CHAPITRE. VI
ju Salon de 1767, Greuze n’exposa rien. La raison en fut que les académiciens lui en interdirent l'accès, mais de la façon la plus courtoise. Agréé en effet à l’Académie | depuis 1755, l’artiste avait complètement violé les usages | qui engageaient un agréé à présenter, dans les six mois
| | L | de sa réception, un « chef-d'œuvre » pour obtenir sa nomination. Greuze s'était fait une réputation considérable. L'Académie l'avait toujours admis aux expositions : elle l’estimait. Elle craignaït aussi que le public ne se méprît et ne l’accusât de méconnaître ou de persécuter un peintre célèbre qui ne se gênait guère pour parler d’elle avec morgue et dédain, alors que c'était Greuze lui-même qui la traitait sans égards. Enfin le règlement ne pouvait être oublié plus longtemps, et comme le
At
public considérait que la place de Greuze était à l’Académie, celle-ci résolut en 1767 de faire un exemple. Cochin se chargea, par une lettre des plus flatteuses, d'expliquer au négligent agréé le sens de la mesure prise et la hâte qu'on avait de l’accueillir. Greuze répondit par une lettre.
J'ai vu là lettre de Cochin, écrit Diderot en 1769, elle est un modèle d'honnêteté et d'estime; j'ai vu la réponse de Greuze, qui est un modèle de vanité et d’impertinence : il fallait appuyer cela d’un chef-d'œuvre, c'est ce que Greuze n’a pas fait.
Donc, en 1769, Greuze se décida à envoyer son tableau de réception. Il avait choisi comme sujet : Septime Sévère reproche à son fils Caracalla d'avoir atlenté à sa vie dans les défilés d'Écosse. Pourquoi ce sujet d’École, si étranger aux préoccupations habituelles de notre peintre? Tout sim— plement parce que les artistes, s’en tenant aux paysages, à « l’imitation subalterne » selon l'étrange expression de Diderot, aux scènes champêtres, bourgeoises et domestiques, étaient classés dans les peintres de genre, et que seuls les peintres d'histoire (mythologie, religion, sujets « nobles ») pouvaient prétendre aux places de professeurs et aux fonctions honorifiques de l’Académie. Greuze avait bien l’ambition d'obtenir celles-là, et ce fut la raison qui l’engagea à se guinder à l’histoire romaine, sans aucune .Vocation et uniquement par intérêt. Le résultat fut déplorable. Diderot lui-même ne put rien céler des défauts de cette malheureuse œuvre, où Sévère, couché, montre à son fils un glaive et lui dit: «Si tu veux ma mort, ordonne à Papinien de me la donner », tandis que Caracalla, au pied du lit, le regarde méchamment et que Papinien et un sénateur assistent douloureusement à cette scène. Diderot ne peut louer que ces deux personnages, mais relève le dessin défectueux du Sévère « ignoble de caractère, avec un poignet cassé, la distance du cou au sternum démesurée », le Caracalla « encore plus ignoble et en bois, l’Antinoüs affublé d’un habit romain ».
Le plus habile homme du monde est un ignorant, ajoute-t-il, lorsqu'il tente une chose qu’il n’a jamais faite. Greuze est sorti de son genre; imitateur scrupuleux de la nature, il n’a pas su s’élever à la sorte d’exagération qu'exige la peinture historique... Il n'y a dans ce tableau aucun principe de l'art. Il semble que l'artiste a été privé, comme par un sortilège, de la partie du talent qu’on ne saurait perdre. Chardin m'a dit vingt fois que c'était pour lui un phénomène inexplicable. Point de couleur, nulles vérités de détail, rien de fait : tableau d'élève, trop bien pour laisser l'espoir de mieux. Nulle harmonie, tout est terne, dur et cru. Prenez cette critique, portez-la devant le tableau, et vous trouverez peut-être qu’on y peut ajouter, mais qu’on n’en peut rien rabattre.
Ce jugement ne peut être suspect de partialité. Diderot était trop
informé pour ne pas savoir les raisons qui avaient engagé Greuze à cette concession aux sujets académiques, et lui en vouloir de cette infidélité apparente à leur commune esthétique. Il eût mis sans doute une certaine coquetterie à déclarer son peintre capable d’une belle œuvre même en dehors de son genre habituel, et eût aimé le voir battre ses rivaux sur leur terrain. Mais le Caracalla n'était pas défendable. Le sujet était maladroit, et Greuze, en sortant de ses habitudes, avait même perdu ses qualités coutumières d'exécution correcte. Une cruelle déception l’attendait.
Le jour vint, écrit Diderot à Grimm, où ce tableau, achevé avec le plus grand soin, prôné par l'artiste même comme un morceau à lutter contre ce que le Poussin avait fait de mieux, vu par le directeur et quelques commissaires, fut présenté à l'Académie. Vous vous doutez bien qu'il ne fut pas examiné avec les yeux de la bienveillance : Greuze avait montré depuis si longtemps un mépris si franc et si net pour ses confrères et leurs ouvrages!
Voici comment la chose se passe dans ces circonstances. L'Académie s’assemble; le tableau est exposé sur un chevalet au milieu de la salle; les académiciens l’examinent ; cependant l'agréé, seul, dans une autre pièce, se promène ou reste assis, en attendant son jugement. Greuze, ou je me trompe fort, n'était pas très inquiet de son arrêt.
Au bout d'une heure, les deux battants s’ouvrirent, Greuze entra; le directeur lui dit : « Monsieur, l'Académie vous recoit; approchez et prêtez serment. » Greuze, enchanté, satisfait à toutes les cérémonies de la réception. Lorsqu'elle est finie, le directeur lui dit : « Monsieur, l’Académie vous a reçu, mais c'est comme peintre de genre; elle a eu égard à vos anciennes productions, qui sont excellentes, et elle a fermé les yeux sur celle-ci, qui n’est digne ni d’elle ni de vous ».
Dans cet instant, Greuze, déchu de son espérance, perdit la tête, s’amusa comme un enfant à soutenir l'excellence de son tableau, et l’on vit le moment où La Grenée tirait un crayon de sa poche, afin de lui montrer sur sa toile même les incorrections des figures.
Qu'’aurait fait un autre? me direz-vous. Un autre, moi par exemple, aurait tiré son couteau de sa poche et aurait mis le tableau en pièces. Ensuite il aurait passé la bordure autour de son cou, et, l'emportant avec lui, il aurait dit à l'Académie qu'il ne voulait être ni peintre de genre ni peintre d'histoire : il serait rentré chez lui pour y encadrer les têtes merveilleuses de Papinien et du sénateur, épargnées au milieu de la destruction du reste, et aurait laissé l’Académie confondue et déshonorée. Oui, mon ami, déshonorée : car le tableau de Greuze, avant que d’être présenté, passait pour un chef-d'œuvre, et les débris qu’il en aurait conservés auraient perpétué ce préjugé à jamais. Ces débris superbes auraient fait présumer la beauté du reste, et le premier amateur les aurait acquis au poids de l'or.
Greuze, au contraire, demeura convaincu du mérite de son ouvrage et de l'injustice de l’Académie, s'en revint chez lui essuyer les reproches emportés de la femme la plus violente, laissa exposer son tableau au Salon, et donna le temps à ses défenseurs de revenir de leur erreur et de reconnaître qu'il avait maladroitement offert à ses confrères irrités l’occasion la plus éclatante de lui rembourser en un instant, et sans blesser les lois de l'équité, tout le mépris qu’il leur avait marqué! Voilà le précis de l'aventure de Greuze, qui a fait ici beaucoup de bruit... A la place de Greuze, je voudrais avoir ma revanche. Je n’aime plus Greuze; malgré cela j’ai été vraiment fâché de la scène mortifiante qu’il a essuyée; et je me disposais à l'aller consoler, lorsque j’en fus empêché par un soupçon qui me déplut en lui.
L'aventure que Diderot juge si sainement était en effet des plus mortifiantes. On y retrouve toute la cruauté sournoise, toute la morgue des corps officiels, et mainte anecdote des jurys de Salons modernes