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et moins connu par la gravure que /’Accordée ou le Flis ingrat, outre qu'on peut voir ceux-ci au Louvre.
Ge tableau a quatre pieds six pouces de large sur trois pieds de haut.
Le principal personnage, celui qui occupe le milieu de la scène et qui fixe l'attention, est un vieillard paralytique étendu dans son fauteuil, la tête appuyée sur un traversin et les pieds sur un tabouret. Il est habillé : ses jambes malades sont enveloppées d’une couverture. Il est entouré de ses enfants et de ses petits-enfants, la plupart empressés à le servir. Sa belle tête est d’un caractère si touchant, il paraît si sensible aux services qu'on lui rend, il a tant de peine à parler, sa voix est si faible, ses regards si tendres, son teint si pâle, qu’il faut être sans entrailles pour ne pas les sentir remuer. À sa droite, une de ses filles est occupée à relever sa tête et son traversin. Devant lui, du même côté, son gendre vient lui présenter des aliments. Ce gendre écoute ce que son beau-père lui dit, et il a l'air tout à fait touché. À gauche, de l’autre côté, un jeune garçon lui apporte à boire. Il faut voir la douleur et toute la figure de celui-ci : sa peine n’est pas seulement sur son visage, elle est dans ses jambes, elle est partout.
De derrière le fauteuil du vieillard sort une petite tête d’enfant. Il s'avance. Il voudrait bien aussi entendre son grand-papa, le voir et le servir. Les enfants sont officieux. On voit ses petits doigts sur le haut du fauteuil.
Un autre plus âgé est à ses pieds, et arrange la couverture. Devant lui, un tout à fait jeune s'est glissé entre lui et son gendre et lui présente un chardonneret. Comme il tient l'oiseau! Comme il l'offre ! Il croit que cela va guérir le grand-papa.
N'est-ce pas déjà Berquin, écrit par Diderot, avec son écriture appuyée? Cette scène sentimentale et redondante, où l’on trouve déjà la « fricassée d'enfants » que la bonne M" Geoffrin verra avec impatience dans la Mère bien-aimée, cette scène faite pour tirer d’abondantes larmes, est-elle vraiment si digne de tirer celles du puissant Diderot, et est-elle surtout aussi expressive qu'il le dit? Est-ce la faute d'un éloge hyperbolique, du talent trop vanté, du temps écoulé, mais je n’ai pu sentir « mes entrailles » remuer en examinant cette figure, d’ailleurs intéressante, du paralytique, ni voir dans l'enfant qui apporte à boire cette douleur qui, suivant la forte expression du critique, « est dans ses jambes, est partout. » Que je l'y voudrais avoir vue! Tout le tableau est d’une tenue stricte, d’une sim— plicité d’attitudes qui rachète les intentions jolies et un peu mesquines que Greuze, pour gagner l'émotion facile du public, accumule adroitement, trop adroitement pour ne pas gêner l’émotion sincère. C'est même ce désir de trop prouver qui donne à son œuvre moralisante, cet aspect de mièvrerie psychologique et ce maniérisme du naturel. Il y a là un bon et honnête tableau de talent, mais ni beauté, ni émotion vibrante. Les accessoires ingénieux gênent et affaiblissent l'impression voulue; trop de détails distraient de l’ensemble où ils concourent en fait, mais non en idée générale. Mais poursuivons
Plus loin, à droite du vieillard, est sa fille mariée. Elle écoute avec joie ce que son père dit à son mari. Elle est assise sur un tabouret, elle a la tête appuyée sur sa main; elle a sur ses genoux l'Écriture sainte. Elle a suspendu la lecture qu’elle faisait au bonhomme. A côté de la fille est sa mère et l'épouse du paralytique; elle est aussi assise sur une chaise de paille. Elle recousait une chemise. Je suis sûr qu’elle a l'ouïe dure; elle a cessé son ouvrage, elle avance de côté sa tête pour entendre. Du même côté, tout à fait à l'extrémité du tableau, une servante qui était à ses fonctions, prête aussi l'oreille.
Tout est rapporté au principal personnage, et ce qu'on fait dans le moment présent et ce qu'on faisait dans le moment précédent. Il n’y a pas jusqu'au fond qui ne rappelle les soins qu’on prend du vieillard. C'est un grand drap suspendu sur une corde et qui sèche; ce drap est très bien imaginé, et pour le sujet du tableau et pour l'effet de l’art. On se doute bien que le peintre n’a pas manqué de le peindre largement.
Telle est la description, très précise comme toujours. On voit que Diderot est préoccupé de « faire un sort », comme nous dirions, aux moindres nuances de composition, jusqu'à louer l'invention du drap suspendu. Que ce drap soit « pour l'effet de l’art» un repoussoir commode aux figures, l'invention n’en est pas tellement subtile! Mais aide-t-il tant au sujet du tableau « en montrant les soins qu’on prend du vieillard ? » Diderot est vraiment puéril ici, et on peut bien dire qu'il n’eût trouvé nécessaire de louer cela chez personne autre. Mais il s’agit de « son peintre », et il s’ingénie à tout admirer. Nous retrouvons le même partipris dans le commentaire qu'il fait suivre :
Chacun ici a précisément le degré d'intérêt qui convient à l’âge et au caractère. Le nombre des personnages rassemblés dans un petit espace est fort grand. Cependant ils y sont sans confusion, car ce maître excelle surtout à ordonner sa scène. La couleur des chairs est vraie, les étoffes sont bien soignées ; point de gêne dans les mouvements; chacun est à ce qu'il fait. Les enfants les plus jeunes sont gais, parce qu'ils ne sont pas encore dans l’âge où l’on sent. La commisération s'annonce fortement dans les plus grands. Le gendre paraît le plus touché parce que c’est à lui que le malade adresse ses discours et ses regards. La fille mariée paraît écouter plutôt avec plaisir qu'avec douleur. L'intérêt est, sinon éteint, du moins presque insensible dans la vieille mère et cela est tout à fait dans la nature |! Jam proximus ardet Ucalegon"; elle ne peut plus se promettre d’autre consolation que la même tendresse de la part de ses enfants, pour un temps qui n'est pas loin. Et puis l’âge qui endurcit les fibres, dessèche l'âme.
Diderot, qui adore faire de la psychologie, et, en sa qualité de philosophe, ratiociner à tout propos, pourrait continuer longtemps cette dissertation, qui évoque invinciblement les développements et les parallèles qu’on donne à rédiger aux collégiens. Du moment qu'on examine une peinture à ce point de vue, on pourrait bâtir un roman entier, supposer la vie entière de ces gens, en un mot oublier qu'il s’agit d’une toile et de l’art de peindre. Nous sommes ici en pleine littérature, analysant les
1. Diderot aime à citer du latin. Mais vraiment voici une citation dont on se demande l'opportunité! Aucun lien de sentiment ou de situation entre cet hémistiche et ce rejet du deuxième livre de l’Enéide et cette vieille femme sourde!
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pensées d’une famille, mais rien n'indique qu'il est question de couleurs et de formes. Diderot est trop habile dialecticien pour ne pas prévoir les objections et négliger d'y répondre, mais il les prévient et ne s'occupe à dessein que des objections de sentiment, sûr qu'il est de les réfuter avec facilité.
Il y en a qui disent (sic) que le paralytique est trop renversé et qu'il est impossible de manger dans cette position. Il ne mange pas, il parle, et on est prêt à lui relever la tête.
Que c'était à sa fille de lui présenter à manger et à son gendre de relever sa tête et son traversin, parce que l’un demande de l'adresse et l’autre de la force. Cette observation n’est pas si fondée qu’elle le paraît d’abord!. Le peintre a voulu que son paralytique reçût un secours marqué de celui de qui il était le moins en droit de l’attendre; cela justifie le bon choix qu'il a fait pour sa fille, c’est la vraie cause de l’attendrissement de son visage, de son regard, et du discours qu'il lui tient.
On voit clairement ici le côté « littéraire » de cette critique curieuse. Diderot fait un roman d’après le tableau, et il en justifie tout par des raisons de roman, avec une naïveté spéciale, solennelle et rusée. La réflexion sur le gendre et le bon choix qui en fut fait est d’une saveur qui, je pense, n’échappera à personne. C’est le comble du tendancieux, et l'amour de Greuze, de sa conception, amène Diderot, le clair polémiste Diderot qui exécute si carrément en trois lignes un méchant peintre, à devenir chantourné, concettiste et précieux. Mais quel temps que celui où l’on examinait ainsi un tableau! Et comme tout ceci nous fait toucher vivement le prestige que dut exercer un Greuze dont les plus légères intentions étaient guettées à ce point! Aussitôt d’ailleurs Diderot revient à une question de fait :
Déplacer ce personnage, c'eût été changer le sujet du tableau; mettre la fille à la place du gendre, c’eût été renverser toute la composition. Il y aurait eu quatre têtes de femmes de suite, et l’enfilade de toutes ces têtes aurait été insupportable.
Ils disent aussi que cette attention de tous les personnages n’est pas naturelle, qu'il fallait en occuper quelques-uns du bonhomme et laisser les autres à leurs fonctions particulières, que la scène en eût été plus simple et plus vraie, et que c’est ainsi que la chose s’est passée, qu’ils en sont sûrs. Ces gens-là faciunt ut nimis intelligendo nihil intelligant. Le moment qu’ils demandent est un moment commun, sans intérêt : celui que le peintre a choisi est particulier : par hasard ? il arriva ce jour-là que son gendre lui apporta des aliments, et le bonhomme, touché, lui en témoigna sa gratitude d’une manière si vive, si pénétrée, qu’elle suspendit les occupations et fixa l'attention de toute la famille.
Que Diderot a de rouerie! Cependant, puisqu'il s'agit des Fruits de la. bonne éducation, observons sans malice que ce gendre, qui n’en avait
1. Il faut convenir que le public de 1763 regardait de très près les tableaux et avait l’esprit vraiment enclin à en disputer avec quelque préciosité! Quelles conversations amusantes ces Français-là devaient avoir! Quel mélange savoureux de faux et de vrai goût! Et comme Diderot reste sérieux!
2. Eh! non, point par hasard : les gens que réfute le bouillant critique n’avaient pas tout à fait tort. Ils sentaient la composition voulue, l'effet combiné par le peintre, tout en cherchant à lui donner l'aspect de ce hasard que Diderot appelle assez péniblement à l’aide pour déguiser la pose d'atelier.