‹ Jean-Antonin InjalbertChapitre 12 sur 23 · PAOLO MALATESTA ET FRANCESCA DI RIMINI · texte numérisé non relu

PAOLO MALATESTA ET FRANCESCA DI RIMINI

médiocrité, il est sublime ou grotesque. On en voit aux portes du Louvre qui ônt la mélancolie d'un rhume de cerveau. Ceux de la place St-Sulpice soufifrent d'une rage de dents. D'autres offrent une vive ressemblance avec un parfait notaire à l'épais collier de barbe.

Antonin Injalbcrt comprit dès l'abord que deux études de fauves ne correspondraient'point à l'esprit du monument.

Il voulut leur adjoindre la figure humaine et nerveusement ébaucha deux maquettes, dont l'une représentait un enfant debout à côté du monstre maîtrisant sa colère et répondait à l'idée duGénù domptant la force; la seconde plus originale, plus trouvée encore asseyait sur la croupe de la bête un rieur et espiègle garçonnet : la Force domptée par V Amour.

l'artiste

Le Conseil municipal au vu de. ces deux photographies très frustes ne pouvait trop se rendre un compte exact de la pensée de l'auteur. Mais il fit mieux que voir, il sentit que M. Injalbert avait pris intérêt au sujet, s'était emballé, passionné. Il répondit donc : « Nous acceptons, faites ce que vous dicte votre goût. A un artiste il sied de lâcher la bride sur le col. Nous avons pleine confiance en votre, talent . »

L'avenir devait ratifier cette décision flatteuse. Lé statuaire heureux d'avoir un travail commandé pour occuper ses premiers loisirs au retour en France, fier de mettre sa griffe sur un des plus beaux monuments de l'art français, le plus remarquable de sa province natale, travailla cérébralement et aussi de Aain d'ouvrier, j'entends par là avec maîtrise, son double concept.

Revenu à Paris en 1881, il s'mstalla dans l'ancien ateUer de son confrère Mercié, en 1882 — c'est son atelier actuel. M. Injalbert n'est pas changeant et puis ce'serait une besogne effrayante que de déménager ce capharnaûm où les statuettes de terre cuite, "les plus adorables, les plus amusantes, les plus intéressantes, les plâtr-es, les bronzes ont pris d'assaut le cabinet de travail, chassant les meubles, envahissant les tables, écrasant les armoires, la bibliothèque, puis carrément s'entassant sur le plancher d'où elles grimpent aux murs par des étagères encombrées, jusqu'au plafond. Les. Lions du T^eyrou inaugurèrent ce beau fouillis actuel. Le sculpteur les exécuta demi-grandeur nature, en deux vigoureux groupes de plâtre qui furent très goûtés et font aujourd'hui excellente figure dans une des salles du Musée de Béziers, par suite d'un don de sa part. Le Conseil municipal de Montpellier ne disposant pas dkine somme assez forte pour l'achat de marbres, la matière choisie fut la pierre d'Echalion, dont le grain et la couleur s'harmonisaient à souhait avec l'appareil sévère des murs du Peyrou.

Deux cubes de pierre furent hissés sur les piédestaux et le travail se fit entièrement sur place. Injalbert surveillant ses praticiens; nerveusement prenant la râpe ou le ciseau, mettant ici un accent, là l'indication d'un muscle resté un peu mou, assouplissant la matière brute, la réchauffant pour ainsi dire de la fièvre de sa main. Il a toujours continué du reste à agir ainsi, constamment en éveil lorsque s'élabore une de ses œuvres et vingt fois par jour empoignant les outils du ciseleur ou du praticien; pour donner du nerf à leur interprétation.

Les groupes des lions s'enlevant sur la splendeur du ciel du Midi, sur la majestueuse ramure de vieux ormes séculaires, apparurent superbes d'allure, très vivants et surtout faisant montre d'un sentiment, d'un goût de la sculpture décorative fort rare à cette époque. C'est là une d^s particularités du talent d'Injalbert. Nous aurons à y revenir.

Sur ces entrefaites, c'est-à-dire en mai 1884, un concours s'ouvrit à Paris.

AUTRE ENFANT AU MASCARON' {-Etude pour la Fotitaiiu du Titan ).

pour l'érection 'd'un monument commémorati( de Gambetta. L'artiste l'apprend par un journal de Montpellier, quitte sa blouse, court dans un café de la ville, le café Sylvestre, et là, sur un coin de table, improvise une esquisse, qu^il expédie aussitôt. Quelques jours plus tard, il était dans son atelier du Val-de- Grâce, piochant un projet monumental où revivaient toutes les émotions de l'année cruelle.

Sur quatre-vingt-quatre concurrents, il y eut six admissions. Les noms des admis furent les suivants : Falguières, Dalou, Coutan, Allard, Aubé, Injalbert, mais point dans cet oi^dre, Antonin Injal bert étant classé troisième.

Des raisons peut-être en dehors de la valeur artistique de ces six projets valurent à M. Aubé l'honneur d'être choisi pour l'exécution. La presse d'art ne ratifia pas toute entière ce vote et beaucoup de nos meilleurs juges regrettèrent et regrettent aujourd'hui surtout que M. Injalbert n'ait pu réaliser sa magistrale improvisation.

Au sommet d'une pyramide, la France retenait dans ses bras deux enfants, la Lorraine et l'Alsace; les plis du drape.nu l'enveloppaient à demi. L'aigle en était tombé et gisait à ses pieds. Cependant, aux flancs de ce stèle de pierre, deux haut-reliefs mouvaient leurs formes. D'une part, c'était la déroute, une armée vaincue, les réghnents confondus, la tristesse et le découragement,

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des soldats hâves, blessés, se traînant sur la route, des chevaux harrassés, amaigris, s'en allant les naseaux au sol. De l'autre, des troupes fraîches, la confiance revenue aux coeurs, les fronts hauts, une mâle énergie poussant en avant les fantassins, tandis que le cheval de guerre hennissait et piaffait, flairant la poudre. Et pour expliquer, après cette désespérance, ce renouveau de courage, de foi patriotique, d'ardeur guerrière, la statue du tribun se dressait au pied de la pyramide entre ces deux masses d'hommes, et, d'un geste d'éloquence puissante, relevait les esprits abattus, flétrissait l'abandon des provinces, dictait la lutte à outrance et célébrait les champs de bataille où le sang des vaincus lave l'affront de la défaite. L'artiste avait une à une parcouru toutes les stations de ce calvaire, toutes les étapes de cette campagne douloureuse, il avait été roulé palpitant, par ce double courant d'espoir et de déception; il avait entendu la grande voix de l'orateur. Je ne doute pas que son œuvre, vécu, eût eu l'ampleur de ses accents, gravé d'un ciseau tragique l'épopée sinistre qui a laissé, mutilé et saignant, le corps de la patrie.

Injalbert avait été compris dans les trois premiers des lauréats, et parut, durant un moment, sous la pression de Topinion publique, l'élu de ce concours où se mesuraient tous nos maîtres de la statuaire. Ce succès produisit un double écho dans son pays natal. Le conseil général du département de l'Hérault, frappé de cette victoire, reconnaissant à l'artiste de son désintéressement, de la modicité de son gain dans les groupes des Lions du Feyrou, se résolut à lui demander trois grandes figures allégoriques des cours d'eau baignant les fertiles campagnes de cette partie du Bas- Languedoc. L'Orb, YHérault et le Lè^, sous h forthe de deux bas-reliefs et d'une statue devaient décorer le vestibule de la préfecture.

Il sied, avant' d'aller plus avant, de détacher, de mettre en saillie l'intelligente protection artistique de ce département du Midi , qui bien loin — les arrérages du boursier de l'Ecole des Beaux-Arts soldés, payés, le prix de Rome attribué à l'élève — de l'abandonner à tous les hasards de la carrière, à toutes les mercantiles impasses des débuts de la profession, continue à le soutenir, à i^encourager. Le rôle de ses compatriotes, vis à vis d'Injalbert, n'est point entaché de cette indifférence stupide, de cette méfiance, qui ne baisse pavillon que devant la consécration de la célébrité parisienne, il est marqué, au contraire, d'un cachet de sollicitude, de sympathie, de respect du talent. Dans les dix années qui ont suivi son retour du Palais Médicis, la ville de Montpellier a commandé au sculpteur dix ouvrages de- toute première importance. Les Groupes du Peyrou, les trois Fleuves, quatre figures: Danse, Musique, Tragédie, Comédie pour la frise de son nouveau théâtre, et comme couronnement de cet édifice un haut-relief composé de deux personnages féminins, deux Renommées qui, la tuba, la trompette antique à la main ou proche des lèvres, sonnent les allègres chansons de

NYMPHE SURPRISE PAR UN SATYRE (Groupe /oiidu à la cire perdue).

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l'esprit.* De son côté, la ville de Béziers fournissait, en une fontaine monumentale, l'occasion à son fils de faire grand et nouveau.

Cette constatation a bien son importance. La sagesse des nations sceptique, dresse sur ce point deux adages contradictoires, « l'esprit de clocher et « le nul n'est prophète». Le second de ces proverbes est beaucoup plus conforme à la règle générale dès carrières artistiques. Trop longue serait à énumérer la liste des cités oublieuses et ingrates. Alfred de Vigny, attend à Loches sa statue, Théophile Gautier a vu la municipalité de Tarbes très hésitante à accepter son buste. Et cette même ville accable de tracasseries trois sculpteurs pyrénéens de talent, MM. Desca, Mathet, Escoula; au point d'émouvoir la presse parisienne.

Je me plais donc à rendre hommage au département qui, sans réticences, sans attendre du dehors la confirmation du succès définitif, a fourni à un de ses enfants le marbre et la pierre, accordé des places d'honneur dans ses promenades les plus belles, réservé la décoration de ses édifices publics.

La seconde conséquence du monument de Gambetta rentre dans cet ordre d'idées. Alors que l'Etat s'était engagé à fournir le métal nécessaire à la fonte du Titan, et sur la demande de personnalités très éminentes, notamment du prince Stirbey, lui avait fixé comme cadre la splendide terrasse de Saint- Germain-en-Laye, M. Injalbert ne s'était point hâté de poursuivre la. réalisation de ce décret ministériel. Il caressait un autre dessin. Très fidèle aux souvenirs du berceau, il était désireux de laisser dans sa ville natale une des pages les plus élevées de sa carrière. Sous l'empire de ce vouloir, il avait conçu le plan de greffer son Titan sur une' fontaine de proportions colossales, édifice d'aspect très pittoresque, entièrement artistique, s'éloignant de la banalité, des liens de tradition, auxquels rte savent point se dérober nos architectes, même les plus modernistes et les plus novateurs. Sur la pente trè^ déclive d'un parc situé à l'entrée de la ville de Béziers, il projetait de construire une façade de vingt mètres: grottes de stalactites, arcatures supportées par des cariatides dans le bas, au-dessus roc marmoréen où son ciseau fouillerait des formes, et, pyramidant sur le tout, Y^tlas furieux, ébranlant le monde dont la pesée égoïste blesse son épaule.

J'étudierai cette oeuvre, extraordinaire par sa force, son invention, sa signication plus longuement dans la seconde partie de ce volume. Qu'il me suffise de dire à présent que devant la description éloquente qu'en fit Injalbert au Ministre des Beaux-Arts, le changement de destination de la statue fut accordé. Mais sous la réserve de la réalisation, par la ville de Béziers, du splendide piédestal que le sculpteur promettait à son bronze. Le concours Gambetta ayant fourni une indéniable attestation de son talent, ses compatriotes s'émurent, un groupe d'hommes, de savoir et d'intelligence, songèrent à- réaliser cette magnifique entreprise. Une souscription fut ouverte, la •

LllONOKA GALIGAI, — FEMME DE CONCINI, MARKCIIAI. d'aXCRE

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municipalité prit l'engagement de parachever le chiffre des frais, et Injalbert fut décrété l'ingénieur, l'entrepreneur, l'architecte, le conducteur des eaux et le statuaire de ce monument. N'est-ce pas que ce vote présente une certaine marque de déférence artistique et pour émaner d'une population d'agriculteurs, de commerçants de province, de marchands de vins, s'il vous plaît, offre une agréable différence avec les distinctions bureaucratiques de l'Hôtel -de -Ville de Paris, où MM. Puvis de Chavannes,Besnard, Carrière ne dirigent pas la décoration des salles destinées à recevoir leurs peintures murales et voient leurs tableaux démolis par des stucs, des rinceaux, des débauches d'or et de simili-pierre évoquant les cafésconcerts .

M. Antonin Injalbert avait donc devant lui, en 1884, un travail de longue haleine suffisant à la vie d'un autre statuaire. Mais sa fécondité ne s'en alarma point, et son ébauchoir trouva le loisir de modeler concurremment à la Fontaine du Titan, une foule d'œuvres remarquables.

Il s'attacha d'abord à ses trois allégories fluviales. L'Hérault, devint sous sa main, un grand vieillard à barbe torrentueuse, couché dans cette attitude noble, qu'Homère prêtait à ses Dieux. On eût dit un membre de rOlympe de Versailles, désertant les pelouses où la Montespan ne traîne plus les remous de sa robe de brocart dans la compagnie du grand roi, et venu * bravement sous le hall vitré du Palais des Champs-Elysées, demander à la génération moderne si elle renie l'aristocratique tradition d'élégance du XVII* siècle. Il était flanqué de deux bas-reliefs d'allure non moins superbe et souveraine : L'Orb et le Z,d;(, le premier, chenu et noueux comme les châtaigniers agrestes qui ombragent dans les replis des Cévennes, ses naissantes eaux, le second figuré sous la foYme d'une adorable et saine jeune femme dans toute la floraison de sa beauté et de sa fraîcheur estivale. L'artiste avait songé à la source de cette rivière qui soudain, à quelques kilomètres à,e Montpellier, jaillit, de l'anse d'une colline crètée de pins mélancoHques, aussi large de débit, aussi impétueuse de cours qu'à son embouchure, — telle qu'on la voit sur la jetée courbe de Palavas, mettant une rousseur hmoneuse dans le cobalt méditerranéen. La rivière qui cache ainsi les secrets de son enfance dans les grottes de la montagne, et après un long flux souterrain apparaît radieuse de maturité, avait rencontré dans le ciseau d'Injalbert un amoureux interprète.

Un sentiment décoratif absent depuis longtemps de notre École et qui

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