EUNE PATRE CHANTANT
l'enfant qui pisse (ÈliiJe pour fontaine).
l'artiste
Lors de l'exposition publique des œuvres soumises au jury, avant la décision de l'Institut, plusieurs hommes célèbres vinrent se rendre compte du niveau de ce concours, de l'effort et des tendances qu'il accusait, parmi eux notamment Carpeaux.
Le statuaire du Pavillon de Flore et du groupe de la Danse jouissait alors de toute sa renommée. Seul il possédait le secret de faire vivre et palpiter la pierre. Lentement, il étudia un à un les projets des concurrents et s'arrêta particulièrement devant le numéro 7, la composition d'Injalbert. Averti de cet honneur, poussé pour ainsi dire par ses camarades, l'auteur s'avança et demanda au vieux Maître ce qu'il pensait de son travail.
L'hirsute Carpeaux le regarda sévèrement, puis, avec une simplicité brutale : « Jeune homme, vous ne manquez pas de défauts... », un silence, « mais il y a chez vous des qualités qui, à mon sens, vaudraient le prix de Rome ».
Ce fut la première entrevue de ces deux talents d'une parenté certaine. La seconde eut lieu un mois plus tard et confirma l'opinion déjà exprimée. Carpeaux était au Luxembourg, attendant la visite de la Commission devant agréer sa Fontaine. On avait exigé de lui des retouches, un assagissement, des castrations, il n'avait cédé qu'en grognant. Avisé de la présence dans le quartier du sculpteur du "Tbiloctète, il le fit appeler. « Vous n'avez point obtenu le prix de Rome, lui dit-il, prenez-en votre parti ; vous me voyez à cette heure en butte à la même hostilité artistique. Mais ne cédez pas. Je leur ferai avaler, qu'ils le veuillent ou non, les audaces qui les effrayent dans
l'en'1-ant au poisson ( Etude pour fontaine )
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ce monument. Luttez à votre tour et venez parfois me voir. »
A cette aimable invitation, Injalbert n'obéit point. Certes il eut été fort heureux de recevoir les conseils de ce maître plus prociie de lui par le cerveau que tout autre, mais la prudence était commandée à l'aspirant au Prix de Rome. Fréquenter Tatelier de (>arpeaux aurait constitué aux yeux de certains jurés, le passage au camp ennemi, le crime d'entretenir des intelligences dans la place adverse.
Ces compliments du moins furent une compensation de son demi-échec pour le pensionnaire de la ville de Béziers. Il avait été battu par Idrac avec tous les honneurs que la guerre réserve à un vaincu digne d'estime. Et son concurrent préféré lui avait tout le premier rendu justice, lui déclarant en présence de son bas-reliet, lors d'une visite dans sa loge : « Je ne crois pas que tu aies le prix, mais je voudrais avoir fait cela. » Bel exemple de la franchise, de l'honnêteté et de la cordialité de cet artiste que la mort devait si tôt enlever.
'Voici tantôt un mois, en février de cette année 1892, si je ne me trompe, un inspecteur des Beaux-Arts, aussi sympathique, aussi ouvert à l'esprit moderne qu'il est érudit et alerte écrivain, M. Armand Dayot organisait au Théâtre d'Application un festival littéraire au souvenir de M. Maurice Rollinat, le poèfe qui a déserté Paris . M. Injalbert, auteur d'un buste fort remarqué, fut naturellement invité à concourir au succès de cette manifestation amicale, et prié de prêter une terre cuite, image cahotée, anguleuse, dure et prolondément suggestive, de ce chanteur délicat, subtil et puissant.
Se rendant le soir dans le charmant théâtricule, dit la 'Bodtniére, du nom de son aimable directeur, il s'arrêta soudain saisi d'une extrême surprise. Dans le long vestibule \ plusieurs étages, menant à la salle de spectacle et utilisé pour des expositions particulières de peinture parfois très iniéressantes, il
l'artiste
apperçut son vieux chef-d'œuvre, son bas -relief, son Thiloctéte échoué là sans doute à la suite d'un prêt de l'École. Il ne l'avait pas revu depuis vingt ans et fut doucement remué par la rencontre de ce péché de jeunesse.
Le printemps de 1874 devait être une date mémorable dans la carrière de M. Injalbert II se présenta de nouveau au concours du prix de Rome et sa mémoire a gardé fidèlement les moindres détails de cette bataille décisive.
Anxieux, fiévreux, il attendait la lecture du sujet fixé par l'Institut. M. Guillaume, directeur de riicole, lentement défit un pli cacheté et lut ce thème :
Douleur d'Orphée, avec le commentaire suivant : Orphée pleurant Eurydice, se réfugie dans les solitudes les plus sauvages , il s'abîme dans la tristesse, rien ne peut le consoler». Dès les premers mots, le futur lauréat ne put retenir uneexclamation «Très bien, dit-il», tandis que ses yeux se croisaient avec le regard interrogateur de M. Guillaume. On sait, en effet, que les logistes ont le droit, si la donnée de la composition leur déplaît , d'en réclamer une seconde, cela, sous la condition de l'unanimité dans source du bien et du mal
cette décision. En prévision de ce cas, l'Institut met sous pli cacheté deux propositions. Il ne fur point utile cette lois, de recourir à la deuxième, tous les candidats trouvant VOrphèe plein d'intérêt;
Pour M. Injalbert, il m'a avoué que dès ce moment, il eût la conviction de son succès final. Il connaissait ses rivaux, et quelque fût leur mérite, estimait que pas un ne sentait au même degré que lui la désespérance, le déchi-