A GAMBETTA
(Le Lion populaire pleure le Tribun)
choses que, plus tard, une veuve de sang royal traduira par cette mélancolique devise « plus ne m'est rien, rien ne m'est plus».
J'insiste longuement sur cette statue, à cause du sentiment de charme, d'élégance dont elle est imprégnée; elle nous est preuve, que M. Injalbert n'est pas seulement un exécutant merveilleux, doué d'un superbe tempérament, mais aussi un penseur susceptible d'émotion, témoignant, à ses heures, d'une compréhension délicate de l'âme. Son Orphée oppose, au seuil même de sa carrière, une réponse à qui voudrait admirer en lui, plutôt le magnifique ouvrier du marbre que l'artiste.
Je m'aperçois, dans cette biographie, d'un second oubli. Il est moins grave que celui du portrait. Je n'ai pas fait allusion à son Maître, prononcé son nom.
Le maître de M. Injalbert fut M. Dumont, professeur à l'Ecole des Beaux- Arts. Avec la plus grande impartialité, son élève rend justice à sa claire intelligence, à son équité, à sa bienveillance, mais rarement deux natures plus dissemblables se trouvèrent en contact. Le statuaire Dumont était épris d'un idéal, d'une correction désespérément froide . La noblesse, la sagesse, le calme des lignes, résumaient à ses yeux une trilogie, où s'enfermait le pur génie hellène. De très bonne foi, la sensation de la vie, sous l'épiderme du marbre lui apparaissait roturière, l'aristocratie de ses goûts n'admettait qu'un Olympe au repos.
Déjà, en 1870, Injalbert ayant soumis, au savant professeur, sa maquette du Samson, avait reçu de lui de tels conseils, qu'ébranlé, doutant de luimême, il avait modifie sa figure et, par là, s'était mis dans le cas d'être déclaré hors concours.
En face de YOrphée, bien qu'ayant un extrême respect pour le vieillard dont il suivait les cours, il redouta qu'une divergence dans la manière de comprendre le sujet vint éteindre sa verve, paralyser le feu de sa création. Il joua donc de ruse et, tandis que tous ses compagnons de loge allaient, l'un après l'autre, montrer leurs essais à leur chef d'atelier, il resta coi. Les semaines se passèrent. Un mois et demi s'écoula. Le terme fatidique des soixante-douze jours s'annonçait tout proche, lorsque Injalbert vint frapper à la porte de Dumont.
« Vous venez bien tard, trop tard pour un conseil », lui dit ce dernier. Puis examinant sa maquette, avec une lenteur fort attentive et, de temps à
l'artiste
autre, coulant par dessus ses lunettes un regard rapide et observateur sur son visiteur, il lui décerna cet éloge :
« Je n'ai rien à vous conseiller, si ce n'est de beaucoup travailler pour traduire tout ce que vous avez senti, cherché, voulu dans ce projet. »
Les œuvres furent exposées. V Orphée eut d'abord tous les suffrages des visiteurs ; puis l'unanimité des voix du jury lui attribua le Prix de Rome.
Nombreux sont encore les Français ignorant le côté pratique de cette très enviée récompense. A leurs yeux, le lauréat entre dans la gloire et son unique souci doit être de s'y maintenir; le point de vue honorifique masque à leurs yeux, par son importance, tous autres.
Il y a en réalité dans cette institution, une admirable main-levée, en faveur du lauréat, de tous les soucis pécuniaires de la vie. C'est moins une consécration du talent qu'une préparation au talent. L'Etat offre l'étrier au jeune homme, vainqueur de l'épreuve. « Chevauche la chimère, semble-t-il lui dire, tu as quatre ans pour vivre tes rêves, un palais historique à Rome pour les abriter, une pension de quatre mille francs pour acheter du marbre et le modeler sous tes doigts ».
Songeant à la tristesse des lendemains, à la rudesse de la chute dans la fournaise, aux durs contacts de la mêlée parisienne, une femme de grand esprit et de grand cœur, madame la comtesse de Caen, a parachevé ce protectorat du talent par un très considérable legs particulier.
Le lauréat, de retour en France, a devant lui plusieurs années avant d'en être réduit à aller deprécant, embrasser les genoux des commerçants en bronze. Grâce à la générosité de madame de Caen, les sculpteurs couronnés ont un délai de grâce entre les ambitions de la villa Médicis et la guillotine sèche du sujet pour milieu de cheminée.
M. Injalbert appartient à la pléiade d'artistes qui justifient par leur résultat, ces intelligentes largesses'. Ces huits années de liberté, de vie assurée ont été pour notre statuaire une veillée d'armes féconde en œuvres très remarquables, les unes réalisées, les autres conçues, ébauchées. On peut affirmer qu'il est sorti de cette période d'études, maître de sa volonté, de sa pensée, de sa forme, maître de son art.
Rome et l'Italie ont laissé dans l'esprit de l'auteur de V Orphée un souvenir particulièrement savoureux, d'une séduction complète. Né en Languedoc, à Béziers, la prononciation italienne sembla une réminiscence de la patrie au jeune pensionnaire de la villa Médicis. En quelques mois il connut l'idiome du Tasse et il le parla couramment. Il y paraît aujourd'hui encore dans ses familières causeries avec les praticiens transalpins.
« Après huit mois de séjour là-bas, me confiait-il, j'étais plus assimilé au pays, à ses mœurs, à ses coutumes méridionales, qu'après huit ans, je ne le fus à Paris. »