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rembourser au vicomte de Dieppe les nombreuses avances qu'il avait acceptées de lui.
De son côté, Ango, épuisé par les prodigalités de sa luxueuse existence, vieux déjà — il avait soixante-sept ans — ne retrouvait plus en lui ni l'audace ni l'activité de son âge mûr; ses entreprises, moins hardiment conçues qu'aux temps passés, gênées par la concurrence de quelques jeunes armateurs, ses élèves et ses émules peut-être, ne lui donnaient plus que des bénéfices inappréciables ; le vicomte se trouvait, relativement parlant, dans un état voisin de la gêne.
L'envie qu'il excitait depuis de longues années commença à lever la tête ; le protecteur du vicomte était mort ; la cour nouvelle paraissait se soucier peu des services antérieurement rendus; la fortune de l'armateur s'amoindrissait; son influence, longtemps subie sans murmure, prenait un caractère tyrannique ; l'impopularité, l'implacable et féroceimpopularité, commençait pour lui.
Il ne fallait qu'une goutte d'eau pour faire déborder le vase d'amer-
tume dont il devait s'abreuver pendant les dernières années de sa vie; un de ces emportements dont je parlais tout à l'heure fut cette goutte d'eau.
Dans une assemblée de notables dieppois, où, selon toute vraisemblance, on ne discutait que des intérêts purement locaux, Ango, mal satisfait, blessé, peut-être, d'une observation faite par un armateur nommé Morel, s'oublia jusqu'à le souffleter.
Ce Morel, ainsi que beaucoup d'autres armateurs, avait été jadis l'associé d'Ango dans plusieurs de ces expéditions que nous lui avons vu si souvent entreprendre et mener à bon et productif résultat.
Morel résolut de se venger et trouva facilement dans la bourgeoisie dieppoise un certain nombre de personnages prêts à faire avec lui campagne contre Ango, devenu l'ennemi commun.
Morel intenta à Ango un procès sous le prétexte que, " de leurs opérations communes, les comptes avaient été inexactement rendus et les partages faits en faveur du vicomte et au détriment de son coïntéressé.
Sur ce procès s’en greffèrent immédiatement plusieurs autres, basés sur les mêmes motifs et tendant tous, ainsi que celui de Morel, à la revendication de sommes plus ou moins importantes dont, au dire des demandeurs, — pour parler la langue du palais — ils avaient été frustrés lors des règlements antérieurs de leurs comptes.
Il est difficile, à distance, et avec le peu de documents qu’on possède, de se faire une idée exacte de la justesse de ces réclamations tardives.
Tous les chroniqueurs qui ont parlé d'Ango ont relaté le fait, mais ils se sont bien gardés d'émettre une opinion et de prendre parti pour ou contre l'armateur. :
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Le point d'histoire vaut pourtant la peine d'être élucidé et ces procès étant actuellement impossibles à étudier ‘ans leurs multiples détails, l'historien a le droit et le devoir de rechercher et de faire ressortir les responsabilités réelles.
S'appuyant pour cela sur sa connaissance des hommes, sur le caractère bien établi de la race normande, sur ce qu'il sait des mœurs et des coutumes du temps, sur l'étude qu'il a faite de cette marine guerrière et commerçante, il pourra peut-être, en quelques lignes rapides, tirer la véritable moralité de l'aventure.
Morel, pour ne parler que de lui, puisque de tous les adversaires du vicomte son nom seul nous est parvenu, Morel dut en un temps être désireux de recueillir quelques bribes des grands bénéfices que tirait Ango de ses expéditions lointaines,
Incapable de rien tenter qui approchât de ce que pouvait entreprendre Ango, Morel trouva prudent de s'associer à lui, apportant un faible appoint à ses entreprises et se réservant un bénéfice proportionné à l'importance de son concours.
Sans doute, il trouva dans ce rôle secondaire d’associé — même en admettant, ce qui est possible, qu'Ango se soit fait la part du lion — une source de bénéfices qu'il n'aurait pu faire jaillir de ses moyens uniques.
A l'heure où les comptes furent réglés, il se contenta des bénéfices que lui assignait le puissant armateur et les accepta sans mot dire.
Ce fut seulement quand Ango, ruiné, dépopularisé, justifiant les représailles par des procédés brutaux, que la mémoire de Morel se réveilla et qu'il s'avisa de trouver irréguliers des comptes qu'il avait acceptés jadis.
Il ne manque pas, on l'a vu, de trouver dés acolytes placés dans la même situation que lui, animés des mêmes sentiments de rancune et d’envie, pour appuyer son dire et formuler contre Ango des réclamations semblables aux siennes.
Il est permis ausei, les circonstances dans lesquelles ces procès se sont produits étant connues, d'affirmer que les revendications des réclamants devaient être fortement exagérées.
Il est constant néanmoins qu'après toutes les lenteurs inévitables en tous procès, gain de cause fut accordé aux adversaires d’Ango, et, que dans l’impossibilité absolue où celui-ci se trouvait de rembourser les sommes considérables qu'il était condamné à rendre, ses biens furent décrétés, et
qu’en 1550 ses créanciers se partagèrent les richesses qui encombraient la maison de Dieppe et le manoir.
Il est permis de supposer que dans son désespoir, Ango tenta d'apitoyer sur son sort ce qu'il pouvait lui rester de protecteurs et d'amis anciens; poète aux heures de joie, il le redevint aux heures de tristesse et dut adres-
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l ser à la reine de Navarre une supplique en vers, un dizain sans doute, car la {| reine de Navarre lui répondit par celui-ci :
Si ceux à qi vous debvez comme vous dites,
‘ Vous cognoissoient comme je vous congnois,
{ Quitie seriez des deptes que vous fites.
Le temps passé, tant grandes que petites,
En leur payant un dixain toutefois,
Tel que le vostre qui vaut mieux mille fois
Que l'argent deu par vous en conscience,
Car, estimer on peult l'argent au poids,
Mais on ne peult, et j'en donne ma voix,
Assez priser votre belle science. |
Si flatteurs que soient ces vers, desquels il paraît ressortir au reste que le vicomte sè reconnaissaii réellement endetté, ils étaient, il faut en convenir, une mince consolation dans l'extrémité où il se trouvait.
Spectateur désolé de sa propre ruine, voyant passer entre les mains de ses avides créanciers toutes les richesses dont il s'était si orgueilleusement entouré, abandonné de tous, trop âgé pour recommencer fructueusement la lutte, seul dans son château de Dieppe, regrettant peut-être ses prodigalités passées, conservant un religieux souvenir du roy, son bon maistre, qui, tout oublieux qu'il ait été, serait peut-être venu à son secours en ce
cas extrême, le vicomte Ango mourut de désespoir en 15541.
Il avait soixante et onze ans.
Ango fut enterré à Saint-Jacques, sa paroisse, et dans cette même chapelle Saint-Hiérôme où il avait son prie-Dieu et où un caveau était réservé à sa famille.
En 1849, et sur la demande de l'abbé Cochet, le célèbre archéologue normand, la Chambre de commerce de Dieppe fit les frais d'une inscription commémorative consacrée à Ango.
Cette inscription est tracée en lettres d'or sur une table de marbre noir encadrée de pierre, et surmontée de l'emblème adopté par l’armateur, la sphère, le crucifix et la devise ; sur la plaque, ces mots :
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(l ‘A LA MÉMOIRE 1 on (1 JEAN ANGO, ARMATEUR | ; VICONTE DE DIEPPE, BIENFAITEUR DE CETTE ÉGLISE INHUMÉ DANS LA CHAPELLE SAINT-YVES EN 484 A PRIEZ POUR LUI. ’ Elle est placée sur la colonne qui sépare la chapelle de la Vierge de la chapelle Saint-Yves, autrefois chapello Saïnt-Hiérôme.
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