Th. Basin, t. II, p
H. FoRGEOT. Jecoi Balue.
LA TRAHISON DU CARDINAL d'aNGERS.
La remise du chapeau (17 novembre 1468). — Discours ironique de Jean Joufîroy, cardinal d'Albi, à cette occasion; diner qui suivit la cérémonie. — Disgrâce de Balue. — L'évèque de Verdun, Guillaume de liarancourt, l'entraîne dans les intrigues et la trahison. — La question de l'apanage de Charles de France. — Dalue, avec l'aide de son complice, essaie d'organiser contre le roi une nouvelle ligue des grands seigneurs. — Ses lettres sont interceptées ; son arrestation (23 avril 1469). — Une commission de huit membres procède aux interrogatoires, mais ne rend pas de jugement (1469).
Quatre ou cinq jours après la prise de Liège, Louis quitta le duc de Bourgogne et se rendit à Compiègne. Arrivé là\ il manda son Parlement, sa Chambre des comptes, les généraux des finances et tous ses autres officiers. Balue, qui avait rejoint Louis, après être allé à Bruxelles ^^ et à Namur, fut chargé de lire les quarante-deux articles du traité de Péronne, et le prince demanda Tenregistrement.
Toutefois, un peu partout en France et principalement à Paris, on commençait à se moquer du voleur volé. Chacun causait de Péronne en souriant et les oiseaux parleurs répétaient continuellement : « Péronne ! Pérette ! )> Les édits n'empêchaient pas les satires.
Louis en tomba malade. Il sentit vivement la double nécessité et de ne pas exécuter le traité et de paraître n'avoir consenti à l'entrevue que sur l'avis de mauvais conseillers. Ceux-là, il fallait les châtier avec éclat. Le difficile était de les trouver, puisqu'ils n'existaient pas, mais les ennemis de Balue se chargèrent de désigner la victime. On commença
1. Et non à Senhs, comme le dit à tort Legeay, t. II, p. 2. Cf. Chr. ScancL, t. I, p. 218.
2. C'est de là qu'il envoya de l'argent au roi à Liège, par Pierre Durand, pièces justif. no* IV et XIV.
LA TRAIIISOiN DU CARDINAL D'ANGERS (1469). 67
par attaquer ouvertement l'évêque, on cherchait toutes les occasions de le perdre ; pourtant le roi hésitait encore.
Un dernier jour de triomphe attendait cependant l'évêque d'Angers : celui de la remise du chapeau. Mais dans cette cérémonie même, il dut essuyer les compliments ironiques, voire les attaques d'un autre cardinal, Jean JoufFroy, jaloux sans doute de son crédit auprès de Louis XI.
Ce chapeau, on l'avait d'ailleurs fait attendre bien longtemps. C'était, on s'en souvient, sur les pressantes instances du roi de France, et afin d'obtenir une concession avantageuse que le Pape avait consenti à cette élévation au cardinalat (18 septembre 1467)'. Maintenant que la Pragmatique était révoquée, le Pontife tardait à envoyer au nouvel élu les marques de sa dignité. En vain, le roi écrivait-il à Paul 11, en vain lui faisait-il réclamer par ses ambassadeurs l'exécution de sa promesse. Le Souverain Pontife répondait qu'il ne désirait « rien tant que complaire et faire plaisir au roy '^) ; mais plus d'une année s'était écoulée encore, quand enfin Falco de Sinibaldis, secrétaire de la chancellerie pontificale, apporta le chapeau^ La remise solennelle en fut faite à Balue à Notre- Dame de Paris, en l'absence du roi, le dimanche 17 novembre 1468. Ce jour là, une nombreuse et brillante assemblée se pressait dans la cathédrale. Parmi les membres du haut clergé, on remarquait, outre le cardinal d'Avignon qui présidait la cérémonie, le cardinal d'Albi, l'archevêque de Lyon, les évêques de Paris et de Meaux. Les grands étaient représentés par le
1. « Nostre dict saint père m'a dit qu'il ne désire rien tant que com-
« plaire et faire plaisir au roy Je lui ai beaucoup parlé d'envoyer
« le chappeau a mondict seigneur d'Angiers, ne scay qu'il en fera
« Escript à Rome, le xxix^ jour de mars [1468] ; [signé] : Munier. » (Bibl. Nat., fs. fr. 20429, fol. 30, extrait d'une lettre originale et autographe de Jean Munier, ambassadeur de France auprès du Saint-Siège). Ce Jean Munier était notaire et secrétaire du roi et de plus procureur du grand conseil. Le 7 janvier 1468, Louis XI prévenait le duc de Milan qu'il envoyait Munier au Pape et il priait le duc d'appuyer l'ambassadeur dans ses démarches à la cour de Rome (Cf. Vaesen, t. III, p. 193).
2. Il ressort des Acta consisl. (inéd.) des archives secrètes des Papes que Balue reçut le 13 mai 1468 le titre de Sainte-Suzanne. — Le cardinal de Varda, nommé en même temps que l'évêque d'Angers, attendit le chapeau plus longtemps encore; il ne lui fut remis qu'en 1471 (Pastor, Geschichte der Pœpste, t. II, p. 368 n. 4, trad. fr. t. IV, p. 114, n. 3).
3. D'après les mémoires de Souchet, chanoine de Chartres (Bibl. Nat., Coll. Dupuy, vol. 775, fol. 2).
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duc de Bourbon, Monsieur de Beaujeu, le chancelier. Le Parlement tout entier, la Chambre des comptes, les généraux des finances, les secrétaires « et plusieurs autres très noblez et « bien grans seigneurs temporels », formaient un brillant cortège, dont la vanité de Balue dut être singulièrement flattée. Ajoutons la foule du « peuple de Paris, tant gens « d'église comme bourgeois et gens de mestier en très grant (( nombre », curieux d'assister à cette solennité*.
Jean Jouffroj, cardinal d'Albi, prononça un discours qui fut un chef-d'œuvre d'ironie ■ : il fit le panégyrique de Louis XI et exalta la dignité du cardinalat ; au fond, sa harangue ne fut que la satire d'un rival. Il a parfois des mots cruels : « Cédant (( aux instances de notre roi Louis, dit-il en commençant, le « Souverain Pontife a accordé l'éclatante dignité de cardinal « à l'évêque d'Angers, qui d'ailleurs était un inconnu. » Il réduit à néant les qualités de son esprit : « Ce sont là des (( qualités communes. » Il le montre dévoré d'ambition, cherchant les honneurs et les dignités ; il va même jusqu'à faire allusion à la disgrâce pressentie : « Il n'a pas craint de monter, (( de peur de tomber ! » D'ailleurs, ajoute-t-il, « les honneurs « sont d'un accès facile aux clercs qui se montrent soumis à « l'Église romaine. » Ainsi, Balue n'a eu aucune peine à obtenir les dignités eeclésiastiques ; le tout est dû à l'indulgence du Saint-Siège et surtout aux recommandations du roi^; cela, l'orateur l'insinue simplement. Vient ensuite l'éloge des vertus de Balue et les mots deviennent alors d'une ironie sanglante ; on voit trop facilement que la chute du favori est prévue :
« Le Révérend Père ne vous paraît-il pas courageux et « inébranlable, s'écrie-t-il, lui qui par ses propres forces a « triomphé de la jalousie de la cour entière... Ne possède-