‹ Jean-Baptiste GreuzeChapitre 2 sur 322 · VI PRÉFACE · texte numérisé non relu

VI PRÉFACE

favorable à des individualités comme Boucher, qu'on se contenta trop longtemps d’opposer, pour l'écraser sous leur poids, aux maîtres de la Renaissance italienne, dont il ne se piquait, à coup sûr, d’avoir hérité ni la simplicité de style, ni l'ampleur et le caractère. On s’est, à la fin, rendu compte que l'interprétation fidèle et complète d'un idéal est déjà un grand mérite chez l'artiste, et que si la frivolité relative ou le goût discutable des conceptions qu’il personnifie, peut lui enlever quelque chose de cette fierté et de cette noblesse que nous assignons, de tradition, aux maîtres, il acquiert, par contre, un intérêt documentaire, une valeur historique qui sont aujourd’hui des éléments de considération de premier ordre, dans une œuvre comme dans un homme. Tel est, au premier chef, le cas pour Boucher; il n'a peint, il est vrai, que des courtisanes ou des femmes galantes, et leur a laissé, même sur les nues de l’Olympe, l'empreinte et, si l’on veut, le stigmate de leur condition. Mais nous lui devons, par là-même, de connaitre sans restrictions l'idée que la société la plus polie qui fut jamais se faisait alors de la beauté et de l'amour. Et cela est si peu négligeable que, quelques réserves que puissent commander la mollesse et la fadeur de sa composition ou de sa palette, nous prenons à ses représentations un plaisir qui n'est pas purement sensuel et qui comporte cette part de respect et d'estime due à toute image exacte, comme à toute pensée juste. Au surplus ne serait-il pas impossible de réfuter, dans le détail, les reproches prodigués à Boucher, ce dont s’est excellemment acquitté M. Gustave Kahn, après plusieurs autres, ni téméraire d'affirmer que l'expression intense de la volupté emprunte à la permanence de l'instinct qui nous yÿ pousse, au rôle prédestiné qu'elle joue dans la propagation et même la conduite de la vie, un peu de ce sérieux et de cette grandeur que respire l’invocation liminaire du poème de Lucrèce.

De ses débuts au jour où le pinceau lui tomba des mains, Boucher travailla pour une classe sociale uniquement occupée d'elle-même et raffinant la vie pour en tirer le maximum de jouissances. Aucun devoir moral, aucune conception intellectuelle, aucun élan du cœur ne se manifeste dans son œuvre toute physique, sorte d’épilogue génial des ballets et des petits soupers. L'égoïsme élégant des privilégiés de la naissance et de la fortune, ignorant ou insoucieux des classes populaires, de la vie laborieuse, des joies naturelles, a seul pu donner naissance à un art aussi absolument détaché des contingences extérieures en même temps que des

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