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Ce fut un bien autre étonnement encore quand le roi, cédant — à ce que je suppose — à quelque habile insinuation de son hôte, manifesta le désir de faire une promenade en mer.
Arrivé au port, il trouva, richement dorées et sculptées de la poupe à la proue, six « nefs légères » prêtes à le recevoir, lui et sa compagnie.
Le temps fut magnifique pendant l'excursion, et François, à son retour, obéissant à sa nature enthousiaste et prodigue, ne ménagea point les remerciements, les éloges et les honneurs à l'armateur.
Ango fut nommé vicomte de Dieppe et, de plus, succéda comme gouverneur de la ville et du château au sieur de Mauroy, dont la mort récente laissait ces deux places vacantes. e
C'est peu de temps après cette luxueuse réception qu'arriva une de ces aventures typiques où le penseur peut retrouver et l'écrivain faire revivre toute la physionomie politique d'une époque.
Les armateurs, on le sait, lançaient sur l'Océan de véritables flottes; bien aménagés pour les cargaisons à transporter, les navires n'étaient pas moins bien armés pour la défense et, au besoin, pour l'attaque.
Or il arriva qu'un jour un des vaisseaux d'Ango, séparé du groupe dont il faisait partie, s'égara sur les côtes d'Afrique et fut rencontré par trois navires portugais. ‘
Parmi les rivaux de la marine dieppoise et les envieux que lui créait sa prospérité, les Portugais n'étaient pas les moindres.
Un combat s’engagea et, malgré la bravoure des marins dieppois, ils furent écrasés par le nombre : le capitaine fut tué, les quatre cinquièmes de l'équipage eurent le même sort, et le vaisseau capturé fut conduit à Lisbonne. ‘
Ango, indigné, s'adressa à François l°’, son protecteur naturel, pour obtenir justice et réparation de ces violences imméritées.
François I écrivit au roi de Portugal, mais sans résultat, ainsi que le prouvent les passages soulignés de la lettre suivante que la reine de Navarre, sur la demande de l'armateur sans doute, écrivait à son cousin, M. le légat, et lui faisait vraisemblablement remettre par Ango :
A mon cousin, M. le légat,
Môn Cousin. Le vicomte de Dieppe, ce porteur, s’en va maintenant en court pour faire entendre au Roy, à madame et à vous la vérité, comment il va de l'affaire qu'il a eue en Portugal et du peu d'estime que le roy dudict Portugal a fait des lettres que le Roy lui a escriptes pour ladicte affaire, de quoi j'ay esté fort esbahie et combien que la cognoissance que vous avez des mérites dudict Vicomte et des bons, grands et continuels services qu'il a faicts au Roy, suffise en votre,endroict pour sa recommandacion, si ne me suis-je peu garder pour la bonne et affecsionnée voulonté que je luy porte, de vous en faire en sa faveur une particuliére et non commune,
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vous priant bien affectueusement, mon Cousin, luy donner en son dict affaire le e meilleur ayde, port et expédition que vous pourrez, vous asseurant qu'en ce faisant “( me ferez plaisir aussi agréable que vous ne scauriez penser, et pour ce qu'il vous d dira de mes nouvelles et de cette compaignie qu'il a veue, ne vous feray plus longue lettre, que de prier Dieu, mon Cousin, qu'il vous doint le bien que de bon t cœur vous désire. \ ; À Blois, le X° jour de juing.
” La toute vostre bonne cousine et amye, d MARGUERITS.
P, S. Je vous prie avoir son affaire pour recommandé, car je le cognoys bon serviteur du Roy.
{ Homme d'action avant tout, Ango ne comprenait que peu de chose aux ‘ lenteurs diplomatiques, il n'eut pas la patience d'attendre que son haut protecteur parvint à lui faire rendre justice et résolut tout simplement de se venger lui-même de l'affront qu'il avait reçu. 11 équipa dix grands navires et sept petits, fit monter à bord, outre ses ‘ équipages ordinaires, composés de gens résolus et prêts à tout, le plus de ê [
volontaires qu'il put enrôler, et sa petite escadre partit avec l'ordre de bloquer le port de Lisbonne, de descendre sur les rives du Tage et de détruire toutes les habitations.
‘ Les volontés du vicomte furent, on le pense, plus que rigoureusement exécutées. La guerre, en ce temps-là, n'allait pas sans un peu de pillage, et l'occasion, pour la plupart des aventuriers qui composaient la petite armée d’Ango, était une de celles qu'on n'avait garde de laisser échapper.
Le port fut bloqué, les vaisseaux portugais sortant du Tage ou revenant des Indes furent capturés, les villages situés sur le bord de la mer furent impitoyablement incendiés, l'effroi s'empara de la population et du gouvernement. On crut que la France avait déclaré la guerre au Portugal.
Le roi de Portugal envoya en grande hâte deux ambassadeurs à François Ie". Le roi de France était alors à Chambord; il reçut les ambassadeurs portugais avec la plus parfaite courtoisie, mais, déclinant toute responsabilité, ne leur donna d'autre réponse que celle-ci : « Allez trouver mon vicomte Ango, c'est à lui de traiter avec vous. » .
Les ambassadeurs se rendirent auprès d'Ango, qui les reçut dans son manoir, de façon affable, suivant certains chroniqueurs ; avec une grande hauteur, selon d’autres. Je suis, pour ma part, tenté de croire à la dernière de ces deux versions, ceril est notoire que les belles qualités d’Ango furent gâtées à la fin de sa vie par une excessive vanité; les faits qui suivront nous
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1 Cette lettre figure dans un recueil de lettres inédites de Marguerite de Valois, reine de Navarre, publié en 4841, par M. Genin, sous les auspices de la Société de l’histoire de France.
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en donneront la preuve. Quelle plus belle occasion lui pouvait être offerte
‘de montrer sa morgue, que celle que lui présentaient ces ambassadeurs
d'un grand roi, humiliés devant lui et demandant merci pour leur maître?
Il est constant néanmoins que le vicomte n'exigea rien de plus du Portugal que l'éclatante vengeance dont il s'était donné la joie, et qu'à l'issue de la réception des ambassadeurs il fit partir pour Lisbonne un navire chargé d'ordonner la cessation des hostilités.
C'est de cette expédition que lui fut rapportée, avec bien d'autres richesses sans doute, une magnifique chasuble en drap d'or orné de perles fines, sur laquelle il fit broder son emblème et qu'il donna à l'église Saint-Jacques.
Ce curieux souvenir du vicomte échappa à l'incendie de 1694, on le voyait encore en 1736, depuis on ne sait malheureusement ce qu'il est devenu.
En 1545, quand François 1°" préparait ses flottes en vue de l'éternel projet de descente en Angleterre, Ango prêta un concours énergique au monarque. Ce que Jacques Cœur avait été pour Charles VII, Ango le fut alors et l'était déjà depuis longtemps pour François 1: : les coffres du vicomte étaient grands ouverts pour le roi de France. Rappelez-vous les bons, grands et continuels services dont parle la reine de Navarre!
Quelques chroniqueurs évaluent à trois cents le nombre des vaisseaux
.que le vicomte de Dieppe fournit et arma pour le roi de France, et, si l'on
ne faisait la part de l'exagération poétique, on serait tenté, d’après un quatrain du temps que je vais citer, de croire qu'il ft à lui seul tous les frais de la flotte : :
Ce fut luy seul, luy seul qui fit armer
La grande flotte expresse mise en mer, - Pour faire voir à l'orgueil d'Angleterre
Que François estoit Roy sur mer et sur terre.
Cependant, ainsi que je l'ai dit, le bon naturel d'Ango s'était sensible ment altéré au contact de la prospérité constante ; loué pour sa bienfaisance, adulé pour sa richesse, porté aux nues pour sa générosité, vainqueur du roi de Portugal, inépuisable argentier du roi de France, le vicomte Ango, à l'époque où nous sommes arrivés, était devenu orgueilleux, irascible, inabordable et, qui pis devait être, méconnaissant de ceux qui avaient été longtemps ses égaux. :
Il ne sortait plus du château de Dieppe, dont il avait fait son séjour presque constant, qu'entouré d'une garde nombreuse et précédé de tous les laquais de sa maison ; sa nature était devenue violente, la moindre contradiction excitait sa colère, et ses emportements dépassaient souvent les bornes permises.
François I°", le bon maistre d'Ango, mourait en 4547 sans avoir songé à
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