LES CAPITAINES D'ANGO DANS LA MER DES INDES
Nous savons déjà que c'était comme une tradition de famille, dans la maison d'Ango, depuis le voyage de Jean Cousin, de chercher à pénétrer dans les Indes en contournant le continent africain. Un capitaine de Honfleur, Paulmier de Gonneville, avait, dès 1503 ', essayé de recommencer le voyage de Cousin. La tempête l'avait rejeté sur les côtes du Brésil, mais l'idée n'avait pas été perdue, et plusieurs de nos compatriotes essayèrent de la réaliser.
Barros, le grand historien de l'Asie, mentionne en 1527 la présence de trois vaisseaux français dans les mers des Indes. A sa connaissance, un premier navire français serait arrivé cette même année à l’île Saint-Laurent ou Madagascar. Un second, armé dans le port de Dieppe, et qui, très probablement, appartenait aux Ango, touchait à Diu au commencement de juillet. Son équipage était de quarante hommes environ. Un pilote portugais, nommé Diaz et surnommé Brigas, le conduisait. Le troisième navire était conduit par un autre Portugais de Vilk do conde, nommé O Rozado, mais il se perdit dans une baie de la côte occidentale de Sumatra. Donc, en 1527, au moins trois navires françàis étaient signalés dans la mer des Indes ; mais n’est-il pas probable qu'ils devaient être beaucoup plus nombreux, puisqu'ils avaient tout intérêt à ne pas rencontrer de Portugais dans des mers dont ces derniers s’attribuaient le monopole, et que, très prudemment, ils ne publiaient jamais leurs entreprises? D'ailleurs, dès l'année 1527, deux autres navires français, commandés par deux capitaines d’Ango, allaient paraître à leur tour dans ces mers prétendues portugaises, et ils allaient s'avancer avec une telle précision et une telle sûreté que, bien certainement, plusieurs des officiers et des matelots des équipages avaient déjà fait le voyage. En outre, ils eurent à bord un Français très versé dans la connaissance du malais, et où pouvait-on alors apprendre ceite langue, sinon dans le pays même ?
Avant de raconter cette expédition des frères Parmentier, signalons ?
1 GAFFAREL, Les Découvreurs français du xive au xvie siècle, pp. 79-113. 2 MarGry, Les navigateurs francais, ouv. cité, pp. 189-197.
un curieux document chinois qui semblerait démontrer que, dès l'année 1517, au moins, un vaisseau français aurait paru dans les mers de Chine. D'après le géographe chinois Liping, qui vivait sur la fin de la dynastie des Ming, un grand vaisseau français se serait présenté inopinément à Canton la douzième année Tching-te, c'est-à-dire l'an 1517 de notre ère. Ce témoignage est confirmé par le gouverneur de la province du Fo-kien, Siu, dans sa géographie historique des pays étrangers, à l'article France (Fo-lang-si-kine). D’après les Mémoires chronologiques de Dieppe, rédigés en 1785 par Desmarquets, ce serait seulement en l'année 1531 qu’un sieur de Valois se serait embarqué à Dieppe, par ordre de François Ier, pour se rendre en Chine, et y porter quatre canons de fonte, présent de notre souverain à l'empereur de Chine, mais rien n'’infirme le témoignage des historiens orientaux. Entre 1531, date de l'expédition officielle, et 1517, date du premier voyage signalé par les Chinois eux-mêmes, il est donc probable que d’autres courses furent entreprises, et que, par conséquent, les Français ne laissèrent pas les Portugais fréquenter seuls les mers de l'extrême Orient.
C’est, en effet, moins vers l'Inde que vers la Chine que se dirigeait le grand capitaine, l'ami et l'auxiliaire d’Ango, dont nous avons déjà cité le nom. Jean Parmentier n'était pas un homme ordinaire '. Grand mathématicien et excellent marin, il ne dédaignait pas les arts libéraux et se reposait d'Eolus et de Téthys, pour employer le langage mythologique de l'époque, soit en traduisant Salluste 2, soit en composant des poésies, qui furent plusieurs fois couronnées aux concours poétiques 3, aux « palinods » de Rouen et de Dieppe. Il avait également écrit des « momeries » et des « moralités » à plusieurs personnages, et, pour donner du courage à ses matelots fatigués par une longue traversée, « il a composé un petit traicté ou exortation contenant les merveilles de Dieu et la dignité de l'homme 4. »
1 SCHEFFER, Le discours de la navigation de Jean et Raoul Parmentier, de Dieppe. (Recueil de voyages et de documents pour servir à l’histoire de la géographie depuis le xire jusqu’à la fin du xvie siècle.)
2 Parmentier n’a jamais publié que sa traduction de l’histoire de la conjuration de Catilina; mais son ami Crignon fit imprimer, en 1531, les poésies composées pendant son dernier voyage, et y ajouta une moralité à dix personnages représentés à Dieppe le jour de l’Assomption 1537, et sa déploration sur la mort des deux frères Jean et Raoul.
3 Dieppe était alors remplie de poètes. Elle avait ses Puys de la Conception, ses mîtouries de la mi-août, ses solarets de la Nativité et ses mystères. Voir Précis analytique de l’Académie de Rouen, année 1834.
4 Préface de Crignon.
Ces divers morceaux furent très goûtés par les contemporains. Jean Boucher l'appelait « poète altiloquent, historien, orateur éloquent, dont la plume dorée a tant écrit'. » Crignon, son biographe et son ami, disait de lui? : « I desiroit fort l'onneur en toutes choses. Parquovy il prenoit labeur et s'efforcoit de faire plus, et de surmonter tous aultres en toutes les choses dont il se dementoit. Et combien qu'il n’ait pas beaucoup hanté les escolles, si toutes fois estoit il cognoissait en plusieurs sciences que le grand precepteur et maistre d'escolle, par grace infuse, luy avoit eslargi. C'estoit une perle en rhétorique française et en bonnes inventions tant en rithme qu'en prose. » Un critique normand du xvit siècle, Pierre du Val, n'hésite pas à le placer a nombre des meilleurs poètes français, à côté d’Alain Chartier et de Jean Marot. Nous avouons ne point partager ce naïf enthousiasme. I] est difficile d'imaginer des allégories plus raffinées et moins compréhensibles. Parmentier réservait sans doute toute la netteté de son esprit pour les difficiles expéditions dont le chargeait Ango.
C'est, en effet, plutôt comme cosmographe et comme navigateur que Parmentier mérite de fixer l'attention. D'après le témoignage de Crignon 4, « il estoit bon cosmographe et géographe, et par luy ont esté composez plusieurs mappes mondes en globe et en plat et plusieurs cartes marines sur lesquelles plusieurs ont navigué seurement. » Nous avons déjà signalé ses courses au Brésil *. Il aurait encore été à Terre-Neuve, aux Antilles et à la côte de Guinée. En 1528, il proposa à Jean Ango une expédition à Sumatra et aux Moluquesé. Il aurait voulu pousser jusqu'à la Chine, et acquérir ainsi l'honneur d'être le premier Français qui ait exploré les îles
1 JEAN Boucner, Epistres morales et familières du Traverseur.
2 CRIGNON, ouvrage cité.
3 Théâtre mystique de Pierre du Val et des libertins spirituels de Rouen au xvie siècle, édition Picot, pp. 89-00.
4 Cf. Epitaphium Joannis Parmenterii qui in Samothracia periit per Gerardum Morrhium Campensem.
..... Ille, inquam, numeros sciens et astra Ad unguem usque adeo, ut secundus illi Vix quisquam veterum repertus,.,
s Voir plus haut, p. 25.
6 Ces divers voyages s2 firent de 1520 à 1526, car nous lisons dans la préface de la traduction de Salluste, publiée en 1528 : « Consicerant que rhetorique m'a ung petit délaissé, pour autant que depuis six ans en ça en commerceant soubz ton service, cosmo= graphie m'a fait exercer sa pratique sur les grosses ct lources fluctuations de la mer qui n'est douleur n2 plaisir, »
de l'Océan indien et noué des relations commerciales avec des peuples qui jusqu’alors n'avaient été visités que par les Portugais. Ce n’était nullement le besoin ! ou l'amour du gain qui faisait entreprendre à Parmentier une expédition aussi périlleuse, mais, comme il nous l’apprend lui-même, l'attrait de l'inconnu et l'amour de la gloire.
Je suis pensant pour quelque fantaisie, Je quicte Europe et tant je fantasie
Que veulx lustrer toute Affrique la nove, Encores plus je ne me rassasie
Si je ne passe oultre les fins de Asie,
A cette fin que quelque ouvre je innove, Mon cervault boult, mon esprit se renove, Car pour repos il prend sollicitude ; Mais d’où me vient telle effrenée estude ?
Sur quel propos suis-je donc arresté Quand j'ay conceu voiage si pesant ?
Alors raison contente mon esprit
Disant ainsi : Quand ce vouloir t'esprit De te donner tant de curieuse peine, Cela tu feis ains qu’honneur te prit Comme François qui premier entreprit De parvenir à terre si loingtaine,
Et pour donner conclusion certaine
Tu l'entrepris à la gloire du Roy
Pour faire honneur au pays et à toy.
Jean Ango ne demandait qu'à étendre ses relations et qu’à augmenter ses richesses. La proposition de Parmentier fut donc acceptée 2. Il se chargea « par contrat 3 et accord parfait avec noble homme Jean Ango, grenetier et
1 CF. Plaincte sur le trespas de Jean et Raoul Parmentier. Voici comment la femme de Parmentier s’exprimait à propos de sa fortune :
N'avons nous pas de biens à suffisance Pour vivre ensemble en joie et en plaisance Sans te donner tant de peine et soussy ?
.. S'il te plaisoit avec moi en gré prendre Les petits biens que nous avons peu acquérir, Tu n'irois point aux Indes en quérir,
Ne te exposer en un si grand danger.
2 PARMENTIER, Zraicté en forme d'exhortation contenant les merveilles de Dieu et
la dignité de l’homme.
3 Préface de Crignon.
viscomte de Dieppe et ses parsonniers, de mener et conduire à l’aide de Dieu, par la cognoissance des latitudes et l'élévation du soleil et autres corps célestes, deux navires dudict Dieppe, dont le plus grand estoit la Pensée du port de deux cents tonneaux, et le moindre le Sacre du port de six vingts, bien equippez et garnis de toutes choses requises nécessaires pour faire ledict voiage. »
On aura remarqué le nom des vaisseaux d'Ango. La Pensée est déjà citée comme ayant faiten 1508 le voyage du (anada, sous le commandement de Thomas Aubert. Ce vaillant navire tenait donc toujours la mer, et allait rendre de nouveaux services. Quant au Sacre, il a déjà figuré dans la plupart des entreprises d'Ango. A côté de Jean Parmentier, nous devons une mention spéciale à son frère Raoul et surtout à son ami Pierre Crignon !. Lauréat comme lui des concours poétiques de Rouen et de Dieppe, mathématicien très savant, puisqu'il devait composer plus tard, en 1534, un traité sur les variations de l'aiguille aimantée, qu’il dédia à l'amiral de France, Philippe Chabot, c’est en qualité « d’astrologue », c’est-à-dire d’officier chargé des observations astronomiques à bord de la Pensée que s’embarqua Crignon. L’astrologue du Sacre se nommaïit Pierre Mauclerc. Faisaient encore partie de l'état-major deux chapelains, un argentier, Colinet Fayolle, et deux interprètes, dont l’un, Antoine, était Portugais, et l’autre, le Français Jean Masson, avait déjà navigué dans les mers de l'extrême Orient, puisqu'il connaissait la langue malaise. On a conservé les noms des pilotes ou maîtres, Guillaume Sapin, Jean Sasi dit le grand peintre, Bréant, Nicolas Bout, porte-enseigne, Jean le Roux, Antoine de la Sarde, Michel Mery et Guillaume Lefevre. Ce dernier vivait encore en 1574, Car il adresssait 2 à cette date à un haut personnage, peut-être à l'amiral de France Honorat de Savoye, marquis de Villars, une lettre relative au voyage de 1529. Les marins, dont on connaît les noms, étaient : Jean Mochin, le Four, Noël Chandelier, Nicole Bouvet, Colas dit Gros-
1 Les vers de Crignon ont été imprimés dans les recueils de l’Académie de Rouen. On en trouve encore dans les Chants royaux et rondeaux (ms. fr. de la Bibliothèque nationale 2 202, fol. 47, 48, 49, 84), dans le recueil intitulé : Collecta ex aggere prope immenso exquisitiora carmina rYthmica (id., ms. 2 205, fol. 26, 29, 78) et dans les Palinods, Chants royaux, Ballades, Rondeaux et épigrammes à l'honneur de l’immaculée Conception, présentez au puy à Rouen, pp. 51-52.
2 Cette lettre a été publiée par M. Scheffer, dans son édition de la relation de Parmentier.
Dos, Prontin, Coulé, Vassé, Jacques l'Escossois, Pollet, René Pavian, Guillaume d'Eu, Pontillon père et Pontillon fils, le Breton Jean Dresaulx, le serrurier Nicolas Bouchet, le trompette Beausseron, le canonnier Binet, et Pierre Lecomte d'Aust, rouppier, c'est-à-dire chargé d'entretenir les amarres et les cordages. Citons enfin deux mousses, Barbier et Nicolas Gilles, et un pannetier, Plastrier, qui vivait encore en 1575, car Guillaume Lefèvre fit appel à ses souvenirs avant d'envoyer à son correspondant les détails qu'il lui demandait.
Les deux frères étaient mariés depuis peu. Les adieux furent déchirants. La femme de Jean avait comme le pressentiment de ia mort prochaine de son mari. Crignon qui assistait à la scène des adieux en avait conservé un poignant souvenir.
Il me souvient comme à la départie Chascun prenoit congé de sa partie,
Et que je veoy la nymphe Parmentier
Qui son espoux aimoit de cueur entier, Faire un adieu si m2sié de regrez
Que ce voyant un cueur plus dur que grez Se feust fendu ou fondu comme cire.
Jamais ne vey adieu plus fort à dire,
Il fallut cependant s'arracher à ces embrassements, et, le 28 mars 1529, la Pensée et le Sacre quittaient le port de Dieppe. Le 17 avril, les deux navires étaient en vue des Canaries, et, le 24, en vue des îles du cap Vert, où ils renouvelèrent leur provision d'eau. L'équateur était franchi le 1 1 mai. Le 29, on découvrait une île ronde que Parmentier nomma île de France, mais on ne put y débarquer. C'était l'Ascension, déjà découverte par le Portugais Isaô de Nova Gallego le 20 mai 1501 et visitée deux années plus tard par Alfonzo Albuquerque. Le cap de Bonne-Espérance fut doublé à la fin de juin, non sans peine, car « le jeudy premier jour de juillet! fit la plus grosse tourmente que nous eussions encore point eue depuis notre partement de Dieppe. Et croy que le Dieu Eolus accompagné de Favonius et d'Affricus Libo faisoient ou celebroient les noces de luy et de Thetis fort deliberez de bien faire danser. Et plusieurs grands poissons comme marsouins et chauderons s’assemblerent par grandes troupes ; et mesme nostre nef et nous tous dedans dansions d’une haute sorte, »
1 Navigation de Jean et Raoul Parmentier, édition Scheffer, p. 28.
Le samedi 24 juillet, les Français arrivaient en vue de la côte occidentale de Madagascar. Ils furent très mal accueillis par les insulaires, qui, sans doute, les prenaient pour des Portugais, et qui, après les avoir attirés dans une embuscade, massacrèrent trois d'entre eux. Parmentier s'éloigna en toute hâte de ces passages inhospitaliers, et, après avoir reconnu deux des Comores, Mayotte et Anjouan, où la prudence ne lui permet pas d'aborder {8-10 août), s'engagea dans l'Océan indien. Jusqu'alors tout s'était bien passé, mais les maladies commencèrent à faire des victimes à bord des deux navires. Plusieurs matelots s'étaient embarqués déjà souffrant de cette abominable maladie d'origine américaine qui fit tant de victimes au xvit siècle. La longueur de la traversée et les mauvaises conditions hygiéniques où ils se trouvaient engendrèrent d’autres maladies. « Et est à savoir que, depuis que nous commençasmes à doubler le cap de Bonne-Espérance, les gens de nos navires commencèrent à devenir las, faillis et vains, ayant maladies de reins, et aucuns aiguillons de fièvre, autres avaient mal de jambes qui se faisoient comme par taches meurdries de gros sang, et aucuns avoient les jambes et cuisses couvertes de pourpre !.» Aussi bien tous les navigateurs qui se hasardaient dans ces parages savaient qu'ils risquaient leur vie. Thevet raconte?, dans sa Cosmographie universelle, que depuis le cap Vert « jusques à huit degrez par deça l'Equateur les maladies sont fort frequentes et ordinaires, surtout à nous François, Allemands, Anglois et autres qui sommes septentrionaux. » Il cite même à l'appui de son dire trois navires anglais, sur la côte de Bénin, dont les équipages périrent tous, à l'exception de dix-sept hommes. « Autant en print à certains navires françois, l'an mil cinq cent soixante un, lesquels avoient dressé une telle entreprinse que les susdicts. »
Parmentier eut encore à lutter, dans cette pénible traversée, contre des trombes ou plutôt des cyclones dont il ne ressentit heureusement que le contre-coup, car ses navires auraient été broyés s'ils avaient été entrainés dans le cercle dangereux de l’ouragan 3. Les calmes plats qu'il rencontra sous la ligne le contrarièrent plus encore. Il traversa l'archipel des Maldives, ou, comme on les nommait alors, des petites Moluques, et débarqua dans l’une d’elles, où il fut accueilli avec cordialité par les insulaires. 11 visita même un de leurs temples. « Le capitaine le voulut voir tant dedans
1 Navigation, etc., p. 41.
2 THever, Cosmographie universelle, t. 1, p. 418. 3 Navigation, etc., p. 41.
que dehors. Le grand prestre le fit ouvrir, et entra dedans, et l'ouvrage lui pleut fort, et en espécial une cloture de hucherie qui y estoit fort bien assemblée, enrichie de moulures d'antique les plus belles qu’il vit jamais, avec balustres mignonnement tournées, si que le menuisier de nostre nef s'esbahit de voir si bon ouvrage en ce temple, avec ses galeries tout autour, et au bout un lieu secret clos de hucherie, comme un sancta sanctorum. »
Le mercredi 19 octobre 1529, la Pensée et le Sacre arrivaient en vue de l'archipel de Tannah-Ballah, sur la côte occidentale de Sumatra. Parmentier donnait à deux petites îles les noms de la Louise et de la Marguerite, en l'honneur de Louise de Savoie, mère du roi François Ier, et de Marguerite de Navarre, sa sœur, et à une troisième son propre nom, la Parmentière. Ces îles, q''i font partie du groupe des Batou, sont aujourd'hui désignées sous les noms de Tannah-Ballah, Tannah-Massa et Poulo-Pini. Le 1e novembre, Parmentier s'approchait de la grande île, prenait langue avec les insulaires, grâce à l'interprète Jean Masson, et débarquait dès le lendemain. Il se trouvait sur le territoire du sultan de Ticou, un certain Megilica. Ticou est aujourd'hui un des cantons de la résidence de Padany. C'est un des bons ports de la côte. Parmentier ne voulut se rendre à l'invitation du sultan qu'après avoir échangé avec lui des otages.
Pierre Crignon, Nicolas Bout et l'interprète Masson se rendirent alors auprès du maître de Ticou, qui les reçut avec cordialité, et, après leur avoir donné du bétel, les interrogea curieusement sur leurs intentions. « Jean Masson lui dit' en la langue malaize que nous estions François, et qu'il y avoit huit mois que nous estions partis de nostre pays, pour les venir veoir, et leur aporter de bonnes marchandises de nostre pays, dont il leur nomma plusieurs especes, et aussi pour avoir de leur poivre et autres marchandises, ce qu'ils escoutoient volontiers. Ils demandèrent si nous n’étions point gens de guerre ; il leur répondit que nousétions marchands, et que nous ne demandions que paix et amour, mais qui nous voudroit faire tort, estions gens pour nous deffendre et venger.» Quelques jours après, Parmentier fut reçu à son tour, et les transactions commerciales s'établirent « avec bonne foi, alliance et amour par foy promise entre France et Ticou, promettans tous estre amis de leurs amis et ennemis de leurs ennemis, et eux à nous par réciproque, tant qu'ils disoient tous Ticou France et France Ticou2.» Parmentier et ses principaux officiers ne se
| Navigation, p. 65.
2 Id., p. 66. :
contentaient pas d'échanger leurs marchandises contre les épices et autres produits spéciaux à Ticou : ils prenaient des notes sur les mœurs des habitants, et les interrogeaient curieusement sur leurs croyances. [ls furent tout étonnés de rencontrer chez eux de vagues notions de christianisme, ce qui semblerait indiquer soit une prédication antérieure, soit des relations oubliées avec quelque peuple chrétien.
Le 27 novembre, le Sacre et la Pensée reprenaient la mer. Les bonnes relations, en effet, n'avaient pas été de longue durée. Nous savons par la lettre de Guillaume Lefèvre que quelques otages s'étaient échappés des navires sur une des grandes chaloupes qu'ils ne voulurent jamais rendre. Parmentier, exaspéré par leur mauvaise foi, ordonna de mettre à mort ceux des otages qui étaient restés entre ses mains. La traite fut aussitôt rompue, mais dans de déplorables conditions, car tous ceux de l'équipage qui avaient débarqué étaient malades, soit à cause de la mauvaise qualité des eaux, soit peut-être parce qu'ils avaient été empoisonnés. Jean Parmentier fut la première victime, [1 mourut le 3 décembre, bientôt suivi par son frère Raoul et par de nombreux matelots. Le découragement se mit parmi les équipages. Ils continuërent quelque temps à longer la côte de Sumatra, s'arrêtant à quelques escales pour y recueillir du poivre, mais assez mal reçus. Aussi, comme les provisions s'épuisaient, songèrent-ils à retourner en France, au lieu d’aller à Java, comme ils en avaient eu l'intention.
Le 28 décembre, tous les hommes des deux navires furent consultés. La majorité se prononça pour la continuation du voyage, mais à condition d'avoir des vivres frais, En effet, pendant quelques semaines, les Français longèrent encore la côte de Sumatra, mais les transactions devenaient de plus en plus difficiles, et « pour ce que la saison se passoit, vivres nous défailloient, nos gens se mouroient : quatre de nos gens furent noyez à la barre d'Indapour: pour ces raisons et plusieurs autres, le samedv vingt deuxiesme jour de janvier, nous deradames, et fismes voile au ouest surouest peur retourner en nostre pays ! ».
Ici s'arrête le récit du voyage composé par Pierre Crignon, mais nous connaissons par la lettre de Guillaume Lefèvre les principaux épisodes du retour. [ls doublèrent le cap de Bonne-Espérance, mais les deux navires, séparés par une tempête, cessèrent pendant un mois de voguer de conserve. La Pensée trouva l’île de Sainte-Hélène, « auquel lieu entra, et trouva en
t Navigation, p. 83.
ladite isle six Indiens que les Portugais y avoient laissez; recouvrèrent force rafraichissemens, poulailles et autres, comme pourceaux en bon nombre, et embarquèrent lesdits six hommes qu'ils aportèrent à Dieppe, dont n’y a que six ans que le dernier est décédé, qui estoit marié audit lieu de Dieppe. Après les navires se trouvèrent et s'en vinrent en compagnie ! ». Un mois après, ils étaient de retour en France.
Le premier soin de Crignon, après avoir remis les navires et la cargaison à Ango, fut d'écrire la relation du beau voyage qu'il venait d'achever; c'est cette relation, dont nous avons cité de nombreux extraits. Il l'enrichit de diverses pièces composées par son ami, et particulièrement du « Traicté en forme d'exhortation, contenant les merveilles de Dieu et la dignité de l'homme, que Parmentier avait improvisé pendant sa dernière traversée. Il y ajouta de son propre chef une Plaincte sur le trespas des deffunctx Jean et Raoul Parmentier, capitaines de la Pensée et du Sacre, en la navigation des Indes faicte par eulx l'an 1529 ». C'était un suprême hommage qu'il rendait à la mémoire de celui dont il avait partagé la bonne fortune, et dont il gardait un si touchant souvenir. Ainsi qu'il l’écrivait dans le prologue de ses diverses publications : « Je, qui tousiours ay accompaigné ledict Parmentier en tous périls et dangiers durant ledict voyage et jusques au dernier jour, ains que l’un de ses plus privés et familiers amys.… ay bien voulu en obtempérant aux importunes requestes d'aucuns mes amis familiers, rediger par escript ladicte navigation et voyaige et icelle description mettre et produire en lumiere afin que le nom desdicts Parmentiers ne demeure pas ensepvely avec leurs corps en ladicte isle de Sumatra, mais que en triomphant sur les mers, ils puissent revenir en la memoire des hommes par renommée et louange immortels ».
Le vœu de Crignon s'est réalisé, Parmentier ne sera pas oublié. On lui rendra justice comme au premier Français qui se soit aventuré dans ces mers de l'Extrême-Orient, où, après lui, le pavillon national a été si glorieusement déployé. Ainsi que l'écrivait le plus récent éditeur, M. Scheffer, «en mettant de nouveau au jour le récit de l’entreprise hardie tentée en 1529 par les frères Parmentier, j'ai voulu rendre hommage à l'énergie et aux connaissances à la fois si variées et si profondes des hommes de cette forte race du xvie siècle ». Nous ne pouvons que nous associer à ces nobles paroles, mais sans oublier de joindre au nom de Parmentier
! Lettres de Guillaume Lefèvre, édition Scheffer, p. 3.
celui de l’armateur, aux frais duquel fut tentée l'entreprise, celui de Jean Ango.