AH-LANCOLIE
rement de cœur, l'état d'âme du doux poète, en lequel la fable grecque personnifie la lutte de l'amour contre la mort.
L'Orphée apparaît au penseur, au philosophe, comme l'une des plus hîTutes figures symboHques de l'antiquité. Il y voit un mythe venu du berceau sacré de l'Inde, enchaîné derrière le char d'argent traîné par des tigres, où Bacchus pampré, lauré des feuilles du lierre et de la vigne, réalise le triomphe de la matière, du vin, du rut. Malheur au poète dont le chant s'élèvera plus haut, célébrera l'esprit, la lumière, la justice, dont la voix suave domptera par ses accents les monstres, dont le cœur souhaitera en une passion unique, la iusion de deux êtres en la vie et l'éternité. Celui-là, les Ménades lacéreront son corps et jetteront sa tête lourde de rêves aux vautours de Thrace.
Mais ces considérations sur l'épopée orphique, sont le propre de l'âge mûr. M. Injalbert, avec moins de philosophie et plus d'émotion, comprit et s'attacha à rendre le côté de jeunesse, l'infini d'affection et l'infini de deuil de l'époux pleurant l'adorée, la regrettée à jamais perdue. Le poète a en lui des fibres féminines qui donnent plus de charme, plus d'exquisité à sa chanson^ il semble pétri d'un Hmon moins grossier que l'homme, mais il paye sa supériorité par une plus grande acuité dans la souffrance. La douleur trouve dans sa nature délicate et fine un terrain plus sensible, plus vibrant, plus tôt et longuement endolori, moins résistant.
Tel est le concept de la statue de V Orphée de M. Injalbert. Le corps a une grâce éphébique; dans la pureté de ses formes, un peu de l'androgynisme de l'art grec; il est tout enveloppé de jeunesse et de tendresse. La lutte contre la mort, dont je parlais plus haut, est finie, Eurydice a disparu pour la seconde fois derrière les noirs bosquets, les myrtes sombres des rives Stygiennes et l'immensité de la solitude, l'amertume de la séparation, la sensation d'un irréparable vide, accablent l'Aéde. Sa lyre pend négligemment à l'extrémité de son bras gauche. Il s'appuye à un arbre dépouillé par l'hiver, sa tète s'incline sous le poids du chagrin, son bras droit esquisse un geste d'abandon languide. Tout dit clairement, en cette figure, la lassitude de vie, le désenchantement de toutes
LA FEMME DRAI-tli
{Etude de l' Abondance).
JEAN-ANTONIM INJALBART