‹ Jean-Antonin InjalbertChapitre 5 sur 23 · L ARTISTE · texte numérisé non relu

L ARTISTE

H est des fibres du cœur qui vibrent plus douloureusement chez un Français de province, né dans une de ces villes où riches et humbles possèdent un foyer — et n'envisagent jamais cette éventualité de misère, d'aller demander asile à la maison commune, commune à toutes les douleurs, à toutes les pauvretés : l'Hôpital.

Certainement Injalbert était de ceux-là, mais il était par dessus tout un héroïque.

Il accepta sans hésitation et avec reconnaissance cette offre d'ami.

Installé quelques heures plus tard dans une des salles relevant du service de M. Bourguet^ à "Saint-Antoine, il subit une recrudescence de la grave maladie.

Disparaissant sous une éruption d'autant plus violente et dangereuse que la variole noire s'était déclarée, il souffrait horriblement, et, appelant la mort, hurlant, criant, atteignait à un tel paroxysme de délire que la camisole de force dut lui être imposée trois fois en huit jours.

Cependant les soins de M. Bourguet, la force vitale du malade, sa jeunesse et la volonté du Maître qui préside au quid futurum des humaines destinées, le sauvèrent. Ce ne fut point un cercueil mais un vivant qui franchit le guichet de l'hôpital Saint-Antoine. L'employé du greffe inscrivit aux guérisons ce nom sans notoriété aucune alors, mais qui depuis a paraphé tant d'œuvres remarquables, et, vingt ans plus tard, était choisi par l'Etat pour signer le monument élevé à Mirabeau, c'est-à-dire à l'Eloquence Française, dans l'enceinte du Panthéon.

On me pardonnera ces rapprochements, je vis au milieu des ouvriers du ciseau et de la palette, j'assiste chaque jour à des scènes de désespérance, parce que l'argent est rare, va peu souvent au talent et que le peuple des artistes s'accroît sans cesse, devient de plus en plus dense et nombreux.

Je voudrais donc que de cette monographie se dégageât une leçon, un exemple, un baume pour les cœurs meurtris, baume fait de confiance et d'espoir en les lendemains laurés, réservés aux opiniâtres, aux fiers lutteurs.

La variole avait à tel point ravagé le corps du patient, que la convalescence ne dura pas moins de trois mois. Lentement, très lentement revinrent la force joyeuse, k plénitude surabondante de sève et l'alacrité intellectuelle, propres à la jeunesse.

Ici une question doit se poser sur toutes les lèvres. Le maître épris, de la beauté radieuse, en ayant fait l'objet de son culte et de son étude constante, l'artiste énamouré des formes et des tons devait-il traverser la vie avec un masque hideux sur la face ? Le mal en dénouant, desserrant sa cruelle étreinte, avait-il laissé à sa victime le sigillé d'une incurable laideur ? Ce sont là choses dont la rencontre est fréquente. La nature a de ces jeux pleins d'amertumes. Ces contradictions de la pensée et de l'enveloppe extérieure se présentent à

SOURCE TARIE (ÉluJe pour fontaine)

LE TIBRE (hiiste). Étutic pour fontaine.

chaque pas. Un vase de terre rugueuse à patine grossière masque souvent pour la foule l'étincelle du génie. J'ai connu un sculpteur suédois, cul-dejatte, qui grimpait ainsi qu'un crabe difforme sur une échelle pour modeler sa glaise, ou le ciseau, la râpe à la main, mettre des indications dans son marbre; et c'était une grande douleur d'âme d'assister à ce triste spectacle, de lire dans les yeux du statuaire tout un navrant poème de regrets inexprimés.

Il n'en fût point ainsi pour M. Injalbert. La camisole de force avait eu une influence heureuse et l'avait empêché de labourer son visage de ses ongles. Je m'imagine — car on a toujours un repli du cœur où, à vingt ans, se niche un sentiment de coquetterie bien excusable, — je m'imagine qu'Antonin Injalbert ne dût point regretter ses heures de ligotage en constatant qu'il avait échappé à ce ton enflammé de braise, à ce masque sanguinolent, à ces profondes coutures, marques ordinaires de ce mal bourreau.

Aussi bien je m'aperçois, en écrivant ces lignes, d'un grave oubli, j'ai négligé d'esquisser la silhouette de l'homme, d'ébaucher un rapide croquis de ce portraitiste dont les bustes sont toujours saisissants de caraaère et de ressemblance .

M. Jean-Antonin Injalbert est d'une taille au-dessus de la moyenne, son corps n'est embarrassé d'aucune surcharge adipeuse. Il n'est point maigre, mais musclé et nerveux. Souple, rapide dans tous ses mouvements, très actif, il a conservé l'apparence exacte de la quarantième année. Au premier abord.

l'artiste

LA DLFENSE EN 187O

{Fragment d'un projet de monument à Gamhetta),

l'aspect est froid, froideur voulue, chape de glace cachant de la lave en fusion. Ce qui vous frappe sur cette face généralement pâle, fort peu colorée, qu'apâlit encore la barbe courte,, rare et grisonnante, c'est l'acuité du regard fouilleur, sondeur. Il y a également beaucoup de gravité et de dignité simple dans les traits , dans le maintien, l'ensemble. Le Maître parle.

La voix sort vibrante et décèle aussitôt un tempérament de feu. Bientôt le geste l'accompagne. Ce geste n'offre pas l'exagération de mimique du Languedocien ou du Napolitain. On le devine volontairement contenu, forcé de rester ample, large et puissant, en harmonie avec la pensée, la vision des choses, personnelle à l'artiste.

M. Injalbert a beaucoup lu et beaucoup vu, cinq ans passés en Itahe dans ia fréquentation des chefs-d'œuvre de la Renaissance, et des œuvres plus intenses, plus sincères d'observation, plus naïves et plus charmeuses des Primitifs; depuis lors des voyages hors de France, à Paris, l'amitié, les visites quotidiennes des esprits les plus élevés, les plus intéressants de notre époque, — pour en citer un seul, le poète Maurice RoUinat; — par dessus tout, sa volonté créatrice ont fait de lui un homme instruit, sachant beaucoup, et s'exprimant avec une simplicité empreinte d'élégance.

Le sérieux constitue la base même de ce caractère avec la passion de l'art, înjalbert rit peu, mais le rire sonne franc et gai sur ses lèvres. Les difficultés des débuts ne l'ont point aigri. Je ne l'ai jamais entendu éreinter un rival, signaler âprement ses défauts. Il a été souvent en butte à la jalousie, ;\ l'intrigue. Il en a été l'injuste victime, notamment lorsqu'une coalition hostile aux prix de Rome le priva de la médaille d'honneur, par lui très méritée, au Salon de 1887. On n'a pas oublié ces hauts-reliefs de superbe allure: VOrb, V Hérault, le Lè\, grandes figures fluviales, allégories dont l'élégance et la maëstrie évoquaient le souvenir de la vieille France, la pompe grandiose des palais royaux sous la Monarchie . Il m'a conté tous ses déboires, mais sans perdre rien de son habituelle réserve, sans un mouvement de colère ou de dépit.

M. Injalbert présente cette particularité d'être un méridional réservé, peu expansif, un réfléchi. Vous ne le verrez s'échauffer que lorsqu'il cause de son art et veut faire comprendre ce qu'il a mis dans une figure, la recherche qu'il

1111 I'omi.m:

a poursuivi dans tel travail, le quantum de pensée qu'il a loge dans tel marbre ou tel bronze.

Alors, sa face s'anime, sa voix vibre plus claire, et, de ses mains, machinalement il pétrit et rejette en arrière le béret de laine blanche, le large béret d'ouvrier, qui auréole ses cheveux noirs, son regard aigu, ses traits aigus. Et la variole ayant donné à son épidémie une certaine rugosité, troué par place la peau, sans déplacer les lignes, il ressemble, lui sculpteur, i un de ces bustes expressifs de marbre dont il est entouré, que le papier de verre n'a point encore polis et sur lesquels les nobles outils du métier, le ciseau, l'archet, la gradine, ont laissé leur fière empreinte.

Eiu- ce temps de renseignements à outrance, d'interviews auxquels n'échappent point les têtes couronnées, voire même portant la tiare, où chaque matin la presse sert toute chaude aux lecteurs, la photographie, la biographie, la graphologie et la description du logis d'une personnalité marquante, je dois au public certains détails complémentaires.

l'ekhant a la CRiscuE {Etîilic pour fontaine)

M. Injalbert ne fume pas. Il aime se tenir debout, modelant, lisant, écrivant, dessinant debout, devant un haut pupitre. Dans l'encombrement de son atelier, vaste pièce éclairée au nord par une immense baie vitrée, ajourée dans lâ toiture à deux versants par quatre lanternes, vous chercheriez en vain un fauteuil non plus que dans le cabinet de travail situé à côté. Tardivement, après une chasse ditficultueuse au milieu des maquettes, des groupes, des statues, des armatures de fer et des baquets de glaise, vous parviendrez à mettre la main sur une modeste chaise. Ceci n'est point le coquet atelier où viennent poser les mondaines. Ce côté très commercial et très lucratif de son art reste étranger au Maître et, comme je l'interrogeais à ce sujet, il me répondit : « mon talent est fait de franchise, et il est si difficile de contenter une jolie femme, que j'ai bien rarement essayé. »

Tout ici respire une bonne et saine odeur de travail. D'un côté, un groupe de praticiens d'Italie, aidés d'un vieux modèle à longue barbe michelangesque aux tempes creuses, au col nu, tout cordé de muscles, jsaint Jérôme, loqueteux, ou Jéovah au gré du loueur de ses heuresdepose, attaquent un énorme bloc de Carrare. Les uns jouent du violon, suivant le terme du métier, c'est-à-dire à l'aide d'une sorte d'archet, donnent un rapide mouvement de perforation à une tige d'acier, les autres, le maillet et le ciseau en

l'artiste

mains font sauter des épaisseurs, dégagent des formes. Sous leurs coups répétés, le marbre sonne avec la pureté, la douceur de vibration d'une horloge de cristal. Une fine poussière nacrée givre les vêtements et le visage des habiles ouvriers, et le vieux modèle, sous la neige recouvrant ses cheveux et sa barbe, semble le bonhomme Hiver accroupi au pied du Printemps, le groupe figure en effet la rude étreinte, l'enlacement lascif d'un Faune et d'une Bacchante ; c'est le poème de l'éternel Renouveau.

Plus loin, quatre ou cinq élèves manient l'ébauchoir ou dessinent, deux sont des compatriotes du Maître, un troisième est ver^i du bout du monde, des antipodes, du Chili, recueillir l'enseignement du bon professeur. Le plus curieux, dans la longue blouse de toile qui l'ensoutane, est un gamin d'Italie, né sur la montagne Sainte-Geneviève, terre italienne en plein Paris, quartier privilégié des modèles, où l'on rencontre à chaque pas des adolescents chevelus, des lemmes coiffées à la Graziella, où, par les rues, se promènent les Moissoneurs et les Moissoneuses popularisés par Léopold Robert. Fils -et petit fils de modèles, cet enfant de douze ans a certainement commencé à poser dans les bras maternels pour quelque Maternité, dès la mamelle, et il eût continué jusqu'à son décès, jusqu'à quatre-vingts ans, si le Maître n'eût résolu de faire de lui beaucoup mieux. Il lui apprend son art, et je ne doute pas qu'il arrive à créer un adroit sculpteur, très expert à toutes les habiletés du ciseau, vu les aptitudes natales.

Je cite ce trait, parce qu'il peint l'artiste, montre un coin de son cœur, témoigne de sa générosité. J'ajouterai que la plus grande cordialité règne entre le Maître et tous ses élèves.

M. Injalbert n'est pas marié, enfiévré au travail, il n'en a jamais trouvé le temps. Je soupçonne qu'il a eu peur du mariage, comme d'un dérangement, d'un trouble dans sa vie de laborieux, de passionné statuaire. Il n'a pas voulu de partage, et la seule famille au milieu de laquelle il veut vieillir, qu'il désire laisser après lui, portant son nom, c'est son œuvre de pierre et de bronze. Ses fils glorieux seront cet Orphée, ces Fleuves, ces Faunes et ces Sylvains symbolisant la mélancolie, la noblesse, la passion, et tous les états d'âme; ses filles gracieuses, je les vois dans cette Ariane et cette Eve qu'il a dotées de toute la beauté fière ou languide rêvée par son cerveau d'artiste.

Et leur nombre ira toujours croissant, car le sculpteur appartient à la race des créateurs féconds et forts.

Fermons cette parenthèse dont on me pardonnera la longueur par égard à l'importance du sujet et à l'intimité des détails donnés.

La maladie grave à laquelle avait échappé M. Injalbert, ne devait point être la seule traverse de sa jeunesse, une terrible crise l'attendait, celle-là commune à tous les Frani;ais, je veux parler de la malheureuse guerre de 1870.

l'artiste

Travaillant ferme à l'école , obtenant des médailles, des prix de composition , admis à concourir pour le prix de Rome , Injalbert ébauchait un Samson, était en loge lorsque éclata soudain la nouvelle de la provocation allemande. Abandonnant sa maquette, le jeune logiste se hâta de regagner sa province et sa ville natale. L'Hérault organisait ses Mobiles, il prit rang parmi eux. Son devoir était fait.

Bientôt une occasion se présenta pour lui de regagner la capitale.

On recrutait des bataillon de volontaires pour la défense de Paris, il s'enrôla dans ce corps un des premiers et revit la Seine, képi en tête, sac au dos.

Le siège avec ses périodes d'espoir et de désespérance, ses longueurs et ses misères, se déroula gravant d'ineffaçables et profondes impressions dans son esprit. Tour à tour campé à Aubervilliers, dans la presqu'île Saini-Maur, dans les forts de notre enceinte, il remplit résolument son métier de soldat, mais en conservant la vision et les sensations d'un artiste. Il en fournit la preuve plus tard dans son projet de monument de Gambetta, sur les côtés duquel se déroulaient deux grandes pages : la Désorganisation de l'armée dans la Défaite et sa Reconstitution, tableaux poignants, vus et vécus.

Un de ses morceaux de sculpture les plus fiers, la tête de son Titan révolté, rattache aux souvenirs de cette époque. Dans le fort deRosny, mobiles et matelots étaient confondus, servaient les canons, pointaient les pièces. Parmi ses compagnons, l'élève des Beaux-Arts remarqua la mâle beauté, faite d'énergie, de puissance, de colère, d'un grand et vigoureux quartier-maître de la flotte. Ce marin, rasé comme il l'étaient alors t;ous, ayant à peine sur les joues quelques touffes de barbe continuant les cheveux, rappelait la face d'un antique. La régularité de ses lignes, l'expression de force, de hardiesse de son visage, sa vigueur corporelle, l'aisance noble de ses mouvements évoquait la pensée des lutteurs et des guerriers, combattant dans le

TÊTE d'enfant MARTYR

LA DOULEUR {figure tombah)

Stade grec. Alors que d'une épaule nerveuse, d'une poussée superbe et irrésistible il soulevait la gueule de bronze des pièces à feu, la rage de l'impuissance de vaincre, d'écraser sous la mitraille un ennemi trop nombreux sublimait les traits de ce fils du peuple. La révolte du patriotisme devant l'injuste défaite, du courage militaire en face de la bataille perdue héroïsait tout son être, le rendait admirablement beau.

M. Injalbert n'oublia jamais Ll tragique grandeur de ce masque de soldat et il en a retracé l'expression farouche dans son Titan écrasé sous le poids de l'orbe et de la loi terrestres.

La paix signée, l'Ecole rouvrit ses portes et le travail recommença dans les ateliers et les cours plus âpre et plus consciencieux que jamais. Il fallait oublier dans l'étude la douleur de -la plaie saignante au flanc de la patrie morcelée, il fallait sur le terrain de l'Art conquérir une glorieuse revanche, celle là même que la Grèce avait prise sur Rome, et que le dix-huitième siècle, plus près de nous, avait infligée aux vainqueursde Rosbach.. M. Injalbert compta parmi les plus ardents, les plus laborieux, les plus assidus.

Au concours pour le prix de Rome de l'année 1873, il s'en fallut de bien peu qu'il ne fut l'heureux triomphateur.

Le thème choisi par l'histitut était le suivant: » Ulysse et Neptolème abordent dans l'ile de Lemnos, ils s'approchent de Philoctète, écoutent ses plaintes et font panser sa blessure par un habile chirurgien ».

Ce poème de la douleur, de l'oubli, de l'ingratitude, ce cri d'une âme aigrie, haineuse, esseulée, cette lamentation traduite par Sophocle dans un langue, une forme divine, notre statuaire l'entendit sangloter à travers les âges et il le rendit avec des accents d'une vérité et d'une émotion inaccoutumées. Sur un tronc d'arbre inéquarri,)eié bas par la vétusté, la tempête, le vieillard gisait, à ses pieds le disciple d'Esculape préparait les simples aux vertus curatives. Ulysse et son compagnon soutenaient dans leurs mains ce corps convulsé, tenaillé par la souffrance. La composition présentait un aspect fruste, rustique, vrai, en dehors de toute tradition conventionnelle, d'où se dégageait un large et intense sentiment. Cette sculpture était à tel point expressive d'effet, colorée, qu'un modèle interpellant un de ses camarades disait: « viens voir ceci, c'est un tableau. » Et la longue règle de clôture finie, les soixante-douze jours donnés à l'exécution écoulés, alors que les logistes circulaient de loge en loge examinant, détaillant successivement leurs concours, il s'établit un courant en faveur du bas-relief d'Injalbert.

J'ai écrit plus haut que la fougue et la vitalité spéciale à son talent détonnaient au milieu de la sagesse ambiante, de l'académisme enseigné officiellement. Cette raison détermina le jury à préférer un autre concurrent, M. Idrac, mais un sentiment d'équité attribua le deuxième prix à Antonin Injalbert.,

Ici se placent une ou deux anecdotes caractéristiques.

Page 1