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LES CAPITAINES D'ANGO DANS L'AMÉRIQUE DU SUD

L'Amérique du Sud, au contraire, fut explorée au grand jour, et avec beaucoup moins de ménagements, car ses immensités s'ouvraient à peine aux convoitises et aux espérances des navigateurs, et les Portugais n'avaient qu'un droit de possession, fort contesté, sur le continent qu'ils nommaient alors terre de Santa-Cruz, et qui devait bientôt porter le nom de Brésil. Ce fut donc le Brésil que fréquentèrent de préférence les marins normands, et c'est avec les peuples de cette région qu'Ango ouvrit les relations les plus nombreuses, et nous dirions volontiers les plus régulières.

Sans nous attarder au voyage, sinon problématique, au moins contestable de Jean Cousin ?, qui, dès 1488, si l'on en croit une tradition constante, aurait entrevu les côtes brésiliennes, ce fut un capitaine normand, Paulmier de Gonneville, qui, en 1503, aborda d’une façon authentique le continent américain, en prit possession, et, comme témoignage de sa découverte, ramena avec lui quelques Brésiliens. La relation de voyage qu'il composa, et que nous a conservée le hasard des temps, renferme plusieurs passages qui semblent indiquer que Gonneville ; aurait été précédé sur le continent par quelques-uns de ses compatriotes. « Or, passez le tropique Capricorne, écrivait-il, hauteur prinse, treuverent estre plus eloignez de

1 Edition Scheffer, p. 14.

2 GArFAREL, Les Découvreurs Français du xiv° au xvie siècle, pp. 39-113.

3 Déclaration de voyage du capitaine Gonneville et ses compagnons aux Indes. — Relation du voyage de Gonneville.—C. n'Avezac, Nouvelles annales des voyages, 1869.

l'Affrique que du pays des Indes occidentales, où d’empuis aucunes années en ça les Dieppois, les Malouins et autres Normands vont quérir du bois à teindre en rouge, coton, guenons, perroquets et autres denrées ». En outre, lors de son second débarquement sur la côte, Gonneville remarqua que les indigènes connaissaient déjà les Européens, « comme estoit apparent par les denrées de chrestienté que lesdits Indiens avoient ». Ils avaient même éprouvé les redoutables effets des armes à feu, dont ils avaient une grande terreur. Enfin, un documentanonyme !, qui paraît remonter aux premières années du xvit siècle, la Copia des Newen Zeitung auss Pressilig Land, parle d'arrivages antérieurs et répétés sur la côte brésiliennede marins dépeints par les indigènes aux Portugais, de telle façon qu'on ne peut méconnaître en eux des Français, et particulièrement des Normands. « Les habitants de cette côte rapportent que de temps en temps ils voient arriver d'autres navires, montés par des gens qui sont habillés comme nous. D’après ce que disent les indigènes, les Portugais jugent que ce sont des Français. Ils ont généralement la barbe rousse. »

Certes, il serait imprudent d'avancer que ces premiers navigateurs français étaient tous Normands et tous au service des Ango, mais ce fu’ une tradition constante, dans la maison du grand armateur, que d'expédier chaque année de nombreux navires dans cette direction. « En l’année 1504, lisons-nous dans un document portugais, c'est-à-dire rédigé par des ennemis, et dont le témoignage, par conséquent, ne peut être suspecté, les Français arrivèrent au Brésil, pour la première fois, au port de Bahia:,; ils entrèrent dans la rivière de Paguaraçu, qui se trouve dans la même baie, y firent leurs échanges, et, après de bonnes affaires, retournèrent en France, d’où vinrent depuis trois navires. Or, tandis que ceux-ci étaient dans le même endroit occupés à trafiquer, il entra quatre bâtiments de la flotte du Portugal qui leur brûlèrent deux navires et leur prirent le troisième après leur avoir tué beaucoup de monde. Quelques hommes cependant s'échappèrent dans une chaloupe et trouvèrent, à la pointe Itapurama, à quatre lieues de Bahia, un navire des leurs qui les rapatria. » 1l y avait donc, dès 1504, au moins quatre navires français qui trafiquaient en même temps et

1 Humsozor, Histoire de la Géographie du nouveau continent. V. 239-258. — TEr- NaAux-Compans, Nouvelles annales des voyages (1840, pp.306-309).— VARNHAGEN, Historia geral do Brasil, 1, 435.

2 Enformacao do Brasil et de suas capitanas (1584). Document cité par VARNHAGEN, Historia geral do Brasil, 1, 412-414.

sur le même point de la côte brésilienne. Le capitaine Jean Denys, de Honfleur, un des lieutenants d'Ango, a déjà ! été signalé par nous comme naviguant dans les caux canadiennes, dès l'année 1506, et le gran capitano francese, dont nous avons également cité le témoignage ?, ajoute que « depuis cette époque, beaucoup d’autres navires français ont abordé au Brésil sans y rencontrer aucune trace de la domination portugaise. Aussi, les habitants sont parfaitement libres et ne reconnaissent ni puissance royale ni lois. Ils ont un penchant marqué pour les Français, qu'ils préfèrent à tous les autres peuples qui fréquentent leurs côtes. On pourrait comparer ces peuples à une table blanche sur laquelle le pinceau n'a point encore laissé de traces, ou à un jeune poulain qui n’a pas connu de frein. »

On sait aujourd'hui le nom de ce « gran capitano francese », dont Ramusio avait inséré la relation 3 dans sa collection de voyages. « Nous regrettons, disait-il 4, de ne pas le désigner autrement parce que nous paraissons ne pas rendre justice à la mémoire d'un gentilhomme d'un si grand mérite ». Ses vœux ont été de nos jours exaucés. On sait que c'était un Dieppois, un ami et un lieutenant d'Ango, Jean Parmentier. Vers 1830, un heureux bibliophile, Estancelin:, découvrait à Sens un manuscrit intitulé « Mémoire que nous issismes du Havre de Dieppe, le jour de Pasques, 18 jour du mars 1529, environ deux heures après midi, et nostre nef, la Pensée, fut mise en rade honnestement, sans toucher; mais le Sacre toucha et ne peut issir de ceste marée, et issit et fut mis en rade la marée après minuit. » C'était le journal de bord de deux navires dieppois, appar-

1 Voir plus haut, p. 17.

2 Ramusto, ouv. cité, t. IL, pp. 355-356 : « Di poi molti altri navilii di Francia vi sono stati, e mai non travarono Portoghsi in terra alcuna che lo tenessero per il re d Portogallo, e quelli della terra son liberi, e non sogetti ne al re ne al legge, ed amano piu le Francesi che qualcunque altra gente che vi pratichi : detti popolo sono come la tavola bianca nella quale non v’ é encora stato posta il penicillo, ne designato cosa alcuna, over come sia un poledro giovanni, il quale non ha mai portato. »

3 Voici le titre exact de la relation : Navigazioni d'uno gran capitano del mare francese del luogo di Dieppa, sopre le navigazione fatte alla terra nuova dell Indie occidentali chiamata la Nuova Francia. et sopra la terra del Brasil, Guinea, isola di san Lorenzo, et quella di Sumatra, fino alle quali hanno navigato le caravele et navi francese.

4 Ramusio, ouv. cité : « Ma ben à dolemo di non sapere il nome dell’ autore, perciochi, non ponendo il suo nome, ci pardi fore ingiuria alla memoria di cosi valente e gentil cavaliero, »

. $ EsranceuiN, Recherches sur les voyages et découvertes des navigateurs normands en Afrique, dans les Indes occidentales et en Amérique.

tenant à la maison Ango, la Pensée et le Sacre, que leur capitaine Jean Parmentier, conduisit jusqu'à Sumatra. En comparant ce journal de bord à la partie de la relation de Ramusio qui se rapportait au voyage du capitaine anonyme à Sumatra, Estancelin s’aperçut' que journal et relation étaient identiques, ou plutôt que le journal n'était que le commentaire de la relation. Le « capitano Francese » n’est donc autre que Jean Parmentier, et Jean Parmentier est bien le capitaine au service d'Ango, qui se fit un nom par ses nombreux voyages, spécialement dans la direction du Brésil.

Voici comment Parmentier, d’après la relation de Ramusio, décrivait les régions brésiliennes qu'il avait visitées : « La terre du Brésil est située au delà de la ligne équinoxiale, dans la partie méridionale... Entre le fleuve Maragnon et le cap Saint-Augustin, on rencontre des peuplades, dont quelques-unes ont les mœurs douces et sociables, et les autres conservent des habitudes belliqueuses; on y rencontre des plantations, des maisons et des châteaux recouverts d’écorces d'arbres. Les hommes ainsi que les femmes sont nus; ils ont pour armes des arcs et des flèches dont l'extrémité porte une pointe de bois très dur. Les nobles et les personnes élevées en dignité ont le visage percé de trous dans lesquels ils placent des pierres blanches et bleues bizarrement sculptées. Leurs colliers sont des espèces de chapelets ornés d'écailles de poissons, et ils portent d'énormes panaches attachés sur le dos. Lorsqu'ils assistent à quelque banquet pour se repaître de la chair d'un ennemi, quelques-uns, pour ajouter à leur gentillesse, imaginent de se peindre le corps de diverses couleurs, et d’autres, se couvrent de plumes de la tête aux pieds, ce qui ne laisse pas que d'être curieux à voir.

» Le long de cette côte et vers le couchant, les Portugais n’ont élevé ni château, ni forteresse; seulement, on trouve, dans un lieu dit Pernambuco, situé après le cap Saint-Augustin, une petite citadelle de bois qui sert d'asile à quelques Portugais exilés. La partie la plus fréquentée par les Français et par les Bretons est située entre le cap Saint-Augustin et le port Royal, qui est placé au 12° degré; c’est aussi dans cette partie que se trouvent les meilleurs bois de Brésil et en plus grande quantité.

» On ne rencontre, le long de cette côte, aucune forteresse ni château qui

1‘ Pour n’en donner qu’une preuve, trois petites îles près de Sumatra sont nommées, dans le journal de Parmentier, la Loyse, la Marguerite etla Parmentière, Nous les retrouvons sur la carte annoncée à la relation de Ramusio sous les noms de la Loyse, la Margarite et la Formentière.

indique la présence des Européens... La population se montre plus affable aux Français qu'aux Portugais. Le terrain de ces contrées est bon et fertile en arbres fruitiers, dont les produits sont, pour la plupart, propres à la vie animale; l'air y est fort sain; la côte a de bons ports, et, en quelques lieux, des rivières que l'on pourrait utiliser. Leurs maisons et leurs plantations sont entourée. de palissades. Les deux sexes vont également nus sans en paraître embarrassés. Ils sont armés comme leurs voisins, ne se servent pas de monnaie, et ne savent point compter au-delà du nombre de leurs doigts, en y comprenant ceux des pieds. Ils échangent des bois précieux contre de petites haches, des coins de fer et des couteaux...

» Les habitants du Brésil vivent des produits du pays qui sont des fèves, des navets, du millet, etc. Ils ont en abondance des poules, des oies, des perroquets, des canards, des lièvres, des lapins et autres espèces de gibier ; leur boisson est une sorte de bière qu'ils fabriquent avec du millet, et avec laquelle ils s’enivrent souvent. Ils labourent leurs terres au moyen de bèches de bois; ils se nourrissent de serpents, de lézards, de tortues, de sauterelles et de poissons. [ls n’ont point d'heure fixe pour leur repas, qu'ils prennent lorsqu'ils ont faim, le jour comme la nuit. Ils livrent facilement leurs filles aux étrangers, mais ne permettent pas que ceux-ci touchent à leurs femmes, qui, de leur côté, se montrent fidèles à leurs maris. »

Telle est la première description du Brésil par un Français. Tous les détails sont précis et les observations exactes. Les auteurs! contemporains, Français ou étrangers, Thevet, Lery, Gandavo, Staden, Schmiedel, confirment tous ces renseignements. Ou bien Parmentier a fait un long séjour dans le pays, ou bien il y est revenu à plusieurs reprises : nous accepterons volontiers cette seconde hypothèse, car un véritable courant de relations semble avoir été établi de France au Brésil et de Brésil en France. Ce ne sont pas seulement les capitaines d’Ango qui vontau Brésil ; rien que dans la première moitié du xvie siècle nous avons retrouvé, dans les documents de l'époque, la trace des voyages entrepris au Brésil, en 1523, par Jacques de Saint-Maurice, commandité par un marchand de Dieppe, Jehan Terrien?; én 1530, par Nicolas Guimestre, de Fécamp, sur la Madeleine; en

1 THEVET, Singularitez de la France antarctique. — Cosmographie universelle, — Léry, Histoire d’un voyage fait au Brésil. — GanDavo, Histoire de la province de Santa- Cruz. — V. ScHMIEDEL, Histoire de son admirable navigation au Brésil et à la Plata de 1534 à 1554. — Hans STADEN, Voyage au Brésil,

2 GossELix, ouv. cité, p. 143 : Ce Terriea revenait à Rouen « chargé de grands

1541, de Guillaume Houzard, sur la Perrine; de Richard Buisson, de la Bouille, sur la Madeleine '; de Jean Laurens, de Honfleur, sur la Marye; de Jean Hardy, de Honfleur, sur la Fleurye; de Geoffroy Penne, de Rouen, sur la Bonne adventure; de Martin Cavalier, de Rouen, sur la Marie; de Gérard Mallet, de Rouen, sur la Loyse; en 1543, de Robert Michel et Christophe Lioneys, sur la Catherine; en 1544, d'Olivier Vasselin, de Granville, sur l'Autruche ; en 1546, de Nicolas Lemarinier, sur la Bonne adventure; en 1549, de Rogné et Jean Féré, sur la Salamandre; de Thomassin Auber, sur la Trinité, etde Morel, sur la Blanche ?. 11 serait facile de citer bien d'autres noms, mais nous ne pourrions que confirmer ce que nous venons d'avancer, à savoir que le Brésil était, dans les cinquante premières années du siècle, fréquenté par nos compatriotes de préférence à toute autre contrée américaine. |

Il est vrai de reconnaître que les Brésiliens accueillaient avec empressement nos compatriotes. Dès qu’un navire français était signalé au large, ils couraient au rivage. Ils s’empressaient autour de nos matelots, leur apportaicnt des vivres frais, leur prodiguaient tous les soins de l'hospitalité et s’ingéniaient à leur plaire. Nos compatriotes voulaient-ils s'enfoncer dans le pays, aussitôt des guides indigènes se proposaient pour les accompagner. Quelques-uns les portaient même sur leurs épaules pour leur épargner la fatigue du chemin. A peine étaient-ils arrivés dans les villages indiens, que les femmes les entouraient pour laver leurs pieds, leur présenter de la farine fraîche et des viandes boucanées. Elles poussaient même parfois la prévenance jusqu'à leur offrir des membres humains soigneusement bouillis ou rôtis. Il faut lire dans les naïves descriptions de Léry 3 leur joie enfan-

biens, de grand nombre d'or en barres et en lingots, de pierres précieuses, de sucre et de caisses de confitures » lorsqu'il fut assailli par les Portugais. —Jugement en sa faveur du parlement de Rouen, 13 janvier 1523.

1 La Madeleine, équipée en guerre et commandée par le capitaine Richard Simon, s’empara d’un navire espagnol, la Catherine, qui revenait du Pérou chargé d'or, de pierreries et de sucre. Or, les propriétaires de la Catherine étaient l'empereur Charles V et son fils, qui réclamèrent. L’amirauté donna raison aux demandeurs. Le Parlement ne se décida qu'après enquête, sur l’injonction du roi de France, et seulement le 12 mai 1551, à ordonner la restitution.

2 Tous ces noms figurent dans des contrats ou autres documents analysés et cités par GossELIN, ouv. cité, pp. 143 et suiv.

3 Lérv, Histoire d’un voyage fait au Brésil, $ 18 : « Ce qu’on peut appeler loix et police civile entre les sauvages : comment ils traittent et reçoivent humainement leurs

tine et leurs complaisances, parfois naïves, mais toujours sincères. « Ils aiment tant extrêmement leurs amis et confederez, tels que nous estions, de ceste nation nommée Toüenpinambaoults, que plustost pour les garentir, et avant qu'ils receussent aucun desplaisir, ils se feroyent hascher en cent mille pièces, ainsi qu'on parle : tellement que les ayant experimentez, je me fierois, et me tenois de fait lors plus asseuré entre ce peuple que nous appelons sauvages, que je ne ferai maintenant en quelques endroits de nostre France. » Ce bon accueil contrastait avec la haine que les Brésiliens semblaient avoir vouée aux Portugais. Ces derniers, en effet, fiers, emportés, cruels, ne cachaient aux indigènes ni leurs mépris, ni leurs convoitises. Ils ne se contentaient pas de les exploiter : ils les maltraitaient; aussi la comparaison était-elle tout à notre avantage. Ainsi que l'écrivait un des capitaines d’Ango, Parmentier, « si le roi François | voulait tant soit peu lâcher la bride aux négociants Français, en moins de quatre à cinq ans, ceux-ci leur auraient conquis l'amitié et assuré l'obéissance des peuples de ces nouvelles terres, et cela sans employer d’autres armes que la persuasion et les bons procédés. Dans ce court espace de temps, les Français auraient pénétré plus avant dans l’intérieur du pays que n'ont fait les Portugais en cinquante ans, et probablement les indigènes chasseraient ces derniers comme leurs ennemis mortels. »

Entre les Brésiliens et les Français, les meilleurs intermédiaires furent les interprètes normands. C’étaient de hardis aventuriers qui n'hésitaient pas à se fixer au milieu des tribus brésiliennes, apprenaient leur langue et se conformaient à leurs usages. D'une bravoure à toute épreuve, d'une activité que rien ne lassait, ils gagnaient à cette vie difficile une incomparable énergie. Les Brésiliens, grands appréciateurs de la bravoure, les aimaient aussi pour leur adresse, pour leur complaisance, pour la facilité avec laquelle ils se conformaient aux usages nationaux. Ces interprètes paraissent même, en certaines circonstances, avoir outrepassé leurs instructions, ou même les avoir exécutées avec un zèle mal entendu, car bon nombre d'entre eux poussèrent l'oubli de leur origine jusqu’à renoncer à leur religion, et même à prendre part aux plus horribles festins du cannibalisme ?. Ils devenaient en quelque sorte les compatriotes d'adoption des

amis qui les vont visiter : et des pleurs et discours joyeux que les femmes font à leur arrivée et bien venue. »

1 Ranusio, Raccolta di viaggi, t. II, p. 357.

2 Léry, ouv. cité, $ 7 : « Sur quoy, à mon grand regret je suis obligé de réciter icy

Brésiliens. Ils se créaient même une famille, car tous prenaient femme dans le pays. Quelques-uns d’entre eux, comme ce Goset' dont Léry a conservé le souvenir, acquéraient un tel crédit qu'ils devenaient de véritables chefs et imposaient leur nom à la tribu qui les avait adoptés.

Malgré leurs mœurs relachées, ces interprètes rendirent au commerce français d'inappréciables services, et étendirent notre influence dans tout le continent. On le savait si bien que les étrangers eux-mêmes cherchaient à se faire passer pour Français. L'anglais Knivet !, dont les compagnons portugais venaient d’être massacrés par les Brésiliens, ayant eu la présence. d'esprit de se déclarer Français, fut aussitôt épargné et bien traité. L'allemand Hans Staden:3 était sur le point d'être égorgé, quand il se prétendit l'ami des Français. Confronté avec un interprète normand, dont il ne comprenait pas le langage, il allait être immolé, mais sa barbe rousse le sauva en lui permettant d'affirmer qu'il n'était pas Portugais, puisque tous les Portugais avaient la barbe noire. Conduit quelques semaines plus tard vers un puissant cacique, Quoniambebe, il essaya de l'apitoyer sur son sort. « Tu es un Portugais, lui répondit le barbare, puisque tu n'as pas su causer avec l'interprète. » Et il ajoutait : « J'ai déjà pris et mangé cinq Poriugais, et tous prétendaient être des Français : cependant ils mentaient. » |

Notre influence sur les Brésiliens était donc considérable, puisque les autres peuples européens se couvraient de notre nom comme de la meilleure des sauvegardes. Aussi, les capitaines d'Ango avaient-ils beau jeu à débarquer leurs marchandises, et, si la fantaisie les prenait de s'enfoncer dans l'intérieur du pays pour en explorer les richesses, ils étaient assurés d'un bon accueil. Un véritable commerce régulier, avec articles d'importation et d'exportation, s'était établi entre la France et le Brésil. Peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt d’indiquer les principaux objets de ce commerce.

Les marchandises importées d'Europe étaient des pièces de toile et de

que quelques truchements de Normandie qui avoient demeuré huit à neuf ans dans ce pays là pour s'accommoder à eux, menans une vie d’atheiste, ne se polluyèrent pas seulement en toutes sortes de paillardises et vilenies parmi les femmes et les filles.... mais aussi surpassant les sauvages en inhumanité, j'en ai ouy qui se vantoient d’avoir tué et mangé des prisonniers. »

1 Léry, ouv. cité, 8 18.

2 Relation de Knivet, insérée dans Purchas, His Pilgrims, t. IV, pp. 1217-1237.

3 Relation de voyage de Hans Staden, insérée dans la collection Ternaux-Compans, PP. 115, 119, 126.

drap, de la quincaillerie, de la verroterie, des peignes et des miroirs, etc. « Les sauvages, lisons-nous dans la relation d'Hans Staden', ajoutaient que les Français venaient tous les ans dans cet endroit, et leur donnaient des couteaux, des haches, des miroirs, des peignes et des ciseaux. » « On leur donnait, lisons-nous dans Ramusio, des bêches, des coins, des couteaux et autres ferrailles, car ils estiment plus un clou qu'un écu. » Léry énumère les mêmes articles3 : « Or parce que nous n'allions point par pays, que nous n’eussions chacun un sac plein de mercerie, laquelle nous servoit au lieu d'argent pour converser parmi ce peuple : au departir de là, nous baillasmes ce que il nous pleut : assavoir cousteaux, cizeaux et pincettes aux bons vieillards ; des peignes, mirouers et bracelets, des boutons de verre aux femmes, et des hameçons à pescher aux petits garçons. » Ces marchandises sont encore mentionnées dans les contrats, passés entre armateurs et capitaines 4, que le temps a respectés. Aussi bien ces habitudes commerciales se sont longtemps maintenues, car les tribus sauvages ont toujours eu une prédilection marquée pour les mille brimborions, dont elles ne comprennent pas l'usage, mais bui les charment par leur imprévu et leur étrangeté. Mieux avisés, quelques Brésiliens réclamaient des armes. Dès qu’ils connurent le terrible effet des armes à feu, et se rendirent compte de la supériorité que ces armes assuraient aux Européens, ils voulurent en avoirt. On eut d’abord la sagesse de les leur refuser. Quelques négociants moins scrupuleux ou plus imprudents consentirent à leur en livrer. Il est vrai que les sauvages n’osèrent pas et ne surent pas s'en servir. Hans Staden 6 raconte que son maitre, le cacique Quoniambebe, possédait une arquebuse dont il était très fier, mais, dans les moments de danger ou sur les champs de bataille, il la confiait à son esclave européen, en lui ordonnant de s’en servir contre les ennemis.

Quant aux articles brésiliens, ils étaient encore peu nombreux : à peine

1 Hans STADEN, ouv. cité, p. 110.

2 Ramusio, ouv. cité, t. III, p. 335 : « E li barattano con le dette manare, cunei, e coltelli, ed altri ferramente, a tal che stimano molto piu caro un chioda che uno scudo. »

3 LéRy, ouv. cité, $ 18.

4 DE FRÉvILLE, Commerce maritime de Rouen, t. 1, passim. Voir l'énumération des marchandises emportées par Gonneville, capitaine de l'Espoir, en 1503.

$ Dès 1503, Arosca, cacique brésilien, consentait à laisser partir son fils Essomericq, à condition que le capitaine Gonneville lui apprendraïit « l’artillerie ». Cf. GAFFAREL, Les Découvreurs français du xive au xvie siècle, p. 103.

6 Hans STADEN, ouv. cité, pp. 93-105.

quatre à cinq. Voici, par exemple, quelles étaient les marchandises brésiliennes rapportées en 1530 par le navire la Pélerine ! : 5 000 quintaux de bois précieux, 300 de coton, 300 de graines de coton, 600 perroquets sachant déjà quelques mots de français, 3 000 peaux de léopards et autres animaux, 300 singes et guenons, minerais d'or, huiles médicinales, le tout pour une valeur de 602 300 ducats. Les animaux surtout étaient fort recherchés, et, au premier rang, les singes et les perroquets. Les singes sont nombreux au Brésil. Sapajous et sagouins, singes hurleurs et singes lions, ouistitis, tous les types les plus étranges, toutes les variétés les plus faciles à apprivoiser se rencontrent dans les forêts de l’intérieur et même sur la côte. Aussi, capitaines et matelots en rapportaient-ils à chaque voyage de nombreux spécimens. Les sagouins plaisaient plus que les autres, sans doute à cause de leur rareté, car ils supportaient difficilement la traversée, et ne s’acclimataient en France qu'avec peine. Ainsi que le constate Léry 2 : « De faict, s’il estoit aussi aisé à repasser la mer qu'est la guenon, il seroit beaucoup plus estimé : mais outre qu'il est si délicat qu'il ne peut supporter le branlement du navire sur mer, encore est-il si glorieux que, pour peu de fascherie qu'on luy face, il se laisse mourir de despit. » On en voyait pourtant quelques-uns en France, car c'est à un de ces animaux que Clément Marot: faisait allusion, quand il faisait ainsi parler son valet Fripelipes :

Combien que Sagon soit un mot Et le nom d’un petit marmot,

Plus encore que ces jolis animaux, les perroquets brésiliens étaient fort appréciés en France. Nos marins tenaient à honneur de rapporter chez eux, comme un souvenir vivant de leur voyage, quelque ara au brillant plumage, ou, pour employer une expression du temps, quelque papegai aussi étonnant par la richesse de sa robe que par la variété de son langage. Les indigènes les avaient d’abord cédés facilement, mais ils haussèrent

‘ Protestation de Bertrand d’Ornessan, baron de Saint-Blancard, contre la capture de la Pélerine. Document cité par VARNHAGEN, Historia geral do Brazil, 1, 441 : « Et inter alias merces de quibus navem oneravit fuerunt quinque mille quintalia ligni brasilii, et tricenta quintalla bombicis, et tantumdem granis illius, et sexcentos psittacos jam linguam nostram conatos, et ter mille pelles leopardorum et aliorum animalium diversorum colorum, et trescentas simias seu melius aguenones, et de mina auri purificata, et de oleis medicabilibus..…. »

2 LÉRY, ouv. cité, $ 10.

3 MaroT, édit. Jannet, t. I, p. 242, épitre 1.

leurs prix, dès qu'ils s’aperçurent de la haute estime où les tenaient nos compatriotes. « Ceux du pays', écrira Thevet, en font grand compte, et les tiennent si cher qu'à grand peine souffrent-ils que un estranger en aye que à bonnes enseignes. » D'après Gandavo?, les Brésiliens n'échangeaient un de ces oiseaux parleurs que contre deux ou trois esclaves. Léry 3 rapporte ce trait d'une femme tupinamba qui aimait tellement son perroquet, que, lorsqu'on lui demandait à quel prix elle le vendrait, « elle répondoit par mocquerie, moca ou assou, c'est-à-dire une artillerie, tellement que nous ne le eusmes jamais ainsi d'elle. » Les plus estimés de ces perroquets se nommaient les aiourous. Nos interprètes normands faisaient métier d'en élever. L'un d'entre eux en vendit un à Léry « qu'il avoit gardé trois ans, lequel professoit si bien tant le sauvage que le Français qu'en ne le voyant pas vous n’eussiez sceu discerner sa voix de celle d’un homme 4. »

Les perroquets n'étaient pas les seuls oiseaux qu'on aimait à rapporter en France. Ainsi les toucans étaient fort appréciés à cause de leurs plumes éclatantes, dont on garnissait des épées ou des toques de cérémonie. L'innombrable tribu des colibris et des oiseaux mouches, si richement représentée au Brésil, était encore très recherchée, surtout à cause de leurs plumes, dont on se servait alors beaucoup pour les riches toilettes des dames de la cour6. Chaque navire qui revenait en France rapportait une provision de ces frêles et splendides ornements, et leurs propriétaires étaient assurés d’en retirer des bénéfices inespérés.

Le coton, les épices, les minerais, les huiles médicinales ne figuraient encore qu'à titre de curiosité parmi les objets d'importation brésilienne. I]

1 THEVET, Cosmographie universelle, p. 939.

2 GanDavo, Histoire de la province de Santa-Cruxz, p. 85.

3 LÉRy, ouv. cité, $S 11.

4 LÉRy, ouv. cité, SS 11 et 22. Léry aurait voulu donner à Coligny ce perroquet, mais il fut obligé de le sacrifier, pour ne pas succomber lui-même à la famine. « Je le mis cinq à six jours caché sans luy pouvoir rien baïiller à manger, tant y a, nécessité pressant, joint la crainte que j'eus qu'on ne me le dérobast la nuict, il passa comme les autres. »

$ THEVET, Singularités de la France antarctique, $S 47. Le toucan est encore aujourd’hui fort recherché par les sauvages brésiliens. Ils mêlent ses plumes à celles de l’ara pour en faire des coiffures symboliques que l’on conserve dans une cabane sacrée, et qu'il est interdit aux femmes de voir, sous peine de mort. Cf. CasTELNau, Voyage dans l'Amérique méridionale, 1, 447.

6 FerpiNanD Denis, De arte plumaria.

n'en était pas de même pour les bois précieux, surtout pour les bois de teinture, qui formaient le chargement essentiel de nos navires. Le Brésil, en effet, est riche en essences tinctoriales. Dès que nos négociants se furent rendus compte des richesses que leur offraient les forêts du Nouveau- Monde, l'exploitation des bois précieux commença pour ne plus s'arrêter. Ce ne fut même plus une exploitation, mais une destruction, Il faut voir, dans les planches naïves qui accompagnent la Cosmographie universelle de Thevet, les Brésiliens s'escrimer à coups de hache contre les arbres splendides qu'ils trouvaient en abondance dans toute la région. Les uns préparent à l'avance sur le rivage de grands tas de bûches, prêtes à être embarquées ; d'autres chargent sur leurs épaules des poutres énormes et se frayent difficilement un passage à travers les fondrières. Ceux-ci, plus expéditifs ou plus paresseux, mettent le feu au pied pour s'épargner la peine de scier, et peu à peu l'incendie gagne le reste de la forêt '. Quelques années de ce gaspillage effrené suffirent par anéantir bien des essences précieuses, mais les capitaines d'Ango en trouvèrent toujours autant qu'ils purent en emporter sur leurs navires. Les bois les plus estimés étaient l’araboutan et l'ibirapitanga. Le premier atteignait parfois des proportions gigantesques. Comme il ne croissait que sur les hauteurs et souvent assez loin de la mer, les Brésiliens étaient obligés de le débiter en morceaux pour le transporter plus facilement, et ils en perdaient des quantités considérables. Quant à l’ibirapitanga, dont les feuilles étaient semblables à celles du buis, et les fleurs à celles du muguet, on en distinguait trois espèces : le brazil qui fournissait une teinture très brillante, le brazilassou de qualité inférieure, et le brazileto qui ne donnait que des produits médiocres. On en fabriquait pourtant des meubles précieux, et, à cause de sa résistance, d'excellent bois de charpente. Plongé dans l'eau, il durcissait; aussi était-il fort estimé pour la construction et la réparation des navires. Nos négociants ramassaient encore le jacaranda, dont la couleur brune tirait sur le violet. Ils connaissaient, mais ne paraissaient pas avoir beaucoup apprécié l’acajou. « Mais surtout je dirai ? qu'il y a un arbre en ce pays-là, lequel avec la beauté sent si merveilleusement bon, que, quand les menuisiers les chapotoyent ou rabotoyent, si nous en prenions des copeaux ou des buschilles en la main, nous avions la vraye senteur d’une franche rose. » Bien que les

1 THEVET, Cosmographie universelle, pp. 950-954. 2 LÉry, ouv. cité, 8 13.

forêts brésiliennes aient aujourd'hui perdu l'exubérance de leur végétation, et soient toutes plus où moins maltraitées, les voyageurs contemporains sont encore unanimes dans l'expression de leur admiration pour ces beautés de la nature. Aussi, quel ne devait pas être l'enthousiasme de nos ancêtres du xvie siècle en présence de telles magnificences !

Le commerce assurait donc à nos compatriotes dans le Brésil des ressources et une influence immenses. Si le gouvernement français, mieux éclairé sur ses véritables intérêts, avait consenti à détourner vers le Nouveau- Monde la minime partie de richesse et d'énergie qu'il dépensait en pure perte à de stériles expéditions en Europe, il est hors de doute que les Brésiliens auraient accepté facilement notre domination. [ ne le fit pas : ce fut une faute et un malheur.

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