SON DEUXIÈME MARIAGE. — CAMPAGNE CONTRE LES ANGLAIS EN FRANCE
Veuf de Tinfente Jeanne de Navarre, le comte entreprend de conclure un second mariage avec la sœur cadette de cette princesse. — Une dispense de parenté est demandée au pape Martin V. — Brusque abandon de ces projets. — Alliance du comte avec l'infant Jean d'Aragon. — Son mariage avec la demoiselle Jeanne d'Albret. — Jean, lieutenant-général du roi en Languedoc et Guyenne. — Accord de Mazères. — La comtesse Isabelle conclut, au nom du Béarn, un traité de paix avec la Guyenne anglaise. — Campagne sans résultats du comte Jean dans la France centrale. — Le roi lui donne le comté de Bigorre et la vicomte de Lautrec. — Nouvelle expédition du comte de Foix en France. — Inanité de ses services. — Jean se môle aux Intrigues de la cour de Charles VII et fait alliance avec les principaux personnages de l'entourage royal. — Querelles des partis autour du souverain. — Le comte a rhabilefé de n*y prendre qu'une part assez peu importante pour n'être point obligé d'afficher ouvertement ses préférences. -^ Le Languedoc en proie aux ravages des routiers. — André de Ribes , dit le bâtard d'Armagnac. — Ce partisan occupe plusieurs places dans la province et notamment Lautrec dans l'Albigeois. — Le comte lui fait la guerre. — Siège de Lautrec. — Capitulation d'André de Ribes.
La lieutenance générale du Languedoc, qu il conserva jusqu'à ses derniers jours , fut le prix de la conversion définitive du comte Jean à la cause du roi Charles YII. Cette haute situation empruntait aux malheurs des temps et à l'amoindrissement de la monarchie des Valois une importance qui faisait de notre héros un des principaux personnages du royaume. Mais, avant d'entreprendre l'étude de son nouveau rôle dans les contrées méridionales et d'aborder l'histoire des événements qui
marquèrent la seconde phase de son existence, il est indispensable de revenir en arrière et d'insister sur quelques faits, que nous avions dû laisser dans Tombre pour ne pas interrompre la suite de notre récit et qui cependant méritent d'être mis en lumière, à cause de Tinfluence certaine qu'ils durent avoir sur les destinées politiques de Jean.
En juillet 1413, le comte avait, on se le rappelle, perdu sa première femme, l'infante Jeanne de Navarre. Les ordonnances du roi, son père, et les déclarations des certes du royaume avaient à maintes reprises reconnu cette princesse comme l'héritière de Charles III. Le jour de son mariage avec le comte Jean, les états de Navarre la saluaient solennellement de ce titre et rendaient pareillement à son mari comme à elle l'hommage qu*ils devaient au futur successeur de leurs rois. Jeanne mourut malheureusement sans enfants . Avec elle s'évanouissait donc le rêve longtemps caressé par son mari de recueillir un jour l'héritage royal de la maison d'Evreux. Mais le comte n'avait pu renoncer bénévolement h ces ambitieuses espérances dont il devait poursuivre la réalisation jusqu'au terme même de son existence, et il chercha par un second mariage à se créer de nouveaux droits à la succession de Navarre.
L'occasion qu'il cherchait se présenta bientôt. C'était en 1418. L'infante Blanche, la seconde des filles de Charles III, était veuve depuis dix ans. Son mari, D. Martin, roi de Sicile, avait trouvé la mort en Sardaigne dans des circonstances que nous avons précédemment rapportées. Blanche avait naturellement hérité des droits de sa sœur atnée à la succession de son père, et, en 1416 notamment, une ordonnance du vieux roi lui avait assuré cet héritage (1). Mais, sa première union ne lui avait point donné d'enfants. Afin que la succession de Navarre ne tombât pas en déshérence après elle, il fallait qu'elle se mariât une seconde fois et qu'elle donnât des héritiers à la maison d'Evreux. Le mari qu'elle devait choisir était donc appelé â monter sur le trône. Le comte se mit sur les rangs. Il entama des négociations avec la cour de Pampelune, sut intéresser à sa cause les prélats et les barons de
(1) Yanguas : Diccionario de aniiguedckdes del reino de Navarra. I p. 142.
Navarre, et fortement appuyé par ces grands personnages auprès du souverain, il vit ce prince faire à ses ouvertures un accueil des plus favorables (1).
De graves difficultés canoniques s'opposaient néanmoins à ce mariage. Blanche était la belle sœur du comte de Foix et, par conséquent, la parente à un degré prohibé du mari qu'on lui proposait. L'Eglise consentirait-elle à cette union *?
Une supplique fut adressée par les principaux du royaume au pape Martin V, que le concile de Constance venait, depuis quelques mois à peine, d'élever sur le trône pontifical. On pria ce pontife de laisser fléchir en faveur de ce mariage la rigueur des lois ecclésiastiques ; on lui dit combien désirable était cette alliance qui, en amenant un jour la fusion sous un môme gouvernement de peuples jusqu'alors séparés et souvent divisés par la guerre, aurait l'heureux effet d'assurer aux contrées pyrénéennes une paix définitive, et on le supplia instamment d'accorder aux futurs époux les dispenses nécessaires.
Mai^in V accueillit favorablement cette requôte et chargea trois de ses cardinaux d'étudier cette affaire et de lui donner leur avis sur l'objet de la pétition (2). Quel fut le résultat de l'enquête ? Nous n'en savons rien. Les historiens navarrais n'en disent pas un mot, et les actes contemporains sont muets à cet égard. Quoiqu'il en soit, ce mariage, si vivement souhaité de part et d'autre, ne fut jamais célébré, et Blanche épousa, dix-huit mois après, l'infant D. Juan d'Aragon (3). Martin V et les cardinaux enquêteurs refusèrent-ils au comte de Foix les dispenses demandées ? Cela n'est point probable (4). Les termes dans lesquels était formulée la bulle pontificale, qui chargeait les cardinaux de l'examen de cette affaire, étaient trop favorables au grand feudataire béarnais, pour qu'une solution pareille en ait été la suite. Le nouveau
(i). Tous ces détails nous sont connus par la bulle de Martin V, relative à la demande de dispenses formulée par les parties pour la conclusion de ce mariage. Voir quelques lignes plus loin.
|2) Raynald : Annales ecclesiastici,.., (Home, 1G59) t. XVIII, ad ann. 1418, no 34.
(3) Yanguas : Diccionario^ I. p. 139. — Arch. B.-Pyr.; E 534.
(4) Un auteur moderne (Miiulezun : Histoire de la Gascogne, IV, 428) affirme cependant que Martin V refusa d'accorder ces dispenses. Mais son affirmation ne repose sur aucune preuve, et il ne cite pas un seul document justificatif do son assertion.
pontife avait, d'ailleurs, un trop grand intérêt à ménager les princes pyrénéens, autrefois partisans de Benoit XIII, et dont l'adhésion toute récente à la politique du concile de Constance avait seule rendu possibles l'extinction du schisme et son élévation, pour qu'il ait songé à froisser le bon vouloir de ces princes en cette circonstance.
Y eut-il scission entre la maison de Foix et la maison de Navarre? C'est encore improbable. Le comte de Foix assistait, peu de mois après, aux fêtes données à Pampelune, à l'occasion du mariage de Blanche avec Tinfant d'Aragon, et donnait ainsi à ses voisins un témoignage de sa sympathie (1). Bien plus, le comte et l'infant s'engageaient ensemble, l'année suivante, dans les liens d'une étroite alliance et échangeaient, à la cour de Navarre, en présence du roi Charles III, la promesse de se prêter un secours mutuel contre tous leurs ennemis (2). Evidemment, une telle alliance exclut toute idée de scission entre les deux maisons féodales voisines. Le brusque abandon de ces projets de mariage est donc un problème historique que la pénurie et le silence des actes contemporains rendent malheureusement impossible à résoudre.
Ce traité d'alliance du comte avec Jean d'Aragon, soit dit en passant, est un document curieux dont il serait diffîcile de dire les causes et les résultats. Il porte la date du 17 juillet 1420, et fut signé à Pampelune. On en trouvera le texte dans la série des pièces justificatives pubhées à la fin de cette étude. Il semble dirigé contre le comte d'Armagnac. Ce grand seigneur venait d'épouser tout récemment la troisième des filles du roi Charles III et était devenu, par conséquent, le beau- frère de l'infant d'Aragon (3).
Quelque difficulté s'était-elle élevée entr'eux ? Cela semble ressortir des termes du traité. Il n'est, en effet, question dans cet acte que de secours h prêter par le comte Jean à son allié, dans le cas où une guerre s'élèverait entre l'infant et le comte d'Armagnac. Si le grand seigneur gascon est le promoteur de cette guerre, Jean s'engage à donner à l'infant l'appui de ses armes; mais, comme il est pour sa part actuellement en paix avec le comte d'Armagnac, il se réserve le droit de garder la neutralité,
(4) Yanguas : Diccionario.... loc. cit.
(2) Pièce justificative XXYIIL (8) Arch. B.-Pyr., E 5?4.
si Toffensive est prise par Jean d'Aragon. Nous ne connaissons pas les résultat» de celte ligue, sur laquelle, d'ailleurs, tous les historiens sont muets ; mais nous en retirons néanmoins une nouvelle preuve que les difficultés, qui empêchèrent le comte de Foix de donner suite à ses projets de mariage avec Tinfante Blanche, ne vinrent pas de la cour de Navarre.
Il fallait, cependant, un héritier au comte de Foix pour recueillir après sa mort le vaste et beau domaine qu'il était A la veille d*enrichir encore. Peu heureux dans ses tentatives matrimoniales de l'autre côté des Pyrénées, il jeta son regard sur les maisons féodales de l'Aquitaine. Il résulte d'un acte, daté du 9 février 1422, par lequel le comte Jean promet son alliance au sire d'Albret, qu'une union était alors projetée depuis quelques mois entre le Béarnais et Jeanne, une sœur cadette de ce grand seigneur (1). Ce mariage, que le P. Anselme (2) et D. Vaissete (3) placent à tort en février 1422, fut célébré pendant les premiers mois de l'année suivante. Le 25 février 1423, furent * arrêtées à Nérac les clauses du contrat 4). Trois vassaux du comte de Foix, Foi'taner, seigneur de Lescun, Arnaud d'Abbadie, abbé de Pimbo, et Guichard de Navailles, gouverneur de la maison de Jean, représentaient ce prince, qui les avait nommés ses procureurs par un acte du 10 précédent (5). Jeanne d'Albret, la première de ce nom si célèbre depuis en Béarn, apporta en dot à son mari une somme de quarante-huit mille florins d'or d'Aragon.
La maison d'Albret était une des plus puissantes maisons féodales de l'Aquitaine. Charles d'Albret, le père de Jeanne, tué à Azincourt où il commandait les Français, avait tenu pendant quinze ans l'épée de connétable et joué dans les événements de cette époque, notamment pendant la querelle d'Armagnac et de Bourgogne, un rôle d'une assez grande importance (6). Ajoutons que les d'Albret étaient, au moment où nous en sommes, en grande faveur à la cour de Charles VII. Cette alliance contribua donc puissamment à accroître dans le Sud-Ouest Finfluence du
(1) Arch. B.-Pyr. E. 429. — Bibl. Nat. : Collect. D.»at, v. 243, (• 252
(2) Histoire dès grands officiers de la Couronne, III, p. 373.
(3) Histoire du Languedoc , IV, p. 484.
(4; Pièce iustificativê XXIX.
(5) Bibl. Nal. : Coll. Doat, v. 2^13, P> 291.
(6) P. Anselme, VI, p. 206.
comte de Foix. De plus, elle fixa sa politique jusqu'alors équivoque et irrésolue, et entraîna son retour à la cause française dont les d'Albret étaient les dévoués partisans. Bien que les documents ne le disent pas formellement, on peut avancer que c^tte union fut pour beaucoup dans les négociations qui détachèrent le Béarnais de Talliance anglaise et amenèrent, de 14^23 à 1425, sa réconciliation définitive avec la cour de France.
Charles VII était alors dans la période la plus critique de son règne. Le désastre de Verneuil (août 1424) venait encore de porter un nouveau coup à la puissance française, si amoindrie cependant depuis dix ans. Maîtres de Paris, établis dans les positions les plus importantes du Nord et de TOuest, aidés par la complicité des Bourguignons, les Anglais faisaient journellement sur tous les points du royaume de nouveaux et rapides progrès. Quelques provinces du Centre et du Midi seulement restaient fidèles à la fortune du jeune roi et résistaient encore aux envahis* sements de l'étranger.
Dans ces circonstances difficiles, Tappui du comte de Foix, qui, malgré le peu de sincérité habituel de sa politique, était plus que jamais cependant le seul personnage capable d'exercer sur les contrées méridionales une action favorable à la cause française, fut bien accueilli par le gouvernement de Charles VII. On mit à l'acquisition du puissant feudataire béarnais le prix le plus considérable : « L'alliance du comte de t Foix, dit un historien moderne (1), fut peut-être celle dont le c conseil de Bourges poursuivit la conquête avec le plus d'ardeur, t G. Champeaux, commissaire général en Languedoc, Tun des t intrigants les plus démoralisés de cette époque, négocia cette c acquisition. Jean de Foix consentit à accepter définitivement le € titre de lieutenant-général pour le roi Charles VII en Langue- € doc ».
Les lettres de provision, qui investissaient le comte de cette lieutenance, sont datées du 6 janvier 1425 (2). Elles lui confiaient les pouvoirs les plus étendus et livraient, pour ainsi dire, les provinces méridionales à son entière discrétion. Sa mission consistait principalement à les défendre contre l'invasion anglaise et, pour
(1) Vallet de Viriville : Histoire de Charles VII, I. p. 476.
(2) Pièce justificaUve XXX. — Vaissete, IV, 464.
ce foire, il avait la complète disposition de toutes les forces mili taires du pays : « Comme, disait le roi dans ses lettres, par . les c grans charges et affaires que avons es parties de part deçà tant c pour le recouvrement de nostre seigneurie queues anciens enec mis et autres nos adversaires nous détiennent et occupent, € comme pour résister à leur pernicieuse et dampnable entreprit se, nous ne puyssions estre en personne en nostre pays de Lant guedoc pour pourveoir à ce qui est nécessaire à la conservation t du dit pays et aux choses qui survenir y peuvent, pour quoy c nous est nécessaire y ordonner et laissier aucun chief qui ait t savoir, puissance et autorité pour garder et défendre le dit t pays et pourveoir à la conservation et seurté d'iceluy et des c bons subgiez qui y habitent...., savoir faisons que Nous.... ice- € luy (le comte de Foix) avons ordonné.... nostre lieutenant-gé- « néral es dits pays de Languedoc et duchié de Guyenne delà la t rivière de Dourdogne, et pour ce luy avons donné.... pouvoir, c autorité et mandement espécial de entendre, vacquer et soy « employer pour et au lieu de nous à la garde, conservation et c défense de nos dits pays.... et de faire tout ce qu'il verra estre t à faire au bien.... de ces pays et qui appartient à l'office de c lieutenant'général. »
Par acte du même jour, les appointements du comte étaient fixés à la somme de deux mille francs par mois (1). De plus, comme ses domaines patrimoniaux du Béarn et du Marsan étaient voisins des possessions anglaises, et que sa conversion à la cause nationale pouvait amener les Anglaisa traiter dorénavant ces contrées en pays hostiles, le trésor royal devait lui payer annuellement une somme de vingt mille écus d'or, spécialement destinée à leur défense (2). Enfin, le roi donnait au comte pour sa garde personnelle une compagnie de cent vingt-cinq hommes d'armes et de cinquante hommes de trait. Son frère, le comte de Comminges, avait sa part de ces faveurs et recevait de la générosité royale une pension annuelle de cinq cent livres tournois (3).
Charles VII avait chargé trois de ses serviteurs, l'évoque de Laon, le sénéchal de Beaucaire et le gouverneur de Montpellier,
(i) Bibl. Nat. : Coll. du Lang., v 89, fo 35.
(2j Arch. Nat.: J. 334, no 4l. — Coll. du Lang., v. 89, fo 38.
(3) Arch. B.-Pyr.: E 422. — Bibl. Nat.: Fonds français, 23.477, f» 41.
d'aller auprès du comte poursuivre les dernières négociations et convenir avec lui des derniers arrangements. C'est au château de Mazères, où Jean résidait habituellement, que les envoyés de Charles Vil se rencontrèrent avec le nouveau lieutenant-général. Le traité, qui résulta de leur entrevue, porte la date du 16 février (1). Il renouvelait une seconde fois et ratifiait définitivement les conventions précédemment arrêtées et les concessions déjà faites au comte par les lettres royales du 6 janvier. Le rôle de Jean, pendant la campagne qui allait s'ouvrir, y était pareillement réglé. Le comte, à la tête de huit cents hommes d'armes et de huit cencs hommes de trait, devait se rendre en France pour y combattre les Anglais dans les trois mois qui suivraient le premier avril prochain. Quinze mille francs lui seraient préalablement payés pour parer aux premiers frais de la campagne et faciliter le recrutement et l'équipement de ces troupes. Le comte de Comminges, son frère, et le sire d'Albret, son beau-frère, devaient le suivre dans son expédition, et tous deux, outre leur pension habituelle, recevraient, lorsqu'ils se mettraient en marche, une aide de trois mille francs.
Le jour même, Jean faisait, en présence dès députés du roi, la promesse d'exécuter scrupuleusement toutes ces conventions f 2) et, un mois après, le 23 mars, Charles VII donnait à Chinon le sceau de la ratification royale au traité conclu par ses ambassadeurs avec le comte. Il l'informait, en outre, des préparatifs de la campagne prochaine et,. comme les besoins étaient alors pressants, il le priait « très humblement » de devancer le jour de sa venue en France et de venir le rejoindre immédiatement avec un corps de mille hommes d'armes et de mille hommes de trait (3).
Ce pressant appel fut sans résultat. Trois mois et plus après sa nomination, le comte n'avait pas encore pris possession de sa lieutenance et, le 11 avril seulement, il se faisait installer à Toulouse devant le parlement de cette ville réuni (4). Pourquoi ces retards? Le comte regrettait-il son alliance avec Charles VII ?
(1) Vaissete, IV. 464 et Preuve CLXXXVII, p. 446.
(2) Arch. Nat.: J. 333, n*»» 39 et 40. — BihI. Nat. : Coll. du Lang., V. 89, fo 36. — Vaissete, IV, p. 466.
(3) Coll. du Lanjr., v. 89 fo 42. — Coll. Doat, v. 2U, f> 345.
(4) Coll. du Lang., n. 89, fo 46.