Salon de 1763, article sur Loutherbourg
RÉ EE RNE
avant d’en venir à Greuze, qui lui a semblé le plus beau peintre avec Loutherbourg. Et dès l’abord il y va rondement : « C’est vraiment là mon homme que ce Greuze ».
Cette déclaration est causée par la série d'œuvres que notre peintre exposait en 1763, à savoir : les portraits de M° le duc de Chartres et de Mademoiselle, des comtes d’Angivilliers et de Lupé, de M" de Pange, de Watelet, de M" Greuze; deux têtes de fillettes, une de petit garçon, Le Tendre Ressouvenir, et le tableau de la Piélé Filiale, qu'on désigne sous l'appellation du Paralytique servi par ses enfants, et dont le dessin avait paru au Salon précédent.
Oubliant pour un moment ses petites compositions, qui me fourniront des choses agréables à lui dire, ajoute le critique, j’en viens tout de suite à son tableau de la Piété filiale, qu’on appellerait mieux : De la récompense de la bonne éducation donnée.
D'abord, le genre me plaît; c'est la peinture morale. Quoi donc ! le pinceau n’a-t-il pas été assez et trop longtemps consacré à la débauche et au vice? Ne devons-nous pas être satisfaits de le voir concourir enfin avec la poésie dramatique à nous toucher, à nous instruire, à nous corriger et à nous inviter à la vertu ? Courage, mon ami Greuze, fais de la morale en peinture, et fais-en toujours comme cela! Lorsque tu seras au moment de quitter la vie, il n’y aura aucune de tes compositions que tu ne puisses te rappeler avec plaisir. Que n'étais-tu à côté de cette jeune fille qui, regardant la tête de ton
‘ Paralytique, s'écria avec une vivacité charmante : « Ah! mon Dieu, comme il me touche! mais si je le
regarde encore, je crois que je vais pleurer! » Et que cette jeune fille n’était-elle la mienne! je l’aurais reconnue à ce moment. Lorsque je vis ce vieillard éloquent et pathétique, je sentis comme elle mon âme s’attendrir et des pleurs prêts à tomber de mes yeux.
Nous voilà donc en présence d’une déclaration de principe formelle, et ici comme partout, Diderot ne dit rien à demi. Peut-on être plus significatif ? Chaque mot a sa valeur d'indication.
« Et d’abord » le genre plaît à Diderot, et nous retiendrons l’aveu inconscient, car, dans toutes ses appréciations de Greuze, nous le verrons parler d’abord et surtout du genre, et s’efforcer par surcroît de vanter les mérites plastiques, comme pour justifier ses sympathies de moraliste par ses approbations de critique d’art et répondre à une objection que son sens natif de la belle peinture prévoit et admet sourdement. Et dès que Diderot a prononcé l’axiome : « c’est la peinture morale » (il veut dire moralisatrice), tout de suite il se jette au devant de l’objection qu'il s'est sûrement faite en associant ces deux termes de « peinture morale », et il s'exclame : « Quoi donc? » et de suite il développe, il associe Greuze à sa propre thèse. Il se lance dans la rhétorique. Il oppose à la peinture « trop longtemps consacrée à la débauche et au vice » un autre art. C'est l'attaque directe à Boucher et à Baudouin; attaque injuste et partiale, puisqu'elle généralise et semble concerner l’école de Watteau, de Vanloo,
de Lemoyne, le groupement des dessinateurs autour de Cochin, Chardin, Jeaurat, La Tour et Perroneau, La Grenée, Nattier, tant d’autres qui furent la majorité étrangère « à la débauche et au vice » dans le xvur siècle. Mais il faut bien que le rhéteur, tout occupé de ménager à sa thèse un contraste, généralise pour augmenter les effets. Est-ce là le Diderot qui écrit si librement d'habitude? Et à quoi oppose-t-il la peinture « de la débauche et du vice?» De quoi nous exhorte-t-il à être satisfaits? D'un « pinceau concourant avec la poésie dramatique à nous inviter à la vertu ». Et la jeune fille qu'il fait intervenir à propos, en habile discoureur, cette jeune fille touchée et un peu bien larmoyante et fade, c’est l’âme elle-même du « parti de la vertu », la muse bourgeoise de la littérature souhaitée par Diderot, de cette littérature qu’il a engendrée et à laquelle, par bonheur pour sa gloire, il est resté tellement supérieur. Et le voici qui, après cet accès d'enthousiasme où il s’est en somme salué lui-même, entreprend l'analyse du tableau avec son soin coutumier. Mais remarquons-le bien encore : quand Diderot prédit à Greuze qu'il se rappellera avec plaisir toutes ses compositions en mourant et ne rougira d'aucune, s'il continue à « faire de la morale en peinture », c’est toujours aux sujets, et non à l'exécution, que Diderot fait allusion. L’hérésie est donc avouée et complète. Le peintre n'aura pas de remords à avoir, ou de regret d’une couleur laide, d’un dessin mauvais, du moment que les anecdotes traitées auront vanté « les bons sentiments ». Et il y a loin de ceci au scrupule de cette âme exquise de Watteau le phtisique, détruisant à sa mort quelques tableaux qui semblaient « un peu libertins » à sa piété ingénue. La foi, la délicatesse du cœur, inspirèrent ce sacrifice à ce pur artiste incapable entre tous d’une intention vraiment libertine en son art de rêve. Mais dans l'esprit de Diderot l’incroyant, ce n’est pas la foi qui devra conseiller Greuze. C’est la morale toute nue, cette morale qui persiste si étrangement dans des libres-penseurs rejetant les dogmes dont elle s’autorise mais la gardant, sans s’apercevoir que cette morale privée de sanction catholique n’a plus de raison d’être conservée et suivie dans la forme que le dogme lui imposait. Et dès l'instant que le peintre aura servi cette morale dépouillée du prestige religieux, il pourra mourir content. On ne saurait faire une confusion plus calculée de deux ordres de pensées.
Nous donnons ici au complet la description de Diderot, parce que Le Paralytique est dans un musée étranger (l'Ermitage de Saint-Pétersbourg)