LES CAPITAINES D'ANGO DANS LES MERS D'EUROPE
I est difficile de retrouver dans les mers d'Europe la trace des escadres d’Ango, d’abord, parce que la plupart des contrats maritimes de l'époque n'ont pas été conservés, et surtout parce que les capitaines au service de notre armateur ne tenaient pas à perpétuer le souvenir de leurs expéditions qui n'étaient trop souvent que des pirateries. Nous n’en apporterons qu’une preuve. A la fin de mars 1514!, Jean Ango, de concert avec Richard Héron, Christophe de Prix et Mathieu Doublet, chacun pour un quart, équipa le navire la Normande, dontle commandement fut confié à un certain Jacques Maheut. En avril, la Normande se trouvait sur les côtes de Zélande. Elle y rencontra un navire de Lubeck, chargé de blés, de seigles et de bière, s’en empara et le conduisit à Dieppe. Le capitaine du navire capturé, Mathieu Cosse, réclama par devant Jehan de Chiffreville, lieutenant de l'amiral, à Dieppe, et allégua pour sa défense que Lubeck était l’alliée de la France. On lui donna gain de cause. Les marchandises confisquées furent estimées et de Prix fut condamné à restituer vingt lyons d’or, Ango vingt écus d'or, Doublet dix et Héron quatre écus au soleil et un écu couronné.
Il est probable qu'en opérant des recherches sérieuses et suivies dans les archives de nos tribunaux et dans les minutes de nos notaires, on trouverait des actes semblables, mais ils ne prouveraient rien autre chose que la fréquence de ces actes de pirateries, et aussi la présence des vaisseaux d’Ango. Nous aimons mieux les suivre dans le glorieux concours qu'ils ont toujours prêté aux flottes royales, toutes les fois que nos souverains firent appel au patriotisme du grand armateur. On retrouve en effet dans toutes les expéditions de l'époque la trace de sa féconde activité 2. Aïnsi, le 3 octobre 1526, une de ses escadres, dont le vaisseau amiral se nommait le Léon, prenait une carraque espagnole chargée de marchandises et d’artillerie 3. Elle fut conduite à la baie de Noïrmoutiers, sans doute désemparée et ruinée. C’est ce qui explique, probablement en vertu d’une fausse attri-
1 GosseLin. Documents authentiques et inédits pour servir à l'histoire de la marine normande pendant les xvie et xvire siècles, p. 21.
2 O. Troupe et P. Levor. Batailles navales de la France.
3 GossELIN, ouv. cité, p. 22.
bution du droit d'épave, pourquoi les riverains s’en emparèrent et la brûlèrent. Le 6 février de l’année suivante (1527), quatre navires d'Ango, on a conservé leurs noms : la Salamandre, le Sacre, le Dragon et la Barque du Roy, prenaient deux navires espagnols, la Madeleine et le Corpus Christi'. En 1536, trois navires d’Ango, armés en guerre et commandés, l'Emerillon par Cardin Dutot, l'Allouette par Loys Sevestre, et le Sacre par Nicolas Fouche, faisaient des prises si nombreuses et si fructueuses que deux des hommes de l'Émerillon, Julien Couroyer et Jehan Vautier, vendaient, chacun pour trois cents livres, leur part de prise à un orfévre rouennais, Laurent Poulain 2.
Ces succès répétés et ces fréquentes batailles firent une profonde impression sur les contemporains. Les poètes chantèrent ces exploits, non pas seulement les poètes normands, mais d’autres Français fiers de voir ainsi s’accroître le patrimoine dela gloire nationale. Quelques-uns de ces poèmes devinrent populaires. Le hasard des temps a conservé une « chanson faicte sur le triomphe que les Diepois ont faict sur la mer : et se chante sur le chant de Marceille la Jolie ». La voici dans sa rude et patrintique naïveté :
Les mariniers de Diepe ils ont bien triomphé Pour le bon roy de France estant dessus la mer. Ils estoient equippez trestous en faict de guerre Contre les Allemantz, Flamangs, nos adversaires,
O noble capitaine de Diepe de regnom!
Las! Tu es bien servy de gentilz compagnons.
Les mariniers y sont qui vont dans vos navies, Servant noz ennemis à coups d’artilleries.
Ils porteront les chausses doublées de taffetas, Le sayon de sayette, le pourpoint de damas; Et puis ils s’en iront dessus la mer jolye Contre ses ennemis qui ont sur nous envye.
1 GOsSELIN, OUv. cité, p. 22.
2 Archives du tabellionnage de Rouen, citées par Gosselin (p. 25).
Neuf navires de Flandre sont venus rencontrer Cinq navires de France de Honfleur port de mer, Lesquels ils ont choqué à coups d'artillerie.
Les Diepois sont venus qui faisoient rusterye.
Les bons enfans de Diepe triomphent ceste foys, Soutenant la querelle du noble roy François,
Et ont prins toutes fois trois navires de guerre Desquels ils ont honneur tant par mer que par terre.
Qui fit la chansonnette? Ung noble adventurier, Lequel est de Grenoble, au lieu de Daulphiné, Lequel l’a composée pour l'honneur des vaillances Que les Diepois ont faict pour le bon roy de France.
Un des éditeurs de ce poème, Louis du Bois, prétendait qu'il avaitété composé en souvenir d’un combat livré par les Dieppois aux Anglais pendant la guerre de Cent ans : mais les Anglais ne sont nulle part désignés, tandis que le sont les Allemands et les Flamands, c'est-à-dire les sujets immédiats de l'empereur Charles-Quint et du roi de Castille. Le roi François est également nommé. Il n’est pas jusqu’au costume des mariniers, avec leurs larges chausses et leurs pourpoints de damas, qui ne se rapporte au costume des matelots du xvi° siècle. Tout donc nous porte à croire que « le noble capitaine de Diepe de regnom » n'est autre que notre Ango, et que le bruit des exploits de « ses gentil: compagnons » se répandit jusqu’au Dauphiné.
Ce fut surtout contre les Anglais que le grand armateur dieppois paraît avoir tourné ses efforts. Toutes les fois que François Ier fut obligé de se déclarer contre Henri VIII, il fit appel au dévouement d'Ango, et jamais ce dernier ne manqua au rendez-vous d'honneur que lui assignait son souverain. Ainsi, en 1543, Ango fut un des principaux négociants chargés de
t Louis pu Bots, Extrait des Vaux de Vire, d'Olivier Basselin, suivi d’un choix d'anciens Vaux de Vire (1821, p. 20).
l'équipement et de l’avitaillement de la flotte destinée à opérer contre l’Angleterre. On a conservé divers contrats relatifs à cette expédition. Le 15 janvier et le 24 mars 1544, Robert Michel, marchand à Rouen et capitaine, s'engage à livrer à Ango, au 1 avril, mille barils de chair de bœuf « bonne loyale et marchande, plaine, pacquée, effoncée et foulée en barriques et pipes pour faire victuailles de longue route, et ce à raison de six livres douze sols six deniers par baril de chair ». Le 16 janvier, les boulangers de Rouen s'engagent à livrer 63 000 livres de biscuits, et Robert Michel fait marché pour deux mille barils de chair de bœuf, au prix de huit livres, sept sols et six deniers le baril. Enfin, le 28 juillet 1 546, les tonneliers Robert Picquenot et Jehan Hautemers, reçoivent, du trésorier de la marine, 337 livres dix solz, prix de 250 tonneaux de futailles par eux fournies à Ango pour loger de la bière achetée à Dieppedale et au Croisset, à raison de 27 sols par tonneau !.
Ango, de son côté, avait lancé ses naviressur mer. Une deses escadres, composées de cinq navires, avait, en 1543, livré aux lourdes galéasses flamandes une véritable bataille navale. Une de ces galéasses, le Petit Coq d'Anvers, de 120 tonneaux, avait ouvert le feu, mais avait été prise et ramenée à Dieppe. Des lettres patentes du 14 juin 1543, enregistrées au parlement de Normandie, approuvent cette prise.
En 1545, lorsque les Anglais essayèrent de s'installer à Boulogne et de s’y fortifier, ce fut par toute la France comme une explosion d'indignation nationale. On fit de grands préparatifs pour reprendre aux éternels ennemis du pays ce poste dangereux. Les ambassadeurs vénitiens ont constaté ce mouvement patriotique. « Pendant tout l'hiver de 1545, écrivait Marino Cavalli ?, on ne fit que ramasser de l'argent et rassembler des soldats pour reprendre Boulogne. Les espérances étaient si grandes qu’on voulait même faire une descente en Angleterre et pousser les Ecossais à y pénétrer de leur côté. L’escadre était de 22 galères et de 250 voiles carrées, que devaient monter 18 000 hommes, réduits à 0 000 par les voleries que les ministres font en pareil cas. » Ango avait été un des premiers à mettre ses navires à la disposition du roi contre les envahisseurs. La reconnaissance populaire s'empara même de ce fait. Les poètes la chantèrent au concours du puy de l’Assomption, à Dieppe 3 :
1 Ces divers contrats ont été cités par Gosselin (ouv. cité), p. 26.
2 Relations des ambassadeurs Vénitiens; édition Tommaseo, p. 337. 3 Quatrain cité par Vitet, Histoire de Dieppe, t. Il, p. 423.
Ce fust luy, luy seul qui fist armer
La grande flotte expresse mise en mer,
Pour faire veoir à l'orgueil d'Angleterre
Que Françuys estoit roy et sur mer et sur terre.
Ango fit donc jusqu'au bout son devoir de bon français et, sans négliger pour autant ses intérêts, n’hésita jamais à reconnaître, par son dévouement patriotique, les faveurs dont le combla l'amitié de François Ier; mais ce fut surtout au delà des mers européennes que, grâce à son énergique direction, ses capitaines allaient rendre au pays de véritables services en ouvrant de toutes parts des voies nouvelles au commerce, et en inaugurant une série de voyages au long cours qui allaient, pour de longues années, assurer la prospérité de nos provinces maritimes.
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