pour lui une nouvelle occasion de renouveler devant le monarque ses pro-
(1) Arch. B.-Pyr., E 392, P 104, E 417. — D. Vaissete, iv. Preuves Gix. p. 595.
(2) Arch. Basses-Pyrénées E. 418.
f3j Arch. Basses-Fyrénées E. 421.
(4) Pièce justiGcative VI.
(5) Fiac, Tarn, arrondissement de Lavaur. canton de Saint-Paul -Capde-Joux.— Giroussens et Ambres,Tarn arrondissement et canton de Lavaur.
— Marouefave et Saint-Sulpice» Haute-Garonne, arrondissement de Murcf, canton ae Carbonne.
(6) Ci-après pièce justificative V.
testations de fidélité ; il jura solennellement de renoncer à la cause anglaise et d*être désormais le vassal soumis et fidèle de la couronne de France. Ces deux fils s'engagèrent par le même serment, mais avec beaucoup de répugnance, chez le second piincipalement, qui devait reprendre plus tard la politique anti-française des captais de Buch, car, si nous en croyons le Religieux de Saint-Denis, il menaça son frère aîné de le tuer, dans le cas où il abandonnerait, pour les lys de France, les léopards d'Angleterre (1).
Archambaud et la comtesse quittèrent la cour, pour regagner le midi, peu de jours après ces événements, laissant auprès du roi leur fils aine, Jean, qui resta, pendant quelques mois, au service de Charles VI. Tout jeune encore, apportant à la cour dissolue et efféminée des Valois l'ardeur de sa vingtième année et les hardiesses de sa race guerrière, il y obtint, nous dit le chroniqueur Miguel, un assez grand succès et put prendre avec raison peutêtre cette flatteuse devise : « Ay bêla dama » (2).
Cette longue question était enfin définitivement résolue (3) ; les principautés pyrénéennes, et surtout le comté de Foix, échappaient une fois de plus à l'incorporation au domaine de la couronne et conservaient une indépendance dont elles devaient jouir pendant deux siècles encore. Pour asseoir solidement et définitivement leur dynastie naissante, il ne manquait plus aux Grailly que de brillantes alliances avec les grandes maisons féodales voisines.
Ce fut la première pensée d' Archambaud après les événements que nous venons de raconter. Le 2 mai 1402, il envoyait à la cour de Navarre deux de ses conseillers, avec mission de demander pour son fiis Jean au roi Charles III le Noble, la main de l'infante dofia Juana, sa fille aînée (4).
Les ouvertures du vicomte de Béarn furent accueillies avec
. (1) Chronique du rcîifjiciw: (Je Saint-Denis (Bollagnel, II, p. 777).
(2) ('hronique béarnaise (éd. IJuthoii) p. 500.
(3) De nouvelles dillicultés funMit cepeiulant suscitées à Archambaud par la comtesse de Go m minores qui pictendait avoir des droits à l'héritage de Mathieu. I/alVaire fut portée devant le parlement de Paris dont la décision futd'ailleurs favorable au captai de Bucli (D Vaissete IV, p. 413).
(4) Arch. Basses-!*yiénées, K 42^3 — Bibliothèque nationale: Collection Doat, vol. 210, f« 91. Collection du Languedoc, vol. 88, f^ 23.
faveur. Le 15 mai suivant le mariage était décidé et le contrat signé à Olito (1), dans le palais du roi de Navarre, en présence de Charles III, de la reine Eléonore et de Tévéque de Bayonne (2). Il était convena que le comte Archambaud, avant la célébration du mariage, assurerait à son fils aîné par acte public l'héritage de tous les biens de la maison deFoix (3). La dotde Tinfante était fixée à la somme de cinquante mille francs d'or,dont une partie pouvait être payée en joyaux (4) d'une valeur totale de quinze mille florins d'or. Ces joyaux étaient d'ailleurs rachetables par Charles III pendant la première année du mariage. Enfin, et c'était la clause la plus importante du contrat, le roi de Navarre déclarait que, s'il ne laissait point d'héritiers mâles, son trône et ses domaines appartiendraient à sa fille ainée, et, comme confirmation de cet article, les états de Navarre seraient invités, le jour de l'union des jeunes* princes, à prêter devant eux un serment d'obéissance et de fidélité. S'ils ceignaient la couronne, Jean et l'infante devaientjoindre sur leur écu les armes de Navarre aux armes de Foix et de Béam, etleur fils aine serait élevé à Pampelune pour y apprendre, dès son enfance, les mœurs et les coutumes des peuples qu'il devait gouverner un jour (5).
Telles étaient les principales dispositions de cet acte qui promettait au fils aine d' Archambaud un magnifique avenir ; il pouvait caresser l'espérance de joindre un jour le royaume de Navarre aux domaines déjà si vastes de la maison de Foix et de fonder ainsi sur les deux versants des Pyrénées un état puissant et redoutable.
(4)0lite, chef-lieu, au 15* siècle, du cinquième baillage de la Navarre. Cf Diccionario géografico historico de Espana (Madrid, 1802) Seccion I, T. II.
(2i Pièce justificative VII.
f3, Ce qui fut fait deux mois après par un acte daté du 25 juillet 1402 (Arch. B.-Pvr. E 423).
(4 Voir Aî'ch, B.-Pyr. E 423 et Bibl. Nat. coll. Doal v. 210 fo 101, un acte de Charles III de Navarre dans lequel, après avoir énuméré ces jojaux, le roi promet de les faire pi<rter à Saint-Palais où ils seront remis entre les mains des procureurs du comte de Foix. Une quittance du 1er février 1404 constate que Jean les a reçus (E 42.3).
(5) Sur le maiiage de Jean avec l'Infante, voir Chappuis : Histoire du royaume de Navurre (Paris, 1596) p. 380 — Favyn : Èisioire de la Navarre (Paris, 1012) i). 478.— D. José Yanguas y Miranda : B'tstoria conpendiada del reino de Navarra (1832) p. 249 — Même auteur : Diccionario de antiguedades del reino de îsavarra (Pampelune, 1843). T. Ill p. 143 — Bascle de Lagrèze : La Navarre française (Paris imprimerie Nationale, 1881, Tome 1, p. 226.)
Les événements qui suivirent rendirent ces espérances encore plus certaines. L*infant Don Carlos, le jeune fils du roi de Navarre, mourut dans ces conjonctures (1), et la mort supprimaainsi le plus puissant obstacle qui séparait du trône l'infante Juana et son mari.
Cette situation nouvelle provoqua de nouveaux arrangements qui furent arrêtés par les deux parties à Orthez, le 24 octobre 1402 (2). La cérémonie nuptiale fut fixée au second dimanche après la Toussaint prochaine. La dot de l'infante fut réduite à vingt-cinq mille florins d'or ; la mort de l'infant héritier et, par conséquent, les chances plus grandes que Jean avait de recueillir le succession de Navarre étaient en effet une compensation plus que suffisante de cette réduction. Si toutefois la reine, alors enceinte, donnait le jour à un enfant mâle, cette dernière clause devait être considérée comme non avenue.
Le mariage fut célébré à Olite, au jour indiqué. Le 3 décembre suivant, le roi Charles III convoqua les états du royaume dans l'égUse cathédrale de cette ville et, en présence de la cour de Navarre réunie, les prélats, les barons et les députés des villes et des provinces prêtèrent aux jeunes époux le serment de fidélité qu'ils devaient à leurs futurs souverains. Ce serment avait été précédé de la promesse solennellement faite par Jean et l'infante que les fors^ coutumes et privilèges du pays seraient par eux toujours respectés et scrupuleusement conservés (3).
La reine de Navarre, dont on attendait la délivrance, mit au monde un infant qui ne vécut que six mois (4) ; ce fut le dernier ûls de Charles le Noble. Jean resta donc plus que jamais, après cet événement, l'héritier désigné et reconnu de ce prince. Il n'était pas cependant dans sa destinée de ceindre la couronnne. En 1413, l'infante sa femme s'éteignit sans enfants, emportant avec elle dans la tombe l'espérance longtemps caressée par son mari de monter sur le trône de Pampelune. Cette fortune était réservée à la maison de Foix, mais elle devait l'attendre un demi siècle encore.
(1) P. Anselme. I, p. 288.
(2). Arch. B.-Pyr. E 421.
(3). Arch. B.-Pyr. E 529— Collect. Doat, v. 210, fo 104.
(4). P. Anselme. I, p. 288.