BUSTE DU COLONEL X
bouquet de gui druidique. Le soleil cuisait les talus aux herbes blondes, brûlées, rousses, telle la robe d'un fauve africain. L'abeille animait cette solitude de son vol lourd de miel, du bruissement de ses ailes au velours noir strié d'or, le poète y récitait ses vers. Mais le progrès veillait, cet oasis campagnard ne pouvait tenir entre ces deux foyers d'activité : la gare, le marché. Une municipalité vint, qui sauvegarda le promenoir des amoureux et la fièvre de modernisme d'agrandissement urbain des négociants.
Le coteau au versant rapide fut mué en parc. Sa déclivifé, couverte de pelouses très arrosées et verdoyantes, des bassins, des cascades durent l'égayer et le tout fût baptisé, en l'honneur du vieux temps, le Plateau des Poètes. Il était en effet dominé par une splendide plate-forme. De là, la vue
LVE APRÈS LE PtCHÉ
embrasse un espace très étendu, voit se dérouler le double ruban d'argent du canal de Riquet et de l'Orb scintillant sous le dôme feuillu de platanes aussi ouffus, aussi élevés, aussi nobles de frondaisons que ceux des Eaux-Douces d'Asie. Une plaine féconde, tapissée de pampres, vergetée de rangs de vigne serres, pressés, exhubcrants de végétation, se déploie jusqu'à l'horizon. Au dernier plan, la Méditerranée éiend la caresse humide, la tache d'azur de ses eaux. J'ai silloné la France en tout sens, je n'ai jamais rencontré un paysage d'où la sensation de luxuriance, de fécondité, de richesse, de large vivre, se dégageât à l'égal de cette plaine fertile.
C'est ce point si admirablement situé que l'artiste a choisi pour y bâtir et ciseler le piédestal grandiose de son Titan. Il a accumulé à la base toutes les richesses de la pierre, du marbre, la séduction des eaux jaillissantes, des lianes vertes et souples s'enguirlandant, s'éplorant sur les parois du rocher et, tout en haut, il a campé comme une antithèse redoutable la noire et tragique silhouette de son Atlante révolté.
La Fontaine du Titan est un monument à trois étages, à deux faces dans sa partie médiane, son ensemble pyramide On compte du sommet au sol dixsept mètres de hauteur, dont huit mètres cinquante pour le soubassement,
l'œuvre
autant pour la fontaine proprement dite, dans ce dernier chiffre est comprise la statue, surmontée de la sphère et mesurant exactement trois mètres quatrevingt.
Cette masse colossale occupe deux assises du jardin, son soubassement est appuyé aux flancs de la colline et s'élève d'une allée inférieure jusqu'au niveau de la terrasse qui la domine. Sur ce plan, s'érige un massif rocheux également fouillé, également artistique du côté qui regarde la ville et du côté qui regarde la campagne. Au faîte, se dresse enfin le Titan, faisant face à la plaine, face à la mer.
La liberté de conception, l'audace, la hardiesse de ce gigantesque édifice sont extrêmes. Ici, rien d'architectural, rappelant le déjà vu, la tradition, la copie de l'Italie ou de l'Antique. Le caprice et la fantaisie ont présidé à cette construction cyclopéenne, mais un caprice, une fantaisie portant la marque de la puissance, du goût d'un artiste de race. Pas de lourdeur, pas davantage de maigreur. Les proportions sont admirablement balancées, tout concourt à un effet magistral, d'une originale séduction.
Etudions en détail le monument :
La base figure une grotte au plafond de stalactites, précédée d'une arcature surbaissée reposant sur deux piliers, dont les montants sont ornés de deux cariatides du plus fier style. L'une représente un vieillard à barbe limoneuse, au torse noueux comme un vieux chêne ; l'autre, une vigoureuse jeune femme au charmeur sourire, aux formes d'une robuste élégance, telle qu'une suivante de Cérès. Leur corps sont engaînés à mi-hauteur dans des draperies laissant émerger les pieds, d'un modelé délicat.
Au-dessus de leur tête, on distingue un motif de décoration très agréable, point banal, ce sont des filets de pêcheur dont les mailles laissent entrevoir des fruits de mer, des oursins, des coquillages et des poissons.
Dans le primitif projet, M. Injalbert avait ouvert la grotte sur les côtés par deux autres arcades, mais le poids énorme des marbres qui reposent en partie sur ce soubassement l'a fait renoncer pour plus de solidité à ce dessein. La solidité du monument est en effet égale à sa masse. C'est ainsi que dans le tuf de la colline, pour supporter l'étage du milieu, on a enterré une couche de béton de plus de deux mètres. Ces précautions étaient nécessaires, les blocs venus de Carrare pesaient, tout équarris, le chiffre de soixante et douze mille kilogs, l'un d'eux, figurant aujourd'hui un cheval, atteignait onze mille. J'ai donné plus haut ces renseignements, mais je crois utile de les répéter pour bien faire sentir dans quel rocher marmoréen l'artiste a fouillé du ciseau, dégagé à coups de maillet ses originales sculptures.
Les cariatides soutiennent une vasque où piaffent deux chevaux marins, monté§ et maîtrisés par deux génies. Les queues de poissons qui terminent leurs flancs haletants, leur encolure frémissante à la Van der Meulen viennent
l'KOJLT DE MARTEAU !JE l'OK.I.
frapper les assises d'une sorte de butte de marbre composée de rocs frustes, non dégrossis. Entre les deux coursiers chimériques, contre la paroi de ce tertre rocailleux, un écusson héraldique présente les trois anciennes et très nobles armoiries de la ville, ce dont affirme leur simplicité : d'argent, à trois fasces de gueule, au chef semé de France. Ceci est la partie antérieure du second étage, construit au niveau du plateau. La partie postérieure n'est point, certes, un revers de médaille, et les promeneurs qu'attire sur cette large terrasse circulaire la beauté de l'horizon ont de quoi égayer leurs yeux.
Ici, l'artiste a donné libre carrière à la folle du logis ; son imagination, sa verve s'accusent dans une œuvre entièrement nouvelle et particulièrement heureuse. Un mascaron représentant la face d'un vieux faune encorné, à barbe floconneuse, au large rire entrouvrant une bouche telle qu'une brèche, aux oreilles pointues qu'entourent trois et quatre fois l'enroulement de ses cornes de bélier, forme l'arrière du mamelon. Devant ce masque marmoréen de quatre mètres cinquante de haut, la fantaisie du statuaire sourit aux jeux de deux enfants. L'un, accroupi, place sa main devant les lèvres du Faune, il veut esquiver, en penchant son corps, le torrent qui jaillit, et en renvoie une bonne part sur son camarade, debout, que cette averse, cette douche, inonde. L'un et l'autre sont tout secoués d'une belle joie enfantine, et le naturel de leurs poses ne peut être dépassé.
Une seconde vasque en forme de coquille se dessine par dessus ces deux
l'œuvre
motifs, elle gît aux pieds et au devant de la statue du Titan qui, dans un terrible mouvement de colère relève sa tête athlétique, semble prêt à jeter bas, à précipiter aux abîmes le Monde qu'il est las de porter. Tout le reste du monument est décoratif, d'une ingéniosité, d'une noblesse de lignes, d'une richesse splendide. Ici la pensée commence, l'art devient le vassal de l'idée et une haute leçon philosophique se dégage de ce géant à la silhouette tourmentée, encolérée.
Jadis, en pleine jeunesse, avant la trente-cinquième année, le sculpteur avait piété sur la sphère un gai génie crêté d'une flamme : le travail des muscles par en bas, le travail cérébral par en haut, ainsi lui apparaissait la loi sociale. •
Mais les ans s'écoulèrent, la réflexion vint, et l'ardent appel de son âme vers l'idéal et le beau ne put cacher, éteindre la sourde rumeur qui monte d'en bas. Rumeur faite de plaintes, de sanglots, du heurt des instruments de fer remués, maniés, du lever au coucher du soleil, pour obtenir un ingrat salaire, outils qui sonnent parfois comme le choc clair des épées. Il se pencha sur la fournaise et il vit des corps en sueur, tuméfiés par la fatigue, blessés, couturés^ déformés par des besognes harassantes, des corps qui peinaient et geignaient. Il assista à l'âpre bataille de l'homme contre la faim, lutte dans laquelle le vieillard et l'enfant sont toujours vaincus, où l'adulte obtient avec peine un armistice. Et le torrent des siècles charriant du sang et des larmes passa sous ses yeux. L'efiroyable injustice de ces misères, de ces tortures, de ce joug ancestral tordit son cœur. Le génie disparut, la sphère devint plus lourde, écrasante, et le Titan se rebella, hurla son cri de révolte : « Non ! pas éternellement ! »
On a formulé devant moi cette question : « Pourquoi avoir choisi comme sujet de cette fontaine un Titan ? » Celui qui me parlait ainsi n'avait pas vu encore l'œuvre d'Injalbert. Il aurait compris sans cela quMle symbolise le problème de l'heure actuelle, problème qui absorbe tous les esprits élevés de l'Europe, non seulement les gouvernements de forme républicaine, mais aussi Pape et Empereurs. Question redoutable de laquelle ne peut se désintéresser un artiste, «— l'âme de l'artiste étant un foyer où se reflètent les passions ambiantes.
Au pied du Titan d'Injalbert fusent les rires d'enfants Ubres, joueurs, heureux, le marbre conte en langue héraldique les gloires de la monarchie, les chevaux marins et les génies rappellent la pompe fastueuse des parterres de Le Nôtre, des palais bâtis par Mansart, plus loin, dans le jardin, des jets d'eau Versaillais égrènent leurs perles, murmurent leur cristaUine chanson, des cygnes noirs promènent avec des fiertés royales l'ébène de leur robe sur le miroir d'acier des bassins. Mais lui n'entend pas, ne voit pas. Il ne sent qu'une chose, c'est le déchirement des muscles de son col d'esclave, l'an-