‹ Jean Ango [microforme]Chapitre 7 sur 11 · LES CAPITAINES D'ANGO AUX CÔTES D'AFRIQUE · texte numérisé non relu

LES CAPITAINES D'ANGO AUX CÔTES D'AFRIQUE

Il est un autre pays que, tout autant que le Brésil, fréquentaient les capitaines d'Ango, et où, avec l’aide du gouvernement, ils auraient également pu fonder une colonie florissante. On sait que, dès la fin du xrve siècle, les Dieppois s'étaient aventurés sur les côtes de l'Afrique occidentale et y avaient fondé de florissants comptoirs. Les grandes guerres du xve siècle, l'indifférence systématique de la royauté et une série d’expéditions malheureuses interrompirent ce fructueux commerce, mais la tradition ne s'en perdit jamais, et, dès que les Dieppois et les autres Normands eurent le loisir de songer de nouveau à leurs entreprises d'outre-mer, la côte de Guinée, la Mine d’or ou la Malaguette, comme ïls la nommaient, fut encore visitée par eux. Ni Jean Ango, ni son père n'oublièrent la route qui leur avait été frayée, et, malgré l'hostilité déclarée des Portugais, ils reprirent l:urs courses productives en Afrique.

Nous savons déjà que Jean Cousin s'était aventuré très loin au sud, si toutefois il est vrai qu'il soit parvenu à doubler le cap de Bonne- Espérance. Parmentier visita également ces parages. Voici la description

1 GarFraREL, Les Découvreurs français du :xive au xvie siècle. — Gravier, Les expéditions à la côte d'Afrique avant les Portugais.

qu'il en donne, d'après Ramusio ! : « La Guinée fait partie de l'Afrique et touche aux côtes de Barbarie; elle commence au cap Vert... c'est la basse Ethiopie dont les peuples parlent différentes langues et sont gouvernés par des rois assez nombreux, auxquels ils obéissent comme nous obéissons à nos princes; ces peuples sont idolâtres. Leurs habillements, formés d'une étoffe de coton, diffèrent toujours pour la forme. Depuis le cap Vert jusqu’à la rivière de Manicongo, on ne rencontre qu'un seul château ou forteresse, qu'on appelle le château de la Mine, où le roi de Portugal a placé une trentaine de personnes pour commercer avec les nègres qui descendent des hautes terres avec de l'or et de la malaguette qu'ils vont échanger aussi à la rivière ou Rio de Cesti, où se fait le plus grand commerce de la côte. Dans la partie de cette rivière qui est fréquentée par les Portugais, on ne voit aucune fortification, ni bâtiment qui tienne pour eux plutôt que pour les Français, et, si les premiers en exportent des marchandises, comme poivre, ivoire, cuirs et autres, ils sont obligés de les acheter aux naturels, en payant des droits à leurs princes et rois, et en échangeant des marchandises, car ces peuples n'ont point de monnaie. Les Français sont reçus avec une grande satisfaction par les seigneurs du pays 2.»

C'est même ce penchant qui poussait les nègres de Guinée vers les Français qui exaspéra les Portugiis, et les engagea à poursuivre avec acharnement et à traiter comme de véritables contrebandiers tous ceux de nos négociants qui tentèrent fortune dans ces parages. Dès l’année 1 504, le roi Emmanuel avait expressément défendu à ses sujets de vendre aux Français des cartes ou des sphères terrestres, où scraient représentés les pays au sud du Manicongo, et des îles San Tomé et del Principe; mais il comprit que ses ordonnances ne seraient jamais respectées, s’il n’obtenait l'adhésion des rois de France. Aussi ce souverain et ses successeurs s’adressèrent-ils à plusieurs reprises à nos rois, afin d'obtenir d'eux qu'ils défendissent à leurs sujets de trafiquer sur la côte d'Afrique 3. François Ier, soit générosité naturelle, soit qu'il fut influencé par sa seconde femme, Eléonore d'Autriche, se montra favorable à ces prétentions. En 1530, il institua, de concert avec le roi Jean III, une commission mixte chargée de régler les indemnités réciproques. Bien qu'on connaisse mal le détail des négociations engagées

1 Ramusio, ouv. cité.

2 Suivent quelques détails sur les différentes escales et sur les distances qui les séparent.

3 VARNHAGEN, ouv. cité, 1, 36. — Ordenacoes Manoelinas, liv. V, tit. 98, & 2.

entre les deux couronnes, le roi de France aurait, paraît-il, cédé légèrement aux obsessions de la cour de Lisbonne, car, dès 1531, il ordonnait à l'amiral de France d'arrêter les navires français qui revenaient du Brésil ou de la Guinée, attendu que le commerce de ces deux régions était exclusivement réservé aux Portugais. Ces ordres furent exécutés.

On conserve aux archives municipales de Rouen le procès-verbal d’arrestation des navires de Nicolas de la Chesnaye, Jean Le Gros, Pierre Moisi, Gilles Lefroisi, Jean Leguigne et Richard Fesson, qui s'étaient livrés à ce commerce déclaré soudainement interlope?. Le Conseil de ville s'assembla, et chargea un conseiller au Parlement, Nicolas Fasrin, d'exposer au roi « les grands dommages qui adviendroient à ladite ville si tels voiaiges estoient empeschez ». 26 août 1531. La mission de Fasrin échoua. François [er ne voulut point retirer son ordonnance, sauf pourtant en faveur de Jean Ango , qui avait fait entendre au roi « que ses navires revenoient d’un païs où oncques chrestien n'estoit encore allé ».

Marino Giustiniano, un de ces alertes négociateurs que la République vénitienne entretenait alors auprès des principales cours d'Europe, était au courant des négociations engagées à ce propos entre les deux rois de France et de Portugal. Voici comment il en rendait compte à la sérénissime république, dans un de ces curieux rapports que les ambassadeurs vénitiens + expédiaient régulièrement, et qui constituent une source de précieux renseignements sur l'histoire diplomatique de l'Europe. « On sait bien que dans les Indes qui appartiennent au roi de Portugal ex veteri occupatione, celui-ci non seulement ne voudrait pas de rivaux, mais même prétend que ses rivages soient interdits aux sujets d’une puissance étrangère. Les Normands, les Bretons, les Picards qui étaient allés là-bas ont été fort maltraités, ce qui donne lieu à des plaintes amères de la France contre les Portugais. Cependant, les Français qui sont là, et d’autres qui y arrivent tiennent à conserver leurs droits ; c’est pourquoi une négociation est depuis longtemps entamée. L'amiral traite pour la France, l'ambassadeur pour

1 FRÉvILLE, Histoire du commerce maritime de Rouen, t. Il, p. 432.

2 Archives municipales de Rouen. Registre des délibérations, À, 13, fol. 153.

3 FRÉVILLE, ouv. cité, t. |, p. 327. Requête de 1534, adressée au connétable de Montmorency. Cette pièce faisait partie de la collection David, vendue à Paris en 1857. On ignore ce qu’elle est devenue,

4 Relations des ambassadeurs vénitiens, traduction Tomaseo (collection des docu-

ments inédits de l’histoire de France), t. I, p. 87. >

son roi, mais les riches présents que celui-ci donne à l'amiral traînent l'affaire en longueur. »

L'amiral, il s’agit de Chabot, ne se contentait point, paraît-il, de présents portugais. [1 recevait également de fortes commissions de la part des négociants français, et, ainsi sollicité de part et d’autre, il avait tout intérêt à faire trainer l'affaire en longueur. Lorsqu'il tomba en disgrâce et fut décrété d'accusation, les marchands qu'il avait dupés se vengèrent en le dénonçant : « Plus avons déclaré et déclarons ledit Chabot attainct et convaincu d'avoir mal indeüement et injustement extorqué de G. Dagincourt et Huet, marchands de Rouen, certaine obligation par eulx faicte le 19 de mai 1533, par laquelle ledit Dagincourt et Huet s’obligent envers ledit Chabot, moyennant le congé que leur octroya, pour aller ès terres de l’Affrique avec trois ou quatre navires, de payer audit Chabot ou son recepveur le dixième de toutes choses qu'ils rapporteront dedans leurdits navires dudit voyage. Et au cas que par fortune de mer ou aultrement ils fussent contraincts relascher au Brésil de bailler et livrer audit Chabot tout ce brésil qu'ils rapporteront, au pris qu'il valloit lors de ladicte obligation, avons cassé et adnullé, cassons et adnulons ladicte obligation, et toutes aultres qui ont esté faictes et passées audict Chabot de semblable forme et substance, soit par Maginga, Brésil et aultres marchandises !. »

Une autre cause, plus sérieuse encore, retardait pour Ango et pour ses collègues la bonne issue des négociations entamées. François Ier était alors sous le coup du honteux traité de Cambrai. Aussi tenait-il à ménager les rares souverains qui ne s'étaient pas encore inféodés à la politique autrichienne, et, pour ne pas mécontenter le roi de Portugal qui pouvait, à un moment donné, opérer en sa faveur une utile diversion sur les derrières de Charles-Quint, il n’était que trop disposé à lui sacrifier les intérêts de ses négociants et de ses marins. Ainsi s'expliquent non seulement l'envoi à Lisbonne, en qualité d'’ambassadeur extraordinaire, de Raymond Pelisson (1536), mais aussi la formation d’une commission de trois conseillers du Parlement de Normandie, chargés d'informer et de pünir les infractions du traité conclu avec le Portugal (1537-1538)2. Ainsi s'explique surtout la déplorable ordonnance du 22 décembre 1538, par laquelle le roi interdisait à ses sujets tout commerce d'outre-mer.

1 IsamBerr, Recueil des anciennes lois françaises, t. XII, p. 726. 2 FRÉVILLE, ouv. cité, t. II, p. 437.

Voici les principaux passages de cette malencontreuse ordonnance : « L'ambassadeur de nostre très cher et amé frère, allyé et confédéré, le roy de Portugal, nous a faict dire et remonstrer que, combien que de pièça, sur les remonstrances à nous faictes de la part de nostre dict frère, allyé et confédéré, par lettres patentes du pénultième jour de may l'an MVCXXXVII, et depuis, par aultres du xx11 juin d’aout ensuivant, confirmatives d'icelles, nous eussions faict deffences et inhibitions à tous nos subjects de ne aller à la terre de Brésil, ne à la Malaguette, et que si aucuns y estoient allez ou alloient, que tous et ungs chacuns, leurs biens, vaisseaulx et marchandises fussent prins et mis soubs nostre main, ainsi qu’il est plus à pla'n contenu et déclaré par nosd. lettres, inhibitions et deffences, contrevenant à nostre vouloir et intention, ont voyagé esd. terres de Bresil et Malaguette, nous requerant led. ambassadeur sur ce pourveoir de nostre provision et remede convenable,.....

» Pour ce.... commettons par ces presentes que vous faictes ou faictes faire derechef et dabondant expresses inhibitions et deffences de par nous, sur certaines et grandes peines, à nous à applicquer à nosd. subjects tant generallement que particulierement, et à son de trompe et cri public, qu'ils n'ayent à voyager esd. terres de Bresil et Malaguette, ny aux terres découvertes par les Roys de Portugal, sous peine de confiscation de leurs navires, denrées et marchandises, et de tous et ungs chascuns leurs biens et de punition corporelle, en les contraignant de ce faire et souffrir par prinse de caisse, saisissement en nostre main de leursd. biens, navires et marchandises, et aultres voeyes et manieres deubz et raisonnables,

» Et au surplus informez-vous et faictes informer bien et duement de ceulx de mes subjects qui ont voyagé esd. pays et terres de Bresil et Malaguette depuis nosd. ordonnances, inhibitions et deffences, dont les cas, noms et surnoms vous seront baillez par escript plus à plain par déclaration. »

Cette ordonnance draconienne mit en grand émoi tous les négociants français. Le gouvernement avait été bien mal inspiré en la rédigeant, car le Portugal n’était pas capable de donner à la France un concours efficace dans la lutte que son souverain soutenait alors contre Charles-Quint, et il était évident que le roi de ce pays profiterait du désir trop visible qu'avait François Ier de conserver son alliance pour lui arracher des concessions funestes à la marine et au commerce français. Ango commençait à vieillir, car il approchaït de la soixantaine. Il n'avait plus ni les audaces, ni les

bonheurs de la jeunesse. D'ailleurs, il s'était fait bon nombre d’ennemis, et il aurait été certainement dénoncé s'il s'était obstiné, malgré la défense royale, à commercer sur la côte d'Afrique. [Il engagea néanmoins ses compatriotes, ou plutôt ses associés, à protester. Quelques Rouennais', « les maistres de navire Charlot Migart, Olivier Chouard, Romain Guerry, Jean Geffroy, Jean Chaulieu, Jean Aveline et Genevois se réunirent à la maison commune et rédigèrent une supplique? au roi pour obtenir le retrait de l'ordonnance. On ne sait s'ils recoururent à cette « éloquence dorée » qui tant de fois a calmé les consciences les plus scrupuleuses, ou si le roi fut mieux éclairé sur ses véritables intérêts ; toujours est-il qu'on leur donna satisfaction et que l’ordonnance de décembre 1538 fut retirée.

Ce n'était que partie remise. Les Portugais revinrent à la charge, et peut-être allaient-ils de nouveau arracher à l’insouciance ou à l'ignorance de notre roi de fâcheuses concessions, lorsque Ango et ses amis, prévenus à temps, s'efforcèrent de détourner l'orage qui les menaçait. En 1541, Jean de Quintanadoïine, Barthélemy Laisselay, Guillaume de Mouchel, Pierre Cordier et Joseph Tasserye, tous Rouennais, se réunissaient à quelques marchands pour rédiger une nouvelle supplique, et envoyaient à la cour une députation afin d'empêcher le rétablissement de l'ordonnance 3. On ignore le résultat de leurs démarches, mais il est probable qu'elles aboutirent heureusement, car un des articles de l’ordonnance de 1543 sur la marine stipule expressément la liberté des mers 4.

En résumé, malgré de dangereuses surprises, malgré des interdictions que rien ne justifiait, Ango, ses capitaines et ses amis ne cessèrent pas un instant de commercer aux côtes occidentales d'Afrique. Aussi bien n'était-ce pas le chemin des Indes orientales, de ce pays de merveilles et d’enchantement, dont tous les peuples convoitaient la possession, et ne fallait-il pas s'assurer des stations sur la route qui y conduisait directement? Nous avons déjà vu que Verrazano s'était efforcé, en cherchant un passage au nord-ouest de l'Amérique, de se frayer une voie commode et sûre vers les Indes. Il n'avait pas réussi, mais Ango n'avait pas renoncé à en trouver une plus longue, il est vrai, mais certaine, et c’est en doublant l'Afrique qu'il espérait atteindre les Indes.

1 FRÉVILLE, OUv. cité, Il, 437.

2 Archives municipales de Rouen. Registre des délibérations, A. 14, fol. 283. 3 Archives municipales de Rouen, id. A. 14, fol. 337.

4 Ordonnance de février 1543. Isambert, t. XII

JEAN ANGO 4t

Page 1