LES CONSTRUCTIONS D'ANGO
A défaut des relations de voyage des capitaines d'Ango, qui ont été égarées, ou bien ont disparu dans le bombardement de Dieppe par les Anglais, il nous est permis d'étudier un monument contemporain qui donne la preuve indiscutable des relations qui existaient alors entre la France et divers pays d'outre-mer. A Dieppe, dans l'intérieur de l'église Saint- Jacques, du côté de l'Évangile, sous la voûte de la contre-allée du chœur, la seconde travée est murée par une maçonnerie ajoutée après coup, et formant une petite salle qu'on nomme, aujourd’hui encore, le Trésor, Cette maçonnerie est délicatement fouillée par le ciseau du sculpteur et les ornements variés qui la composent dénotent une rare habileté de main et une capricieuse imagination. Elle a été endommagée en 1562 lors des fureurs iconoclastes des protestants, et lors de la première Révolution, par le brutal vandalisme des prétendus patriotes, mais la frise qui surmonte cette charmante façade, et qui est élevée à vingt pieds à peu près au-dessus du sol, a peu souffert de nos fureurs religieuses et politiques. Elle représente non pas, comme on serait tenté de le croire en pareil lieu, une cérémonie chrétienne, mais des hommes, des plantes et des animaux qui n'appartiennent pas à nos climats. En effet, l'artiste anonyme qui a si délicatement fouillé la pierre ne cherchait qu'à consacrer la gloire des navigateurs dieppois, lorsqu'il a représenté les peuples avec lesquels sa ville natale se trouvait en relations, et, bien que pareille représentation fût contraire aux habitudes chrétiennes, le clergé s'est associé à cet acte de reconnaissance nationale.
Trente-quatre personnages, sans parler des animaux et des plantes, figurent sur ce bas-relief. On reconnaît aisément parmi eux, à leurs grosses lèvres et à leur nez épaté, un nègre brandissant une sagaie, une négresse allaitant un petit négrillon, et un tout jeune enfant, qui, d'un mouvement gracieux, touche de la main un de ses pieds qu'il relève. Ce sont les Africains de la côte de Guinée ou de Malaguette avec lesquels commerçaient si volontiers les Dieppois. Viennent ensuite sept Américains, divisés en plusieurs groupes. Le premier se compose de trois personnages, deux hommes
et un enfant. Ils sont coiffés de plumes et portent des ceintures de feuilles. Un des deux hommes a une collerette, sans doute de plumes, et tient à la main une sorte de thyrse terminé par une grosse fleur; l’autre est armé d'un arc, et derrière son dos s'étale un paquet de flèches. L'enfant gambade entre les deux, tout nu, mais avec cette coiffure de plumes si originale qui avait frappé nos premiers voyageurs au Brésil '; ces Américains, en effet, ne sont autres que des Brésiliens, et l'oiseau volant au-dessus de leurs têtes, dont il ne reste aujourd’hui qu’une aile et une queue, était un de ces magnifiques perroquets brésiliens, alors si recherchés en France. Séparé de ce premier groupe par sept personnages, se présente ensuite un autre Brésilien, également couronné de plumes, qui, de la main droite, se suspend à un arbre, et, de la gauche, brandit une cognée. Ce bûcheron est un Brésisilien occupé à débiter le bois précieux, dont les Européens se montrent si avides. A l'extrémité de la frise sont encore représentés trois Brésiliens, toujours reconnaissables à leur coiffure emplumée. Les deux premiers, un homme et une femme, paraissent lutter ensemble, peut-être danser; le troisième tient à la main droite un long javelot, et fait de la main gauche le geste d’un homme qui voudrait parler. A côté de ce dernier, trois grands singes, finement étudiés, grimpent aux arbres, ou dévorent des fruits avec une aisance de gestes et une physionomie tellement humaine qu'elle laisserait supposer de la part de l’artiste anonyme quelque arrière-pensée malicieuse,
Les Asiatiques n'ont pas été oubliés sur la frise de Saint-Jacques. Voici, d’abord, un seigneur drapé avec dignité dans un long manteau et coiffé d’un turban, qui, d'un geste noble, engage à s’approcher de lui une femme et son enfant. Plus loin, deux musiciens, l’un battant du tambour, l’autre soufHant dans une trompette, accompagnent un enfant porté dans un palanquin par quatre serviteurs qui marchent à pas lents, et escorté par deux graves fonctionnaires : sans doute quelque roitelet de Sumatra, qui se rend à une audience solennelle qu'il vient d’assigner à quelque capitaine européen.
Nous serons beaucoup moins affirmatif pour les onze derniers personnages. Quatre d’entre eux sont des musiciens qui jouent du tambour et soufflent de la trompette; mais, bien qu'ils semblent exciter à la danse le
! Léry, ouv. cité, $ 8 : « Quant à l’ornement de tête de nos Tououpinamkuins, ils lient et arrangent des plumes d'ailes d'oiseaux incarnates, rouges, et d’autres couleurs, desquels ils font des fronteaux.... ».
couple de Brésiliens que nous avons déjà signalé, aucune particularité de leur costume ou de leur physionomie n'indique leur origine. Un sauvage, armé de flèches et tendant son bras mutilé vers les arbres d'une forêt, où se jouent des singes, et deux hommes nus, fortement membrés, qui causent ensemble, et dont l’un tenait à la main par une chaîne aujourd'hui brisée un grand singe, pourraient également être des Brésiliens, mais tout aussi bien des Asiatiques, Même incertitude à l'égard des quatre derniers personnages, dont les trois premiers sont groupés ensemble et porteurs de larges boucliers, et le quatrième armé d’une lance, ou plutôt d'une hallebarde. Si pourtant il nous est permis d'énoncer une hypothèse, il nous semblerait que ces quatre guerriers ressemblent aux insulaires de Madagascar, tels que Thevet les dépeint dans sa Cosmographie universelle, ou plutôt teis que Flacourt les trouvera cent cinquante ans plus tard, et les reproduira dans son Histoire de la grande isle de Madagascar.
Tous ces personnages, quelle que soit leur origine, appartenaient aux divers pays avec lesquels nous avons vu les capitaines d’Ango entretenir des relations suivies. On pourrait même avancer, sans être taxé de trop de hardiesse, qu'ils ont été copiés d'après nature, car c'était alors l’usage chez tous les capitaines au long cours de ramener avec eux, comme pièces de conviction, des sauvages qu'ils exposaient à la curiosité publique. Comme les vaisseaux d’Ango allaient et revenaient sans cesse, il y avait toujours à Dieppe un certain nombre d’indigènes, dont il était facile au sculpteur de reproduire les traits ou les manières. Même en admettant que l'artiste n'ait pas eu à sa disposition de modèles vivants, il y avait alors à bord de chaque navire quelque personne en état de dessiner, soit le charpentier du bâtiment, soit même quelque dessinateur de profession. Tel était Jehan Sasy!, dit le grand peintre, à bord de la Pensée de Parmentier. Les croquis de costume, les armes, les instruments, les « singularités » de tout genre étaient pris avec soin, annexés au rapport du capitaine, et déposés avec ce rapport au greffe de l'amirauté, où on pouvait les consulter et au besoin les copier.
Or, la muraille de Saint-Jacques ? a été, comme tout permet de le croire, construite de 1525 à 1530, quelques années avant que Jean Ango eût fait bâtir, ou plutôt réparer dans cette même église la chapelle destinée à recevoir sa sépulture. Si donc le sculpteur anonyme a, dès cette époque,
t Ainsi Nicolas Lefebvre, à bord de l'Espoir, dans l’expédition de Gonneville;
Jacques Lemoyne de Mourgues, attaché à l’expédition de Laudonnière, en Floride, etc. 2 Virer, Histoire de Dieppe, pp. 130-136.
exécuté dans une église chrétienne un bas-relief représentant les mœurs et les costumes des pays situés au delà de l’équateur, c’est que ces contrées lointaines étaient déjà connues, observées et étudiées; c'est que des relations fréquentes existaient entre Dieppe et le Brésil, la côte de Guinée et les Indes; c'est enfin que les capitaines de Jean Ango visitaient de préférence ces régions pour en exploiter les richesses.
Ces voyages répétés et ces fructueuses expéditions enrichirent Ango. Il devint un des plus grands propriétaires du roy aume. Comme il avait une prodigieuse activité et que ses premières spéculations avaient réussi, il ne se contenta plus d'envoyer dans toutes les directions des navires équipés à ses frais, il s'engagea encore dans de nombreuses affaires en France et sur le continent. On le voit prendre à ferme, par acte du 17 novembre 1514, moyennant quatre mille livres, et à charge de payer le traitement des officiers, diverses terres et seigneuries appartenant à l'archevêque de Rouen, Georges d’Amboise :. Ces terres étaient Dieppe, Bouteille et le Pollet. Le prix du bail devait être plus tard augmenté de 500 livres. Plus tard, il prendra également à ferme les recettes des abbayes de Fécamp, de Saint- Wandrille et de plusieurs seigneuries du pays de Caux. En 1526, et, sans doute, avec l’arrière-pensée de s'élever par là quelque jour jusqu’à la noblesse, il achète les charges de grenetier et de contrôleur du magasin à sel de Dieppe. C’est même à ce propos qu'intervient, pour la première fois, en sa faveur une gracieuse protectrice, la propre sœur du roi, Marguerite de Navarre. On a conservé une lettre écrite à cette occasion par la princesse et adressée par elle à « M" le grant maistre» Montmorency : « Mon cousin, aultrefois vous ay-je adverti comme j’avois parlé au Roy touchant la provision de l'office de grenetier de Dieppe, par luy réservée, en cas qu'elle vacast, en faveur de M. de Bures, conseiller à Rouen, pour l'ung de ses prochains parens, en considération des très bons services que ledict de Bures a faicts au Roy et à moy, et semblablement le feu grenetier de Dieppe, son père, en la compaignie de Jean Ango, vicomte de Dieppe, beau-père dudict de Bures, lesquels grenetier et vicomte {ainsy que le Roy a bien seure congnoissance), luy ont merveilleusement fort servy sur le faict de marine et guerre de la mer, le tout à leurs propres cousts et despens. A ceste cause, je vous prie, mon cousin, bien affectueusement, suivant ce que m'en accordastes, en parler de vostre part et de la mienne au Roy, et le supplie que la
! MaRGRY, OUV. cité, p. 197.
chose puisse sortir son effect, maintenant que l'occasion se y offre, et que, par son bon plaisir, commandement en soit faict, afin que par aultre moyen il n’y puisse avoir surprise : ».
Dès l’année 1526, Ango était donc pourvu d'importantes fonctions, et il avait à la cour des protecteurs dévoués et influents. Aussi résolut-il de jouir de sa fortune en se bâtissant un palais dans la ville même qui avait vu naître sa grandeur, et en s’installant luxueusement dans une des terres qu’il avait achetées aux environs. Le palais existait encore à l'époque du bombardement de Dieppe par les Anglais, en 1694; quant au manoir, il n’en reste que des débris, à Varangeville, tout près de Dieppe.
Le palais d’Ango avait été construit en bois; mais dans de si belles proportions et avec un tel luxe que les Dieppois en étaient fiers, et le montraient volontiers aux étrangers comme une des curiosités de leur cité 2. Lorsque le cardinal Barberini le visita, en 1647, il déclara aux oratoriens qui l’entouraient que jamais il n'avait admiré de maison de bois aussi richement ornée. La façade, si l'on en croit les descriptions des contemporains, était sculptée et représentait des fables d'Esope, des combats entre Anglais et Normands et des scènes de navigation. Elle était occupée par un immense salon, dont les fenêtres, ornées de balcons, donnaient sur le port et sur la mer. Les parquets étaient de bois choisi, les murs revêtus de lambris dorés et de tableaux italiens. Grâce à un réservoir placé au sommet de la maison, on avait ménagé dans toutes les chambres des eaux jaillissantes. Les meubles les plus précieux de France, et les curiosités, et, comme on disait alors, les singularités des deux mondes, étaient entassées dans un savant désordre. Les singes du Brésil couraient sur les balcons et les aras au plumage éclatant jacassaient sur leurs perchoirs. De temps à autre paraissait quelque Brésilien tout empanaché, aux joues percées de pierres vertes, ou des Asiatiques enveloppés dans leurs pagnes, parfois même des Canadiens avec leurs fourrures, des Caraïbes avec leurs armes étranges, qui, ramenés de leurs pays par les capitaines d'Ango, recevaient dans son palais une fastueuse hospitalité, quitte à en décrire les somptuosités une fois de retour dans leurs huttes natales. On aurait dit une sorte de musée universel, constamment renouvelé et toujours étrange par sa variété et son imprévu.
‘ Lettres de Marguerite de Navarre, édition Genin, p, 217. 2 Virer, Histoire de Dieppe, t. Il, p. 410.
La maison d’Ango devint bientôt célèbre. François Ie" désira la visiter et annonça son arrivée à Dieppe‘. A cette nouvelle, l’armateur obtint de la ville la permission de préparer une de ces « entrées » solennelles qui étaient alors en vogue. Ilse chargeait d'en payer tous les frais. Le roi et la cour admirèrent sans réserve la magnificence déployée par le négociant dieppois. Sa vaisselle ciselée excita surtout leur admiration. Après avoir exhibé ses trésors, Ango proposa une promenade en mer. Un arc de triomphe avait été improvisé sur le passage du roi, et six galères, richement dorées, attendaient le cortège. Ravi de ces prévenances, et charmé de sa visite, le roi annonça à son hôte qu'il lui donnait le commandement du château de Dieppe, en remplacement de du Mauroy, qui venait de mourir, et qu'il lui conférait des lettres de noblesse. Ango atteignait ainsi le but de ses secrètes espérances. Aussi bien il s'attendait à cette faveur royale, car il avait à l'avance préparé ses armes. [1 portait de sable au champ d'argent, chargé d’un lion marchant de sable, avec une molette d'éperon. Depuis longtemps, son emblême de prédilection, celui que portaient tous ses vaisseaux, celui qui était brodé sur ses pavillons, était une sphère surmontée d’un crucifix, et portant cette belle devise : Spes mea Deus a juventute mea.
D'après la Chronique de Guibert, cet emblème se retrouvait sur une nagnifique chasuble en drap d'or, orné de perles fines, de l'église Saint- Jacques, sans doute donnée par Ango lui-même. Cette chasuble échappa à la fureur des iconoclastes protestants qui, en 1562, saccagèrent l'église de Saint-Jacques, brûlérent les images, et fondirent le cuivre, le plomb, l'or et l'argent, qu'ils y trouvèrent. Elle fut sauvée lors du bombardement de la ville par les Anglais en 1604. Elle existait encore en 1736. Depuis cette époque, elle a disparu. Quelque restauration inintelligente ou quelque trafic coupable a sans doute anéanti ce respectable monument de la gloire dieppoise.
Les arines et l'emblème d’Ango se retrouvaient dans le plus somp-
1 Le voyage de François Ier eut lieu en 1535. Cf. une chronique manuscrite de Dieppe, citée par Génin dans son édition des Lettres de Marguerite de Navarre : « La première entrée qu'on ait connoissance avoir esté faite à Dieppe est celle de François [er en 1535, lorsqu'il vint en Normandie voir la monstre des légionnaires. Jean Ango, gouverneur de Dieppe, le receut avec pompe et magnificence, et le logea en sa maison, où demeurent à présent les Pères de l'Oratoire. Et ce fut lors que ledit Ango entra fort en crédit, fit faire des petites barques peintes pour porter le Roy jusqu'à la rade, et aultres choses qu'il fit pour son divertissement ».
2 FÉRET, Annales de Normandie, 1826, A. MARTIN, ouv. cité.
tueux de ses manoirs, à Varangeville-sur-Mer, dans le pays de Caux, qu'il avait acheté au seigneur de Longueil. Varangeville n'est plus aujourd'hui qu'une vaste ferme, mais dont les granges et les bergeries conservent un certain air d'élégance et de majesté. Les ouvriers qui l'ont bâti, par l'ingénieuse disposition, en forme de losange, des silex et des grès qu'ils trouvaient à leur portée, ont donné aux murailles l'aspect de gigantesques mosaïques. Le corps de logis du midi est le seul qui ait subsisté et qui permette d'apprécier encore ce que fut le manoir. Il se rattache à un escalier pratiqué dans une tourelle, et qui conduisait aux grands appartements. Au rez-de-chaussée, près de cette tourelle, un perron, aujourd’hui détruit, donnait accès dans une grande salle à jour, soutenue par des pilastres enrichis de têtes d’anges finement sculptées. Toute la façade de ce rez-de-chaussée est coupée par des portes et des fenêtres, autour desquels courent de délicates sculptures, fort abimées, mais parmi lesquelles, comme motif principal, se répètent quelques têtes d'anges, sans doute par allusion au nom du propriétaire. Au-dessus des portes et fenêtres court une frise semée de panneaux soit ronds, soit carrés, soit en forme de losanges, qui jadis contenaient des têtes sculptées, ou des médaillons en faïence peinte. Au premier étage s'ouvrent de grandes fenêtres carrées, séparées par des ornements en silex qui imitent les vieilles maisons de bois. Il ne reste rien du second étage; rien non plus de J'ornementation intérieure, à peine une cheminée monumentale au premier étage, mais fort dégradée, et une autre cheminée surmontée d'une fresque dont les couleurs sont effacées. Dans l’intérieur du chambranle est figuré un vieillard, peut-être le père d'Ango, tenant en main un globe terrestre. Dans la cour se dresse une masse ronde, bâtie en ardoises et en briques multicolores, dans le goûtitalien, et qui sert aujourd'hui de pigeonnier. Était-ce à l'origine un donjon, ou une tour, ou simplement un pigeonnier de forme et de grandeur extraordinaires, c’est ce qu'il est impossible de déterminer aujourd’hui.
Au-dessus d’une grande porte donnant sur la campagne, et dont l’un des corps avancés contenait la chapelle, on voit plusieurs médaillons sculptés. Les gens du pays ont voulu reconnaître parmi eux François Ier et Diane de Poitiers, mais les traits sont tellement effacés qu'on peut tout aussi bien y retrouver Ango et sa femme. D’autres médaillons représentent des nègres et des Brésiliens. A Varangeville, comme dans l'église Saint- Jacques, Ango avait tenu à honneur de perpétuer le souvenir des peuples auxquels il devait en partie sa fortune.
En 1858, un peintre, M. Labreuille, qui avait entrepris la tâche d'explorer les ruines du manoir, fit dégager une galerie du rez-de-chaussée, où, de temps immémorial, étaient entassés des fagots, et mit au jour une fresque de deux mètres de long sur un mètre de haut '. Elle représentait Moïse devant le serpent d’airain. A ses pieds était une femme agenouillée. La composition était entourée d'ornements divers, et comme encadrée entre deux hautes cariatides portant des paniers de fleurs et soutenant chacune un globe. Sur l’un de ces globes était écrit le mot « Asia ». Sur l’autre, l’inscription « Africa ou America » avait en partie disparu. Du cadre sortaient des figures ailées embouchant des trompettes. Le nom du peintre n'avait pas été oublié, mais les lettres étaient à moitié effacées. Il est cependant permis de conjecturer que le nom était celui d’un peintre italien. Aussi bien l’ensemble de la composition rappelle les procédés de l'école florentine. La date a été conservée, 1544. C’est la même date que l'on a trouvée au milieu d’un fleuron triangulaire, sur une colonne qui supporte aujourd'hui une étable à vaches.
Ango faisait donc encore travailler à Varangeville en 1544; il est probable qu’il y dépensa beaucoup d'argent, et qu’il en fit sa résidence favorite. Le voisinage de Dieppe et la possibilité de vaquer à ses affaires, tout en goûtant le calme et le repos de la campagne, justifient cette prédilection. Combien est-il regrettable que le temps et les hommes n'aient pas épargné cette fastueuse résidence!
On voit ce qui reste des splendeurs de Varangeville. Le palais de Dieppe a complètement disparu. Il a été brûlé lors du bombardement de la ville par les Anglais en 1694. Des mains d’Ango, il avait passé à celles de son gendre de Bures, puis à Nicolas de Breban, abbé de Valmont et aumônier de la reine-mère Catherine de Médicis. En #579, le commandant de Chate en devint propriétaire; enfin, le sieur de Gueutreville le vendit trente-six mille six cents livres à la congrégation de l’Oratoire, qui s’y établit en 1614. Jérôme de Beauquesne, qui dit la première messe dans le nouvel oratoire, était un arrière petit-fils de l’armateur. Après le bombardement, la maison fut reconstruite, sur des plans nouveaux, par les oratoriens. L'édifice qui en occupe aujourd'hui la place est le collège municipal de Dieppe. On y conserve un carrelage assez curieux, le seul débris, d'après la tradition, de la célèbre maison d'Ango 2.
1 Bibliothèque de l’école des Chartes, t. XIX (1858), p. 110. 2 Lettre particulière de M. Tribouillard, principal du Collège de Dieppe.
Au moment où l’armateur allait de son palais à son château, et accordait une fastueuse hospitalité à tous ceux qui voulaient bien admirer ses trésors, il atteignait l'apogée de sa fortune. Honoré de l'amitié royale, investi de diverses charges honorables, commandant du château de Dieppe, il obtint encore l'autorisation de joindre à son nom celui de sieur de la Rivière. Il est vrai qu'il paya cher cette dernière faveur, si, comme l’affirme une tradition fort vraisemblable, il la reconnut à beaux deniers comptant, prétant au roi et aux principaux seigneurs des sommes d'argent considérables, qui ne durent jamais être rendues avec beaucoup d'exactitude. Aussi bien le nouveau noble semble avoir éprouvé comme le vertige de sa haute position. Il devient arrogant, intraitable, et se fit bientôt détester autant qu'il avait été aimé. Le plus déplorable fut que son exemple tourna toutes les têtes. Au lieu de continuer leurs fructueuses opérations, les négociants dieppois fermèrent leurs comptoirs et retirèrent leurs capitaux de la circulation. Ils n'obtinrent pas ces lettres de noblesse tant convoitées, et se ruinèrent, Ango lui-même, comme enivré par sa fortune, commit de lourdes fautes. Il avait élevé l'édifice de sa grandeur : il allait être le principal artisan de sa ruine.