TR RÉ
1720, se met à vivre et à jouir avec la fiévreuse rapidité que donne la certitude de la catastrophe finale, et qui y va en chantant, égoiste, monstrueux, brave, entendant sans vouloir l'écouter la rumeur lointaine d’un gouffre. On a été si aveuglé sur l’art du xvnr siècle — et ce sera la stupeur de la critique à venir — qu'on a considéré Watteau et Boucher comme deux artistes analogues, en se bornant à reconnaître plus de distinction chez Watteaul! Watteau était la conscience même : il était le plus scrupuleux des peintres, le plus serré des dessinateurs, l’art était son seul culte de malade mélancolique, et avec toute sa tristesse parfois farouche, il s’est fait son immortalité. Boucher n'avait aucun scrupule : doué merveilleusement, il ne songeait qu’à abuser de ses dons pour se faire une vie opulente et voluptueuse; l’art n’était pour lui qu'un moyen de l’assurer. Boucher vivait son art, Watteau le rêvait : Boucher profitait, Watteau dépérissait. Watteau était un amoureux de perfection, Boucher était un triomphateur du facile. De l’un à l’autre, il y a la distance de l'immense chute morale que le xvur siècle accepte de 1700 à 1740 : Watteau est une fleur pure dans le fumier de la Régence où, pour se venger de l’étiquette austère du Versailles de Louis XIV, les grandes dames s’enivrent comme des ribaudes de halles, fument, vomissent, chantent des refrains de soldats. Boucher est l’image même de l’érotomanie galante d'une société sceptique, revenue de l'accès de franche et furieuse obscénité de la Régence, et la remplaçant par un libertinage plus hypocrite et non moins bas. Watteau élève les figures de la comédie italienne à la grande aristocratie, Boucher galvaude l'Olympe et encanaille le nu. Watteau dément la brutalité d’un temps qu'il honore, Boucher se rabaisse au ton d’une époque qu'il ravit. Watteau est une exception, Boucher est un emblème. C’est une erreur de sentiment, sinon de genre et de chronologie, que de compter Watteau dans les peintres du xvur siècle; c'en serait une que de ne pas attribuer la responsabilité du xvur siècle à Boucher. Car Watteau est l’âme de ce temps, mais Boucher en est la vie, et l'âme et la vie ne coïncident pas toujours quand il s’agit de peinture de mœurs. Si le xvur' siècle avait compris et suivi Watteau, il eût inventé la sensibilité actuelle, et au lieu d’avoir Dorat ou Marmontel il eût eu Verlaine et Heine pour poètes. Mais les temps n'étaient pas révolus. Watteau, c’est le rêve du jeune xvur' siècle, à l’issue du sévère et arrogant xvi; Boucher, c’est le présent de ce siècle, l’anacréontisme après le chant de la grande lyre, l'abandon d’un temps qui ne tient même
Tête de jeune fille
AR A FA [el = < A (3.
LA (a) Le] = < [ea] e [es] <
LD QE og on EE
- : : ER Ce
plus à ses dons et ne travaille que pour la minute présente, sachant que tout croulera bientôt. Watteau, c’est la conscience même; Boucher, c'est l’improbité artistique. L'un élève l’anecdote à la pensée, l’autre improvise comme dans un spasme la luxure de sa peinture qui n’est qu’un soupir de couleurs; mais qu'il est doué quand même! Watteau inspire, en sa plus petite esquisse, le regret de tous les chefs-d’œuvre qu'il eût créés sans l'intervention de la mort. Boucher donne l'impression d’avoir montré sa plénitude, et il inspire la colère de sa négligence. Il vit et meurt tout entier en chacune de ses toiles. Mais c’est par là qu'il est profondément représentatif d'une heure de la race. Devant Watteau, nous sentons qu'il y a eu, même au xvur siècle, des âmes au-dessus du temps qui les contint;, devant Boucher nous sommes sûrs que la France, à un moment donné de son histoire et malgré tout notre étonnement, a été ce qu'il nous raconte. Ainsi que Laclos le fera plus tard avec son Valmont des Liaisons dangereuses, Boucher nous prouve que l’amour, l’amour en tous les sens du terme, a été ce que ses toiles représentent, pour toute une société. Document redoutable, qui fait de lui un historien d’une heure de la volupté humaine ! Il faudra que nous en arrivions aux lettres extraordinaires de M“ de Lespinasse pour retrouver, à l'issue du xvnr siècle, le cri de passion douloureuse sorti des lèvres muettes des personnages crépusculaires de Watteau. En Fragonard seulement il semblera jaillir à certaines minutes, mais aussitôt étouffé dans un baiser mêlé de rire. A ces minutes-là, Fragonard sera effleuré par l'ombre inquiète de Watteau ; il a manqué en être l'héritier par l'âme, si la maladie, à défaut de génie, l'eût voulu, et il en a été l’héritier par la technique. Mais il est le seul, de tous les peintres de 1760 à 1800, qui évoque un si grand souvenir. Watteau rend possible Fragonard; de Boucher résulte la gravelure adroïite de son gendre Baudouin, et du même coup se révèle la décadence foudroyante qui intervient dans le xvu siècle, le disloque, et le jette, découragé, consentant, névrosé et fou d'espoir d’un rachat, au cataclysme de la révolution sociale, pour y chercher son suicide et sa survie.
Et cependant l’insolente fortune de Boucher, sa responsabilité de corrupteur, ne pourront nous faire oublier ni ses dons ni sa puissance de travail, la force extrême de cette nature qui, au milieu de plaisirs incessants, ne laissa pas s’écouler un jour sans travail. Le peintre de la Pompadour est un homme : il a gravé Watteau avec une maïîtrise fortifiée par la gratitude; car il encanaillait Watteau, mais le comprenait et l’aimait.
TS Pre.
Il a été attaqué passionnément, cruellement, au milieu même de son triomphe, et jamais sa bonhomie, sa largeur d'appréciation ne se sont démenties. Il a été un disciple reconnaissant et un maître généreux, notamment pour Fragonard, un académicien imbu d'idées indépendantes, et déjà tout pareil au type actuel du peintre libéral et antiscolastique, tel que l’impressionnisme en présente. On peut dire qu'il a porté au dernier degré les qualités et les vices de l’école du xvur' siècle, reniant les Italiens, mais pour faire de sa liberté une licence, et rejetant la férule d'École pour se mettre au goût des amateurs libertins. Mais on peut dire aussi qu'il fut un artiste par la franchise du caractère, et prouva autant de mépris pour l'argent en le gaspillant que Chardin en ne le cherchant pas. Ses contemporains l’ont adoré : mais la génération qui grandissait au moment de son apogée lui a fait l'honneur d’une opposition violente, avouant du même coup qu'elle voyait en lui un homme représentatif. C'est aux diatribes de Diderot, de Watelet, que nous demanderons la preuve de cette importance de Boucher dans l'histoire de son temps. Diatribes souvent justes d’ailleurs. Watelet, qui s’y connaissait, a formulé sur lui un jugement grave :
Jamais artiste, dit-il, n’a plus abusé de dispositions brillantes et d’une extrême facilité. Jamais peintre n’a témoigné plus ouvertement son mépris pour la vraie beauté, telle qu’elle nous est offerte par la nature choisie, telle qu’elle a été sentie et exprimée par les statuaires de l’ancienne Grèce et Raphaël. Jamais aucun n’a excité un engouement plus général. Il entendait très bien la machine pittoresque, c’est ce qu'il a prouvé par quelques tableaux et surtout par quelques esquisses qui l'ont fait regarder pour un homme de génie ; mais le génie de l’art ne consiste pas dans l'agencement d’un sujet, mais dans la manière juste, vraie et profondément sentie dont il est exposé. Les tableaux de Boucher prouvent qu'il était incapable de donner à ses ouvrages la beauté, l'expression, les réflexions nécessaires pour exécuter ses esquisses et en faire des ouvrages de génie. Qu'importe que dans ses croquis ses figures fussent pittoresquement disposées ? Avait-il, pour les terminer, l’âme de Raphaël, du Dominiquin ?
J'ai tenu à citer le morceau. Il est injuste et curieux. Il annonce déjà tout l'idéal de Diderot que Greuze réalisera. Watelet n’est pas du tout un sot ni un poncif, mais c’est un homme à système. Il croit qu'il y a une vraie beauté et la définit « nature choisie », puis la retrouve chez les Grecs et Raphaël. C’est nier d’un trait ce qui nous apparaît comme une vérité fondamentale : l'expression et le caractère d'évolution, l'urgence pour l'artiste d'exprimer l’âme et la passion vivantes de son temps. Boucher est défini là, par choc en retour, comme un artiste tout proche de nos sympathies. L'agencement dont parle Watelet avec dédain, c'est beaucoup
dans l'expression d’un sujet, et si l’on s’en tient aux sujets d'ordre toujours décoratif où s’est tenu Boucher, cet agencement est de première importance — et chez lui de premier mérite. On se demande ce que Watelet peut bien entendre par « la machine pittoresque » s’il en retire « l’agencement ». Mais où il a tout à fait raison, c’est lorsqu'il parle du défaut de conscience de Boucher, obscurément, sans user de ce mot qui n’a pris son vrai sens (distinct du sentiment) que depuis peu, et lorsque, sous l'empire de la même idée, il ajoute naïvement :
Il a eu des idées, mais ne les a pas rendues. Dans le genre même des pastorales, il n’a donné que des agencements pleins de goût. Ses bergères ne sont pas même jolies, ses bergers sont souvent affreux, ses têtes n’ont pas d'expression. Ce sont presque toujours des amants et ils ne savent pas dire qu'ils aiment. (Voilà les idées que le bon Watelet souhaiterait!) Un grand mérite de ses tableaux consiste dans les objets champêtres jetés, groupés, dispersés avec beaucoup de goût. Ce sont des compositions qui ont fait introduire dans le monde des arts le mot fouillis. On a dit que ses tableaux avaient un fouillis plein de goût, pittoresque, charmant. Il a surtout la gloire d’être un excellent peintre de fouillis.
Et, ajoute malicieusement le critique :
Watteau avait mis bien autre chose dans ses pastorales.
Assurément! Mais les poèmes tendres et tristes de Watteau n'étaient pas des pastorales. Ils en prenaient prétexte, sans plus. Watelet ne peut pas se rendre compte de cela. Il dit encore :
Boucher a fait le paysage sans consulter la nature. Il est maniéré dans le feuillé. Dans la couleur c’est encore du fouillis, ce n’est pas de la vérité.
Observez que voilà un reproche contradictoire à l'affirmation précédente « du mépris de Boucher pour la vraie beauté telle qu’elle nous est offerte par la nature choisie ». Expression grosse de menaces! Toute l'évolution de l'art du xvur' siècle s’y rattache. Boucher n’était, hélas! que trop de l’avis de Watelet, — et de son temps, — en disant que la nature était « trop verte et mal éclairée », à son ami Lancret lui répondant : « Je suis de votre avis, la nature manque d'harmonie et de séduction ». Propos suggestifs, qui nous montrent combien les plus désireux de fuir le « grand style » italien étaient quand même des classiques respectueux! Ne dirait-on pas entendre parler des paysagistes d’Institut en 1860, devant les premiers essais de peinture en plein air, les cris des défenseurs du paysage composé devant les Monet et les Renoir qui, eux, ne trouvèrent pas la
nature « trop verte et mal éclairée » et en firent leur unique atelier? Mais Watelet n’a lui-même de la « vérité » qu'une notion vague. Il se résume en disant :
Boucher est un peintre faux et maniéré dans toutes ses parties, absolument étranger au beau, au grand, à l’expressif, possédant bien la machine dans presque toute son étendue.
Cette machine, c’est une des expressions amusantes du jargon pictural de ce temps. Elle est à retenir, car elle rappelle l'admiration pour l’ordonnance italienne, tout en insinuant déjà la nuance de juste ironie que le bon sens français montrera de plus en plus ; et en effet, ce qui fut la grande composition de style chez les Italiens du xv° et du xvr siècle n’est déjà plus, chez Jules Romain, Pierre de Cortone, les Carrache et Bernini, que « la machine » sans âme et sans vertu, le cartonnage remplaçant par ses fausses façades au milieu de l’art le palais somptueux de la Renaissance. Et justement Boucher est un de ceux qui ont le plus résolument rejeté ce cartonnage : et cependant il est imbu du faux goût mythologique. Ce qui le sauve du stuc et du trompe-l'œil de l'École dégénérée, c'est son admiration pour Rubens et l'influence de Watteau. Ainsi étrangement se mêlent en lui la liberté et la dégénérescence, et on peut dire que sa négligence a été heureuse pour sa gloire : soucieux de « terminer, avec l’âme du Dominiquin », Boucher eût été un peintre détestable, non parce que sa faiblesse se fût décelée comme l’eût cru le bon Watelet, mais parce que sa nature en eût été déviée, rendant plus choquante encore l’habileté de « machine » qu'il n’eût pas laissé d’exagérer, habileté qui effara et scandalisa le scrupuleux Reynolds, lors d’une visite où il vit Boucher « peindre un fort grand tableau sans esquisse ni modèle d'aucune sorte ». L'opinion du grand Anglais est autrement judicieuse que celle de Watelet :
Boucher a été, dit-il, d’un mérite assez éminent pour servir de modèle à la moitié des peintres de son pays aussi longtemps qu'il n’a point quitté l'étude de la nature. Il a souvent joint la grâce PE SCmpErs : n ; ! :
et la beauté à une bonne manière de composer, mais le tout dirigé, suivant moi, par un mauvais P: ? D"? 9 goût; tandis que ses imitateurs sont réellement abominables.
Ces quelques lignes, si simples, sont l'expression même de ce que nous pouvons, après cent cinquante ans, penser de Boucher.
Mais comment passer sous silence les attaques de Diderot ? Retenons-en tout de suite une allégation. Il parle des enfants peints par Boucher :
Qu'ils ne cessent pas, s’écrie-t-il, de folâtrer sur des nuages; parmi toute cette innombrable famille, vous n’en trouveriez pas un que vous puissiez employer à quelque action réelle de la vie, comme à étudier sa lecon, à lire, à écrire, à teiller du chanvre!
Cette phrase n’est pas seulement une des plus grandes sottises qu’on ait écrites. Si elle n'était que cela, le respect dû au génie littéraire et à l’œuvre sociale d’un homme comme Diderot nous engagerait encore moins à la relever que ne le ferait le désir de rester dans notre sujet. Mais cette phrase n’est une sottise, dite par un intelligent, qu’à cause des théories préalables de Diderot. C’est une sottise volontaire : elle n’est donc pas une sottise, mais la conséquence d’un programme, et c’est par là qu’elle est du plus haut intérêt, et nous aurons souvent à en reparler. Elle révèle tout un état d'esprit, elle pose en principe l'utilité de l'art, et c'est parce que Diderot l’a écrite à propos de Boucher qu'il a soutenu Greuze, et même, selon le mot des Goncourt, qu'il l’a « inventé ». La campagne de Diderot contre Boucher, née d’une sincère antipathie esthétique et-morale, n’a été poussée à ce degré d’animosité que pour exalter Chardin et Greuze comme les représentants d’une évolution sociale de l’art. Là est le point sensible.
Chardin fait à Boucher le contraste le plus absolu. C’est avec Watteau le second génie insolite du xvn° siècle. De même que le décor de Watteau n'est qu’un prétexte au rêveur dont le style ne considère jamais la réalité en soi, de même le réalisme de Chardin n’est qu'un prétexte à révéler la vie seconde de la nature morte, cette vie que les Allemands traduisent par un admirable mot composé, en désignant le genre que nous nommons si mal « nature morte » par le terme de « Stilleben » (vie en silence). Magicien de la technique, y atteignant à un degré de science, de perfection, d'originalité qui n'a été outrepassé par personne, et que nul n’a atteint de la même manière, Chardin devient, dans la seconde phase de sa vie d'artiste, le peintre des simples, le révélateur de l’intimisme sans faste, brisant avec l'italianisme comme avec la pastorale et la galanterie, et recréant en France l'œuvre des Van der Meer, des Terburg et des Pieter de Hooghe avec une décision impressionnante. Si, de tout le xvi‘ siècle, Watteau et Chardin survivaient seuls, on se ferait de ce siècle une idée à la fois véridique et fausse. Fausse, parce qu’on jugerait ce siècle beaucoup plus grand qu'il ne fut picturalement, et parce que Boucher et les autres peintres constituent sa véritable physionomie et reflètent fidèlement ses goûts et ses mœurs ; véridique, parce qu'enfin, si l’on veut juger un temps et non l’éfudier simplement, il faut lui tenir compte de ce qu'il montra de plus altier. Et quelle que soit la détestation de certains pour ce siècle, il ne fut pas ce qu'ils disent, puisque Watteau et Chardin y comptent chronologiquement! Cependant on ne peut nier qu'ils le démentent, ou que tout au moins le
pe hé See one era Am 1 10 2 TE