LXII LXIII
Il n'y a si saige que Balue Après la mort du Roy Loys
Car il est allé loing repaistre, Il s'en vint pour estre Légat
Il n'a garde qu'on le tue Mais si tost ([u'il fust à Paris
Il scait bien son aislre. — Elleluy bailla ung eschat
Helias! il vendit bien son maistre Qu'il s'en retourna bien tout mat
De cella ne faut plus enquerre A tout sa croix et eau benigte
Si eust-il Dieu, s'il fust en terre. Dont il fut bien doulant et triste. —
(^Mémoires de VAcadémie des Inscriptions et Belles Lettres, t. VIII, 1733, p. 591.)
BALUE, AMBASSADEUR DE CHARLES VIII ET PROTECTEUR DES AFFAIRES DE FRANCE EN COUR DE ROME. — SON RÔLE EN ITALIE ET SA MORT.
Balue négocie à Milan, au nom d'Anne de Beaujeu. — De retour à Rome, il s'acquitte auprès du Pape de son rôle d'ambassadeur de Charles VIII (9 février 1485). — Balue, protecteur des intérêts français auprès du Saint- Siège, soutient les droits de René II, duc de Lorraine, au trône de Naples (1485-1486). — Ambassade française auprès du Pape (juin 1487). — Lettres politiques adressées par le cardinal d'Angers à Etienne de Vesc (1489). — II propose de substituer Charles VIII au duc de Lorraine. — Nouvelles dignités ecclésiastiques. — Jean Balue évéque de Préneste (14 mars 1491). Les Turcs et l'Italie. — Djem-sultan est remis à la garde du cardinal d'Angers (1489). — Dangers de l'invasion turque : Balue est nommé légat de la marche d'Ancône (1490). — Sa mort à Ripatransone (5 octobre 1491). — Ses funérailles.
Le cardinal d'Angers, après sa fructueuse légation, se rendit, ainsi qu'on l'a vu plus haut, fort lentement en Italie; il mit environ trois mois pour arriver à Rome.
Quelles furent ses occupations durant son voyage? Une de ses lettres, écrite près de quatre ans après, nous fournit quelques renseignements sur un arrêt qu'il fit à Milan.
Ludovic le More ^ y régnait alors, sous le nom de son neveu, Jean Galéas, depuis qu'il avait enlevé le gouvernement à Bonne de Savoie ^ en faisant déclarer majeur le jeune duc (7 octobre 1480). A la suite de cet événement, les rapports de Bonne et de Ludovic, déjà difficiles, s'étaient
1. Ludovic-Marie Sforza, dit le More, né en 1451, régent en 1480, devint duc de Milan en 1494; fait prisonnier en 1500, il mourut en 1508 à Loches (Indre-et-Loire).
2. Bonne de Savoie, mariée en 1466 â Galéas-Marie Sforza, duc de Milan. A la mort de celui-ci, elle fut chargée de la régence de son fils Jean-Galéas, né en 1468. Elle mourut en 1485.
128 CHAPITRE VFÎI.
tendus encore : ie douaire et la pension de la duchesse en étaient la cause. C'est alors que Balue arriva à Milan. Avait-il reçu des instructions d'Anne de Beaujeu? Nous serions tentés de le croire : Anne, plus que personne, devait voir avec déplaisir le renversement des régences féminines, et elle ne devait guère admettre que le nouveau souverain disputât encore sur un douaire et une pension. Agir auprès du duc de Bari, en faveur de Bonne, n'était-ce pas plaider sa propre cause, pour le temps, plus ou moins éloigné, où elle aussi serait obligée d'abdiquer^ ? L'évêque d'Albano négocia donc probablement en cette occasion, sous l'inspiration de la dame de Beaujeu. Le succès d'ailleurs devait couronner ses efforts.
Quand il arriva à Milan, Ludovic et la duchesse ne se voyaient plus. A la prière du légat, le duc de Bari « vint « a la chambre de ma dicte dame, ou de longtemps n'avoit « esté, ne parlé a elle » ; on discuta, on délibéra et on s'entendit enfin sur le douaire et la pension. Acte de l'accord fut immédiatement dressé, et, nous dit Balue, « quand le (( dict appointement fut fait.... ledit seigneur Ludovic pro- (( mit et jura en mes mains, comme légat, le tenir et obser- « ver de point en point. » Serment qui devait être violé! Peut-être le cardinal connaissait-il la valeur de ces promesses illusoires, mais sa mission n'en était pas moins remplie ^ Il continua sa route.
Le 8 février 1485, en dépit des usages et des règles du cérémonial romain, douze cardinaux se rendaient, à la
1. Un autre fait qui vient appuyer notre opinion, c'est que le comte de Montpensier, Gilbert (fils de Louis de Bourbon, comte de Montpensier et dauphin d'Auvergne), l'un des ambassadeurs français près le Saint- Siège, s'employa à ces négociations au témoignage de Balue luimême : « le comte de Montpencyer et moy parlasmes avec ledit
« seigneur Ludovic de traictier l'appoinctement du différent... » (Pièce justif. XXVI).
2. Le récit de cette petite négociation, dont il n'est fait mention nulle part, à notre connaissance, nous est conservé dans une lettre du cardinal d'Angers à Charles VIII, datée de Rome [1488], 25 sept., pièce justif. XXVI. — Quand la convention fut signée, Ludovic en fit prévenir le gouvernement français par l'intermédiaire du duc de Bourbon ; Balue, de son côté, garda une copie de l'acte, qu'il devait, quelques années après (1488), envoyer à Charles VIII sur la demande de ce prince.
requête de Sixte IV, au-devant de Balue et raccompagnaient au monastère de Notre-Dame-du-Peuple \
Le lendemain, l'évêque d'Albano entrait à Rome au milieu de ses collègues et était reçu par le Souverain Pontife. Un peu plus tard, sept membres de l'Ambassade française arrivaient à leur tour".
Dans la matinée du 11 février, le comte de Montpensier^ qui avait le premier rang après Balue, et les six autres délégués de Charles VIII viennent avant l'heure du consistoire chercher le cardinal d'Angers. Tous se rendent ensemble au palais pontifical où Innocent VIII les reçoit. Aussitôt le chef de l'ambassade, Jean Balue, présente au Saint-Père des lettres du roi ; les Français prêtent, au nom de leur souverain, le serment d'obédience, baisent le pied du Pape et se retirent*. La simple charge d'ambassadeur auprès du Saint-Siège était remplie.
Une autre mission restait, plus difficile, et qui devait amener Balue à s'immiscer dans toutes les affaires de l'Italie; il allait y trouver l'occasion de participer à milles intrigues et de jouer un rôle vraiment important ; aussi ne tarda-t-il guère à remplir les obligations que lui imposait son titre de « protecteur des affaires de France en cour de Rome ».
René II, duc de Lorraine, prétendait, on le sait, avoir hérité des droits de son grand-père sur Naples et la Sicile.
1. Burchard, Diarium, éd. Thuasne, 1. 1, p. 138. Le grand maître des cérémonies de la chapelle pontificale désapprouve cet acte qu'il qualifie res insolila et prêter bonos mores ordinata. Le Sacré Collège, ajoute-t-il, n'eût pas dû recevoir Balue solennellement, car sa qualité de légat n'avait pas été reconnue en France ; en outre, il n'était pas d'usage que les cardinaux allassent au devant d'un de leurs collègues, — eût-il même le titre d'ambassadeur, — si ce n'est pour le mener en consistoire.
2. Balue, sans l'ordre et à l'insu du Pape, alla en personne à leur rencontre; « on l'en blâma et avec raison» dit Burchard {Diarium, éd. Thuasne, t. I, p. 139).
3. Celui que Burchard appelle « comes Delphini » et que Thuasne n'a pu identifier (voir la table du tome l^"" où l'éditeur a imprimé « comes Delphini? «) n'est autre que Gilbert de Montpensier, qui était, en effet, dauphin d'Auvergne; Cf. pi. haut, p. 128, note 1.
4. Burchard, t. I, p. 140-141. — Au mois d'avril, Innocent VIII écrit au roi de France pour lui annoncer que ses ambassadeurs ont rempli leur charge ; il exhorte Charles VIII à imiter ses ancêtres, qui ont mérité le titre de « rois très chrétiens » (Rainaldi, Annales ecclesiastici, t. XXX, p. 101, col. 1).
H. FoRGEOT. Jean Balue. 9
Ce fut probablement en échange d'une promesse formelle, faite par Anne de Beaujeu, de soutenir ses prétentions, que le petit-fils du roi René embrassa, dans la Guerre Folle, la cause de la régente contre les princes. Or, en Italie, les barons napolitains s'étaient révoltés contre leur roi : aussitôt Florence et Milan prirent parti pour le souverain, tandis que Venise, Gênes et le Pape — (à qui Ferdinand refusait le tribut féodal), — se déclarèrent contre lui. Peu de temps après, Innocent YIII envoyait môme au duc de Lorraine un de ses secrétaires porteur de propositions formelles \
Le légat de la guerre, Jean Balue, n'était pas étranger à la politique pontificale. Sans doute, il avait reçu de France des instructions à cet égard, car il appuyait do son crédit le prétendant auprès du Saint-Père, et, grâce au concours du tout-puissant la Rovère, Innocent Vllî avait décidé, à l'insu des cardinaux, d'offrir à René le trône qu'il réclamait.
Au mois de mars 1486, notre cardinal, que Charles VIII gratifiait d'une pension de deux mille livres ^ était prié par M. de Faucon, alors ambassadeur en Italie, de défendre, plus que jamais, les droits de René ; une lettre du roi à l'évoque d'Albano confirmait le dire de l'envoyé.
Le cardinal d'Angers s'empressa de répondre en protestant de son dévouement (4 mars) ; il faisait connaître les bonnes dispositions du Pape, promettait de donner tous ses soins à cette affaire, et annonçait enfin au roi l'envoi d'un plan de Rome '\
Balue ne s'en tint pas aux paroles. Deux jours après \ en consistoire public, il ne put résister au désir de se mettre en scène, et dévoila ainsi ce qu'Innocent VIII avait soigneusement dissimulé jusqu'alors. Il se leva et lut la lettre de Charles VIII; le prince l'y félicitait de ce qu'il avait déjà fait dans l'intérêt du duc de Lorraine et l'engageait à continuer ; il annonçait que René allait recevoir des secours français et se rendrait incontinent en Italie. On juge de l'étonnement général ! Cette