‹ Jean-Baptiste GreuzeChapitre 18 sur 322 · DRE · texte numérisé non relu

DRE

siècle qui les fêta ne voulut pas s'inspirer d'eux réellement. L'influence incomprise de Watteau, vite affadie dès Lancret et Pater, prétexta les pires bergerades et se confondit avec celle de Boucher jusqu’à jeter en Fragonard un dernier rayon. L'influence de Chardin eut un tout autre résultat. Elle contribua à former, contre l’académisme et contre la peinture libertine, le courant d'idées qui créa Greuze, indirectement, et devait, après la crise classique de 1800 et la crise romantique de 1830, fonder l’intimisme français.

En face de la décadence des élèves de Lemoyne et Vanloo, de l'oubli du vrai sens de Watteau, du dévergondage de Boucher et de ses amis, gendres et disciples, Chardin reste la seule personnalité également éloignée de Rome et des alcôves et capable de satisfaire aux désirs qui s'élèvent dans la partie libérale, inquiète de morale sociale, de la nation. C’est sur lui que se fondent les espoirs de Diderot, c'est-à-dire de l'homme qui incarne le plus nettement cette inquiétude, protestant contre la décomposition de l’époque et révant une transformation. C’est Chardin qui apporte le grand fait attendu, l'accession des figures populaires, des petits bourgeois, des pauvres intérieurs, dans l’art le plus relevé, et non plus à titre de curiosités pittoresques, de paysanneries d'opéra, mais comme sujets d’études expressives et motifs à la recherche d’une beauté caractéristique qui ne sera ni le poncif de l'École ni le joli de Boucher. Et en même temps Chardin, qui ne s'occupe pas du sens « moral » des scènes qu'il peint, ouvre la voie à une peinture des humbles qui, elle, contiendra une leçon morale outre sa valeur technique. Cette voie ouverte par Chardin, désirée par Diderot, Greuze y entrera, et comblera les vœux du polémiste aussi moralisant qu'amateur de peinture.

Il faut se représenter cette société de peintres. On en a dit tant d'erreurs! Un de ses traits frappants, c'est sa solidité et sa conscience dans son métier; et l’autre trait essentiel, c’est, malgré certaines apparences de morgue corporative, sa tolérance. Quelles que soient les œuvres de ces hommes-là, depuis les poncifs de Lemoyne ou de Vanloo jusqu'aux polissons faiseurs d'esquisses à la Boucher, depuis le maniérisme jusqu’au fouillis, ce sont tous des travailleurs et de forts techniciens, qui savent leur état et en remontreraient à toute la foule de nos salons.

Ce sont aussi des personnalités intéressantes dans la vie. Leurs biographies fourmillent d’anecdotes intéressantes, de reparties, de fantaisies que la plupart de nos peintres actuels ne sauraient offrir. On

trouve parmi eux bien peu de « bourgeois » comme le naïf Natoire, qui rêve toute sa vie le cordon de Saint-Michel et finit par l'obtenir, et dont toute l'existence est fondée sur cette ambition d’un hochet. Ils mélent le souvenir des vies cavalières, luxueuses, mouvementées, orgueilleuses des Italiens du xvr siècle, de Van Dyck ou de Rubens, à l'esprit libertin des gentilshommes de leur temps. Ils sont hautains, violents, railleurs, hypocondriaques, avares, prodigues, fastueux, courtisans ou bourrus chacun a sa marque. Les uns ont une fin tragique, comme Lemoyne qui se tue, de Troy qui meurt d'une révocation et d’une jalousie; d’autres mènent une vie magnifique, comme Boucher et Vanloo, ou d’un prodigieux romanesque, comme François Casanova, non moins étonnant que son célèbre frère Jacques. Ils vont en Russie, comme Tocqué, Le Prince, ils thésaurisent comme Pater, « qui vécut pauvre pour mourir riche » ; ils font des comédies comme Charles Coypel; chez tous, même chez les plus respectueux du goût académique, on sent le désir d’une vie agitée, originale, indépendante, que La Tour par exemple poussera jusqu’à le prendre de haut avec les dauphines sollicitant un portrait, et quitter le chevalet pour mourir hanté des grands rêves de l’occultisme. Ils frayent avec une société d'amateurs riches, de courtisanes intelligentes, de seigneurs sans morgue, ils sont gens de cour et d’Opéra, lestes d’allures et de propos, passant de la peinture religieuse à lallégorie paienne avec sans-gêne, risquant tout et ne s’étonnant de rien. Ils ont certes infiniment plus de relief que nos artistes actuels, confondus à la foule, ouvriers d’une collectivité ou mondains acceptant le snobisme et l'arrivisme. Très jaloux de leurs prérogatives, les académiciens ont l'esprit corporatif et le font bien voir : mais ils ne sont pas, comme les nôtres, les fonctionnaires, ennuyés et boudant l’époque, d’une gloire morte, d'une conviction éteinte. Leur Académie est pleine de vie. Leurs rapports avec leurs élèves sont très libres : ceux-ci se permettent des incartades publiques, dont j'emprunterai plus loin à Diderot l’étincelant récit, et que les nôtres ne se permettraient jamais. Ils admettent parmi eux des genres que notre Institut prohiberait. Quand ils ont des querelles personnelles, et cela arrive souvent car ils sont tous très nerveux et fort irritables, elles ont de l'allure et se relèvent d'épisodes savoureux. Je n'en veux donner, en passant, qu'un exemple. Pigalle et Falconet sont ennemis. Quand Pigalle voit le Pygmalion de Falconet : « Je voudrais bien l'avoir fait », dit-il.

SRE RER

RE PER 2 A ER PE PSS ie TR 7

hu

mn

in

Page 1