‹ Jean-Baptiste GreuzeChapitre 33 sur 322 · L’Accordée de Village · texte numérisé non relu

L’Accordée de Village

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est unique; le caractère du gendre est unique ; l'enfant qui apporte à boire, unique; la vieille femme, unique. De quelque côté qu’on porte ses yeux, on est enchanté. Le fond, les couvertures, les vêtements, sont du plus grand fini. Et puis cet homme dessine comme un ange. Sa couleur est belle et forte, quoique ce ne soit pas encore celle de Chardin pourtant. Encore une fois, ce tableau est beau, ou il n’y en eut jamais. Aussi appelle-t-il les spectateurs en foule; on ne peut en approcher. On le voit avec transport, et quand on le revoit, on trouve qu’on avait raison d’en être transporté.

Il serait bien surprenant que cet artiste n’excellât pas. Il a de l'esprit et de la sensibilité ; il est enthousiaste de son art ; il fait des études sans fin; il n’épargne ni soins ni dépenses pour avoir les modèles qui lui conviennent. Rencontre-t-il une tête qui le frappe, il se mettrait volontiers aux genoux du porteur de cette tête pour l’attirer dans son atelier. Il est sans cesse observateur dans les rues, les églises, les marchés, les spectacles, les promenades, les assemblées publiques. Médite-t-il un sujet, il en est obsédé, suivi partout. Son caractère même s'en ressent : il prend celui de son tableau, il est brusque, doux, insinuant, caustique, galant, triste, gai, froid, chaud, sérieux ou fou, selon la chose qu’il projette.

Outre le génie de son art qu’on ne lui refusera pas, on voit encore qu'il est spirituel dans le choix et la convenance des accessoires. Dans le tableau du Paysan qui lit l'Ecrilure à sa famille, il avait placé dans un coin à terre un petit enfant qui, pour se désennuyer, faisait les cornes à un chien. Dans ses Fiançailles, il avait amené une poule avec toute sa couvée. Dans celui-ci il a placé, à côté du garçon qui apporte à boire à son père infirme, une grosse chienne debout qui a le nez en l’air et que ses petits tettent toute droite ; sans parler de ce drap! qu’il a étendu sur une corde et qui fait le fond de son tableau.

On lui reprochait de peindre un peu gris; il s’est bien corrigé de ce défaut. Quoi qu'on en dise, Greuze est mon peintre.

La déclaration est nette. Elle n'empêche pas d’ailleurs Diderot de juger moins lyriquement les autres envois de Greuze au Salon de 1763; encore qu'il ait promis d’y trouver l’occasion de choses agréables à dire il déclare, devant le portrait du duc de Chartres : « Je ne l’aime pas, il est froid et sans grâce ». Devant celui du comte de Lupé : « Il est dur ». Du . portrait de Mademoiselle, il dira : « Je n'aime pas ce portrait, il est gris

et cette enfant est souffrante. Il y a pourtant des détails charmants comme le petit chien, etc. ». Du portrait de M" de Pange : « On loue beaucoup celui-ci, et, en effet, il est mieux ; mais ses cheveux sont métalliques. C’est aussi le défaut de la tête d’un petit paysan, dont les cheveux mats et jaunes sont de cuivre. Du reste, pour l’habit, le caractère et la couleur, c'est l'ouvrage d'un habile homme. Mais je laisse là tous ces portraits pour courir à celui de sa femme ». Et alors il en vient au portrait de M"° Greuze, et de nouveau s’enthousiasme :

Je jure que ce portrait est un chef-d'œuvre qui, un jour à venir, n’aura pas de prix. Comme elle est coiffée! Que ces cheveux châtains sont vrais! Que ce ruban qui serre la tête fait bien! Que cette longue tresse qu’elle relève d'une main sur ses épaules et qui tourne plusieurs fois autour de son bras est belle! Voilà des cheveux, pour le coup! Il faut voir le soin et la vérité dont le dedans de cette

1. Diderot y tient! Et ce ne sera pas notre moindre raison d’avoir cité au long ce compte-rendu, que de le montrer faisant de Greuze le plus bel éloge de l'artiste inspiré, identifié à son œuvre, puis vantant ensuite de telles minuties avec le même élan sans voir combien sa louange s’en rapetisse au compliment bon pour un peintre de troisième ordre.

main et les plis de ces doigts sont peints! Quelle finesse et quelle variété de teintes sur le front! On reproche à ce visage son sérieux et sa gravité; mais n'est-ce pas là le caractère d’une femme grosse qui sent la dignité, le péril et l'importance de son état? Que ne lui reproche-t-on aussi ces traits rougeâtres qu’elle a aux angles des yeux? Que ne lui reproche-t-on aussi ce teint jaunâtre sur les tempes et vers le front, cette gorge qui s'appesantit, ces membres qui s’affaissent et ce ventre qui commence à se relever? Ce portrait tue tous ceux qui l’environnent. La délicatesse avec laquelle le bas de ce visage est touché et l'ombre du menton portée sur le cou est inconcevable. On serait tenté de passer sa main sur ce menton, si l’austérité de la personne n'’arrêtait et l'éloge et la main.

Et voilà encore notre Diderot tout entier, dont l'enthousiasme ne va jamais sans une pointe de ce genre, laquelle ferait l'effet le plus saugrenu sous la plume d’un de nos salonniers d'aujourd'hui! Et nous trouverons plus loin un trait incroyable. Il poursuit :

Mettez l’escalier entre ce portrait et vous, regardez-le avec une lunette, et vous verrez la nature même; je vous défie de me nier que cette figure ne vous regarde et ne vive. Ah! monsieur Greuze, que vous êtes différent de vous-même lorsque c’est la tendresse ou l'intérêt qui guide votre pinceau! Peignez votre femme, votre maîtresse, votre père, votre mère, vos enfants, vos amis; mais je vous conseille de renvoyer les autres à Roslin ou à Michel Van Loo.

Cette invite toute naïve à Greuze, devant le portrait de sa jeune femme enceinte, à peindre au besoin sa maîtresse, est encore un de ces traits qui ne se commentent pas plus que tant d'autres du « philosophe ». Il est d’ailleurs très vrai que ce portrait (en tablier de taffetas noir sur une robe de satin blanc) est excellent, et que Greuze n’a guère réussi les portraits qu’il acceptait de faire pour gagner de l'argent. Mais quelle chaleur, quelle autoritaire façon de prôner chez le critique qu’il a eu la chance de se concilier! « Je jure que... je vous défie de nier que... » Diderot n'entend pas qu'on doute et il ne laisse rien à dire. Dès maintenant ces deux hommes sont inséparables; esprit, jugements, désirs, théories, tout leur est commun, et les commentaires de Diderot resteront le modèle du témoignage psychologique, un document de solidarité compréhensive, au point qu'on ne pourra se dispenser de les citer.

Il faut maintenant en venir au Salon de 1765, où Diderot trouvera encore moyen de hausser d’un ton son éloge et de faire à son ami une véritable apothéose, en cet énorme compte rendu où il opposera victorieusement l’art moral de Greuze à la plus rude critique de l’érotique Baudouin, et, rendant hommage à l'exposition posthume de Van Loo, louant impartialement La Grenée, généreusement Chardin, saluera d’un dialogue étincelant le Corésus du débutant Fragonard. Dix ans se sont écoulés depuis le jour où M. de la Live de Jully révélait le Père de famille à quelques amateurs, dix ans durant lesquels Greuze a travaillé méthodiquement, affermi ses

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théories, connu la gloire et l’aisance. Le Salon de 1765 présentera de lui, cette fois encore, une réunion de toiles importantes, disposées comme d'habitude. D'abord des portraits: celui de M"° Tassart, celui de M. Guibert, celui de M. de la Live de Jully, témoignage de gratitude, celui du receveur général des finances et passionné amateur Watelet, celui enfin de Wille le graveur, un des plus beaux de Greuze; ce portrait d’un brave homme qui fut un graveur de premier ordre payait dignement de nombreux services rendus, (relations avec l'Allemagne, commandes procurées), et aussi une intime camaraderie d’ancienne date. Un jour que Wille était invité chez les Greuze à prendre le chocolat, le peintre le pria de poser, et enleva de verve cette belle chose libre et forte, toute frémissante de vie et de vérité. On songe, devant elle, comme devant certaines têtes d'enfants, au grand maître que Greuze eût pu devenir s’il n’avait eu la fureur de moraliser et s'était borné à la joie de la palette! Avec cette très belle chose, le Salon de 1765 montrait encore un portrait exquis de M" Greuze. Puis venaient : une Téle de fille notée dans la rue, une tête au pastel, une petite tête de fillette, une Petite fille tenant un capucin, la Jeune fille pleurant son oïseau mort, et enfin trois esquisses importantes : /a Mère bien-aimée, le Fils ingrat, le Fils puni, l'Enfant gâlé et les Sevreuses. C'est-à-dire que nous nous trouvons là en présence des plus significatives productions de la maturité de Greuze et d’un résumé frappant de ces diverses tendances. Relativement aux Sevreuses, Diderot écrit à Grimm :

Chardin l’a placé! au-dessous de la famille de Roslin : c'est comme s’il eùt écrit au-dessous de l’un des tableaux : « Modèle de discordance », et au-dessous de l'autre : « Modèle d’harmonie ». Ostade ne désavouerait pas ce morceau, on ne peint pas avec plus de vigueur...

Du portrait de Wille

Très beau. Comme cela est coiffél Que le dessin est beau! Que la touche est fière! Quelles vérités et variétés de tons! et le velours, et le jabot, et les manchettes, quelle exécution! J'aurais plaisir à voir ce portrait à côté d’un Rubens, d’un Rembrandt ou d’un Van Dyck. J'aurais plaisir à sentir ce qu'il y aurait à perdre ou à gagner pour notre peintre. Quand on a vu ce Wille, on tourne le dos aux portraits des autres, et même à ceux de Greuze.

Diderot dérange de bien grandes figures; mais il est vrai que ce portrait de Wille est non seulement une des plus belles œuvres de Greuze,

1. Chardin, que Diderot, à ce propos, appelle « le tapissier Chardin », était chargé du placement des tableaux aux Salons, et le critique lui prête souvent des malices et des enseignements muets que le peintre ne voulut peut-être pas.

mais encore un des beaux portraits de toute son époque. Pour celui de Watelet, Diderot l’aime peu : « Il est terne, il a l’air d’être embu, il est maussade. C’est l'homme ». Mais la Téte de fille le ravit et il note nerveusement :

Oui, de fille, placée au coin de la rue le nez en l'air, lisant l'affiche en attendant le chaland. Elle est de profil; c'est ce qu’on peut appeler un morceau de la plus grande vigueur de couleur. On la croirait modelée tant les plans en sont bien annoncés. Elle tue cinquante tableaux autour d'elle, voilà une petite catin bien méchante. Voyez comme M. lintroducteur des ambassadeurs !, qui est à côté d'elle, en est devenu blême, froid, aplati et blafard : le coup qu’elle porte de loin à Roslin! Je n'ai jamais vu un pareil dégât.

Cette égratignure, en passant, à Roslin et à son portrait de la famille de La Rochefoucauld, n'empêche pas Diderot d'en faire une autre à Drouais à propos de la Petile fille lenant un capucin :

Monsieur Drouais, approchez. Voyez-vous, cet enfant, c’est de la chair, ce capucin c'est du plâtre. Pour la vérité et la vigueur du coloris, petit Rubens.

Et il répète encore : « Quelle véritél quelle variété de ton! » Il loue aussi la tête au pastel :

C’est encore une assez belle chose. Il y a tout plein de vérité de chair, et un moelleux infini. Elle est bien par plans, et grassement faite, cependant un peu grise; les coins de la bouche qui baissent lui donnent un air de douleur mêlé de plaisir.

Il adresse quelques critiques fort amènes d’ailleurs, à l'Enfant gâlté :

C’est une mère qui regarde avec complaisance son fils qui donne sa soupe à un chien... Tout cela signifie que c’est la petite Blanchisseuse d'il y a quatre ans qui s’est mariée et dont le peintre se propose de suivre l’histoire... Le sujet de ce tableau n’est pas clair, l'idéal ? n’en est pas assez caractéristique : c’est, ou l'enfant, ou le chien gâté... La tête de l'enfant est de toute beauté, j'entends de beauté de peintre, mais non pas comme une mère le voudrait. C'est ce chien-là qui est un vrai chien !.. Il y a aussi trop d’accessoires, la composition en est alourdie, confuse. La mère, l'enfant, le chien et quelques ustensiles auraient produit plus d'effet. Il y aurait eu du repos qui n’y est pas.

Il y a à parier que si ce tableautin avait été fait par Jeaurat ou quelque autre, Diderot eût moins choisi ses mots. Ah! qu'il lui en coûte d’avoir à contester même un petit ouvrage de son peintre!

Mais ces petites analyses sont noyées dans le ton de l'éloge

1. M. de la Live de Jully, peint et exposé auprès par Greuze. Diderot n’aimait pas l’homme, et semble n’aimer pas le portrait.

2. Quels singuliers termes Diderot emploie parfois! La monotonie sans doute voulue des types de Greuze explique sa réflexion précédente. Quant à « l’idéal », on a compris qu’il s’agit du « sujet », et c’est sans doute exprès qu’il a ce titre à double sens.

d'ensemble, eton reste encore, en les lisant, sous l'impression du pompeux début de l’article prolixe et lyrique :

Voici, dit solennellement Diderot, voici votre peintre et le mien, le premier qui se soit avisé, parmi nous, de donner des mœurs à l’art et d’enchaîner des événements d’après lesquels il serait facile de faire un roman!

Ceci pourrait être l’épigraphe de ce livre et de toute la leçon que nous essayons d’y extraire en étudiant Greuze et ses rapports avec le xvur siècle. C’est le cri du désir de Diderot, c’est la raison de son culte, c’est la synthèse de la volonté de Greuze, c’est, enfin, à nos yeux, l'explication et aussi la dénonciation d’une méprise esthétique en qui ces deux hommes ont cru saluer une vérité! Suit un passage où Diderot excuse avec emphase la vanité de son ami tout en commençant à la remarquer et peut-être à en être mécontent dans la vie privée. Nous y reviendrons au chapitre VI en parlant du caractère de Greuze, et l'écrivain en arrive, oubliant cette nuance personnelle et tout à la.joie de louer les œuvres, à l'examen des tableaux :

Nous avons, dit-il, trois peintres habiles, féconds et studieux observateurs de la nature, ne commençant, ne finissant rien sans avoir appelé plusieurs fois le modèle. C'est La Grenée, Greuze et Vernet. Le second porte son talent partout, dans les cohues populaires, les églises, les marchés, les promenades, les maisons, les rues; sans cesse il va recueillant des actions, des passions, des caractères, des expressions. Chardin et lui parlent fort bien de leur art, Chardin avec jugement et de sang-froid, Greuze avec chaleur et enthousiasme. La Tour, en petit comité, est aussi fort bon à entendre !. Il y a un grand nombre de morceaux de Greuze; quelques médiocres, plusieurs bons, beaucoup d’excellents : parcourons-les.

Et il aborde de suite l'analyse de la Jeune fille pleurant son oiseau mork.

Sur ce tableau, Diderot s’est amusé à écrire trois grandes pages de badinage gracieusement sentimental, imaginant un dialogue avec la fillette. Nous ne les reproduirons pas, car nous ne voulons ici emprunter à Diderot que l'indispensable. Il est intarissable en parlant de son cher artiste, et si nous voulions le suivre et ne pas résister au plaisir de reproduire sa prose si vive et si désinvolte, cela nous mènerait à faire un livre autant sur lui que sur Greuze. Le sens de ce dialogue supposé est que la jeune fille n’a perdu son serin que pour avoir oublié de le nourrir en écoutant

1. Nous répéterons au sujet de cette remarque que si Greuze observait tant (et Diderot y insiste trop pour que ce n’ait pas été frappant) il recomposait trop et oubliait les scènes pour n'en garder que l'idée, car on ne retrouve guère de traces d’une telle notation « impressionniste » en ses œuvres. Quant aux réflexions sur Chardin et La Tour, les Salons de Diderot eux-mêmes les certifient, on y trouve deux merveilleuses causeries de ces grands hommes, aussi logiciens qu'inspirés.

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les discours d’un amoureux, et que cette perte l’afflige parce qu'elle lui apporte le présage d'un abandon, ou la crainte d'un contrariement quelconque de son premier amour. Nous nous réserverons de revenir au chapitre VII, à ce tableau, à la Jeune fille qui pleure son miroir brisé, du Salon précédent, à la célèbre Cruche cassée. Là nous en viendrons à analyser la qualité et l'intention exacte de ce symbolisme, auquel Greuze s’est complu en traitant trois fois différemment le même thème; et alors, en observant sa psychologie de la jeune fille, nous verrons s’il faut conclure aussi audacieusement que le suggère Diderot et que l'ont dit résolument Charles Blanc et les Goncourt. Bornons-nous pour l'instant à remarquer que Diderot, dont les préoccupations « d’honnêteté » admettaient fort bien la galanterie, pourvu que la présentation en fût discrète, ne fait pas le prude et la soupçonne chez Greuze sans toutefois l'avouer.

Il en pense plus qu'il n’en veut dire. Son commentaire est ingénu et d’une aimable innocence de berquinade, mais il se trahit à la fin :

Le sujet de ce petit poème est si fin que beaucoup de personnes ne l’ont pas entendu; ils ont cru que cette jeune fille ne pleurait que son serin. Greuze a déjà peint une fois le même sujet, il a placé devant une glace fêlée une grande fille en satin blanc, pénétrée d’une profonde mélancolie. Ne pensezvous pas qu'il y aurait autant de bêtise à attribuer les pleurs de l’une à la perte d’un oiseau que la mélancolie de l’autre à son miroir cassé?

Eh! non, il n'y en aurait pas, étant donnés les titres et surtout parce que nous sommes devant le peintre de la Vertu, au nom duquel maître Denis stigmatise Baudouin l’érotique, et qu'alors nous avons bien le droit de craindre de l’offenser, ce peintre qui «a donné des mœurs à l’art », en allant plus loin que ses titres. Mais voici que maître Denis, qui est dans ses bons jours, nous y invite lui-même.

Cette enfant pleure autre chose, vous dis-je. D'abord vous l'avez entendue, elle en convient : et son affiction réfléchie dit le reste. Cette douleur à son âge et pour un oiseau!

Évidemment, maître Denis, cela nous semblait recéler un sens plus grave, nous n'osions le dire, mais puisque vous nous y engagez... soyez moins dur pour les sous-entendus licencieux de l'école de Boucher, à l’occasion ! Ce n’est pas pour railler la vertu du peintre et les incursions qu’elle fait dans un autre genre que nous relèverons plus loin le tracé secret de ses intentions : mais cela nous fournira une donnée précieuse sur la psychologie de Greuze en elle-même, et sur la façon dont, malgré tout, il a respiré tout comme les autres, et comme maître Diderot, l’atmo-

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sphère de son époque. Les tableaux familiaux nous fourniront un point, les têtes d'étude un autre, la Cruche cassée et son allégorie un troisième, et par ces trois points nous aurons chance de faire passer une circonférence encerclant la pensée complète de cet artiste qui eut plusieurs âmes et ne s’en confia pas.

Au demeurant, Diderot est prudent, n’oubliant pas le ton de son début. Il parle de « jolie élègie », propose ce tableau pour sujet d’idylle à Gessner. Son commentaire est plein de convenance; et il s’exclame : « Quand on aperçoit ce morceau, on dit : Délicieux! Si l’on s'arrête ou qu'on y revienne, on s’écrie : Délicieux! Délicieux ! ».. Plus loin, il note l’indécision d'âge voulue par Greuze et créée par le contraste d’une tête enfantine et d’un corps de jeune fille nubile. Nous avons déjà fait la remarque de cette ambiguïté, et nous trouverons encore là un détail utile quand nous en viendrons à définir de notre mieux les intentions et le caractère de l'artiste, les subtils dessins cachés sous sa vertueuse simplicité apparente. Son œuvre, suivie pas à pas, dressera d’elle-même le bilan moral et intellectuel de l’homme à l'heure de conclure.

Après avoir étudié ce joli tableau, en en notant la couleur un peu violâtre (toujours par le déplaisant abus des tons plombés chers à Greuze en ses tableaux composés), après avoir remarqué la proportion exagérée du bras qui est d’une femme relativement à la très jeune tête (défaut voulu), Diderot parle avec éloge du Portrait de M" Greuze avec un chien. Il le trouve moins beau que celui du Salon précédent, mais quand même fort remarquable, et il l'était en effet. Diderot, quelque élan qu'il éprouve, est trop impartial, trop franc pour dissimuler des défauts; il remarque donc une incorrection de la main gauche : « Elle n’est pas ensemble, elle a même un doigt cassé : cela fait peine ». Il déplore un certain air « tout à fait maniéré et sucré » de la bouche pincée, un effort du modèle et du peintre pour une pose trop voulue, et, après divers compliments, il conclut par une de ses boutades familières, qui font de lui le « sansgène » de la critique :

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.… Mais pour cette gorge, je ne saurais la regarder; et si même, à cinquante ans, je ne hais point les gorges. Le peintre a penché sa figure en devant, et par cette attitude il semble dire au spectateur : « Voyez la gorge de ma femme. » — Je la vois, Monsieur Greuze. Eh bien, votre femme a la gorge molle et jaune. Si elle ressemble, tant pis encore pour vous, pour elle et pour le tableau.

Et il ne se tient pas, après cette sortie, d’ajouter encore une anecdote et des réflexions franchement irrévérencieuses, et de conclure :

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(Photographie Braun, Clément 'et Cf)

La couleur jaune et la mollesse de cette gorge sont de madame ; mais le défaut de transparence et le mat sont de monsieur.

Il ne faisait peut-être pas bon vivre avec le vaniteux Greuze; mais il fallait avoir bon caractère pour ne pas s’offusquer du franc-parler de Diderot !

Et enfin nous voici arrivés aux trois esquisses, à ces morceaux devant lesquels Diderot va redevenir sérieux, car il y saluera le triomphe décisif de l'esthétique qu’il a rêvée. Et c’est, d’abord, /a Mére bien-aimée, cette toile que M" Geoffrin qualifiera de « fricassée d'enfants », ce qui lui vaudra une furieuse menace de Greuze ‘.

Diderot commence par faire des remarques sur la différence d’intentions qui sépare une esquisse d’un tableau et crée des méprises. Il prend cette précaution à propos de la figure elle-même de la mère qui, considérée isolément, a un caractère de volupté presque choquant. Les Goncourt ont noté sans sympathie ce caractère, déjà dans le portrait de M" Greuze dont nous parlions précédemment et qui a été titré souvent la Voluplueuse. La Mère bien-aimée les choque plus encore. Il faut dire que Greuze était très amoureux de sa femme, laquelle était blonde, grasse et d'un aspect sensuel qu'il s'est borné à rendre fidèlement. Elle inspirait le désir et son sourire était équivoque, ou plutôt ne permettait pas l’équivoque sur une nature et des goûts dont Greuze allait bientôt souffrir cruellement. Mais à ce moment-là il était fort épris, et sa sensualité, éclose sainement et fortement après une jeunesse préservée de tout excès par un caractère réfléchi, la pauvreté, l’ambition et le travail acharné, s’épanouissait dans le bonheur d’être connu, aisé, et d’être l'époux de cette jolie personne. Après avoir peint de sages vieillards, il se laissait donc aller avec plaisir à peindre sa femme, telle qu'il la voyait, telle qu'elle était. De là un soupçon d'impudeur malgré la régularité de son union.

Voici de quoi montrer, dit Diderot, combien il reste d’équivoque dans le meilleur tableau. Vous voyez bien cette belle poissarde, avec son gros embonpoint, qui a la tête renversée en arrière, dont la couleur blème, le linge de tête étalé en désordre, l'expression mêlée de peine et de plaisir, montrent un paroxysme plus doux à éprouver qu'honnête a peindre? Eh bien, c’est l’esquisse, l'étude de la Mère bien-aimée. Comment se fait-il qu'ici un caractère soit décent, et que là il cesse de l'être ? Les accessoires, les circonstances nous sont-elles nécessaires pour prononcer juste des physionomies ? Sans ce secours, restent-elles indécises? Il faut bien qu'il en soit quelque chose. Cette bouche entr'ouverte, ces yeux nageants, cette attitude renversée, ce cou gonflé, ce mélange voluptueux de

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