‹ Jean-Baptiste GreuzeChapitre 36 sur 322 · LÉ SE · texte numérisé non relu

LÉ SE

montre que la tradition ne s’en est pas perdue. Greuze s'était fourvoyé, et avait prêté le flanc à ses adversaires en faisant un tableau détestable et en ambitionnant un poste lucratif et honorifique auprès d'hommes qu'il avait malmenés. Ils durent être enchantés de l’occasion, et ils tinrent à insister sur leur décision si perfidement présentée, car d'habitude Cochin signait seul les renvois des actes officiels sur les registres de l’Académie, mais cette fois les mots « peintre de genre » au sous-entendu si acerbement railleur furent contresignés en marge et approuvés spécialement par Lemoine, directeur, Boucher et Dumont dit le Romain, recteurs, et Allegrain, professeur.

Greuze n'était pas homme à suivre le conseil donné par Diderot en sa lettre à Grimm, conseil fier, et souligné par le malin critique d’une remarque fort adroite. Il est à présumer en effet que, détruit, le Caracalla eût passé pour une merveille calomniée. Greuze resta académicien « de genre », mais, outré de ressentiment, il tint à exposer son œuvre, et, au lieu de se taire, puisqu'il acceptait le titre, il se plaignit à tout le monde. Il ne se tint pas, par exemple, d'envoyer à l'Avant-coureur qui l'avait critiqué cette curieuse lettre :

En continuant de rendre compte, dans votre dernière feuille, des tableaux exposés au Salon, vous avez commis à mon égard deux injustices qu'en galant homme vous devez réparer dans la prochaine. D'abord, au lieu de me traiter comme les autres peintres, mes confrères, en payant à chacun d’eux, dans un petit nombre de lignes, le tribut de louanges qu'ils méritent, vous vous êtes étendu avec affectation sur mon tableau d'histoire, pour apprendre au public comment le Poussin, selon vous, aurait traité le même sujet. Je ne doute pas, monsieur, qu'il n’en eût fait un tableau sublime, mais à coup sûr il s’y serait pris autrement que vous ne le dites. Je vous supplie d'être persuadé que j'ai étudié, aussi bien que vous l’avez pu faire, les ouvrages de ce grand homme et que j'y ai surtout cherché l’art de mettre de l’expression dans les figures. Vous avez porté, il est vrai, vos vues plus loin, puisque vous avez remarqué qu'il mettait les agrafes de manteaux du côté droit, tandis

que j'ai mis celle de la robe de Caracal

mais je ne me rends pas si aisément su reur. Tout le monde sait que Sévère étai Si tu désire.

que lorsqu'il dit à son fils :

il eût dans mon tableau, comme l'aurait quille ; j'en fait juge tout homme sensé, de ce redoutable empereur?

Une autre injustice bien plus gra Poussin aurait traité ce tableau, d’avoir Caracalla, dans le personnage que j'ai p

a du côté gauche. Voilà une erreur bien grave, j'en conviens; r le caractère que vous prétendez qu'il aurait donné à l’empet le plus emporté, le plus violent des hommes; et vous voudriez s ma mort, ordonne à Papinien de me la donner avec cette épée, pu avoir Salomon en pareille circonstance, un air calme et tranétait-ce là l'expression qu'il fallait peindre sur la physionomie

nde encore, c’est, après vous être étudié à deviner comment le voulu imaginer que j’eusse eu l’idée de peindre Géta, frère de acé derrière Papinien. Premièrement Géta n’était point présent

à cette scène, c'était Castor, chambellan ef le plus fidèle domestique de Sévère, suivant Moréri. Secondement, en supposant gratuitement, comme vous le faites, que j'ai eu le dessein de représenter Géta, vous auriez dû me reprocher de l'avoir peint trop vieux, il était le cadet de Caracalla. Troisièmement, j'aurais ‘encore eu le tort de ne pas le peindre en habit de guerre. Voyez, monsieur, que d’absurdités vous me prêtez, pour avoir voulu exercer votre critique. Je vous crois trop honnête homme pour me refuser la satisfaction de rendre ma lettre publique dans votre feuille de lundi. Il doit m'être permis

d'expliquer mon tableau tel que je lai conçu et de redresser l'interprétation que vous en avez donnée, sans me consulter, sans consulter l’histoire.

Aurez-vous envie de décourager un artiste qui sacrifie tout pour mériter les bontés dont le public l'a honoré jusqu'à présent? Pourquoi, dès mon premier essai, m'attaquer si ouvertement sur un genre nouveau, que je me flatte de perfectionner avec le temps? Pourquoi m'opposer, seul entre tous mes confrères, au plus savant peintre de notre école? Si vous l’avez fait pour me flatter, le tour n’est pas heureux, car je n’ai vu dans tout cet article qu’un dessein marqué de me désobliger. Je ne reconnaîtrai que vous n'avez pas eu cette intention, indigne de tout écrivain impartial, que quand vous aurez bien voulu imprimer ma lettre dans vos feuilles. (L'Avant-coureur du 25 septembre 1700).

On voit ici toute la suffisance de Greuze, sous son ton vétilleux. Le public ne suivit pas dans le sens qu'il eût voulu. Tout le monde s’accorda à dire qu'il avait eu tort de sortir de son genre. On lui cita des In pelle propria quiesce et des Ne sutor ultra crepidam qui durent le blesser au vif. Une brochure (Lettre sur l'exposition des ouvrages de peinture et de sculpture au Salon du Louvre 1769) résume avec une bonhomie railleuse ce sentiment public : elle rappelle que Diderot avait conseillé la Mort de Brutus au lieu de ce sujet ignoré et peu propice, que Teniers était grand quoique n'ayant pas peint la cour d’Auguste, que Préville, quoique ne jouant pas Mithridate, était un des premiers acteurs de la Comédie. Et enfin elle déclare Greuze « sublime dans le naïf, vrai dans le simple, mais incapable dans le genre héroïque ».

L'aventure blessa Greuze et exaspéra son orgueil; il ne fit plus de tableaux d'histoire et n’exposa plus à l’Académie, parti honorable qui ne s'accorde pourtant pas avec ses récriminations et son acceptation du titre de « peintre de genre ». Il eût dû démissionner ou continuer à exposer, et ne fit ni l’un ni l’autre. Le Salon de 1769 fut donc le dernier où il envoya des tableaux. Auprès du Caracalla on y vit la Jeune fille priant au pied de l'autel de l'amour, la Jeune enfant jouant avec un chien (la célébre Fillette au chien noir), la Consolation de la vieillesse, le Départ de la bercelonnette (dessin), l’'Avare el ses enfants (dessin), la Mort d'un père regrelté par ses enfants et la Mort d'un père dénaluré abandonné par ses enfants (dessin), trois têtes d'enfants, les portraits du prince héréditaire de Saxe et du peintre Jeaurat. La Mère Bien-aimée, annoncée au livret, ne fut pas exposée.

Cette histoire fâcheuse, où personne n'eut le beau rôle, est bien significative. Diderot l’apprécie avec sa belle loyauté, qui n'aura que plus de prix à nos yeux si nous constatons qu'il était brouillé avec Greuze.

r. La vanité de Greuze l’entraîne à faire ici une promesse qu’il n'avait évidemment aucune intention de tenir. Ce tableau, fait par calcul, ne fut qu’un accident et resta seul du genre, heureusement.

Déjà, en parlant de Baudouin et de son trop fameux Coucher de la Mariée, du Salon de 1767, il écrit : « Feu notre ami Greuze », au cours d’une phrase où d’ailleurs il oppose à la composition de Baudouin le tact et le goût que Greuze, la traitant, y eût apportés. L'expression de Diderot a paru à certains faire allusion à l’abstention de Greuze à ce Salon. Mais le « feu notre ami » ne trompe pas. Il y a là une amertume discrète, et elle se prouve clairement lorsque, deux ans plus tard, le critique défendant honnêtement l'artiste écrit cette phrase si digne : « Je ne l’aime plus, mais je me disposais à l'aller consoler, lorsque j'en fus empêché par un soupçon qui me déplut en lui ». Cette franchise absolue, cette façon tranquille et probe de séparer l’homme de l'artiste, de dire son avis sans prêter aucune attention à l’amitié, à l’antipathie ou aux événements survenus, Voilà ce qui fait aimer Diderot et lui gagne irrésistiblement les cœurs. C’est une vertu élémentaire du critique. Mais cette vertu est si rarement respectée qu'elle paraît extraordinaire, et avec quelle vivace et chaude cordialité française ne la pratiquait-il pas! Quand on pense à la diplomatie précautionneuse, aux ménagements intéressés, aux attaques partiales dont fait montre trop souvent l’homme investi d’une influence sur le jugement public, on reste effaré et ravi de cette intrépide honnêteté, de cette intègre simplicité de Diderot. Elle excuse toutes ses boutades, et, sans rien exagérer, on peut dire qu’elle commande le respect, en témoignant d’un cœur fervent que l’amour de l’art, sinon sa compréhension impeccable, enflammait tout entier.

Nous ne savons pas les motifs qui amenèrent Diderot à se fâcher avec Greuze, qu'il avait si généreusement soutenu. Mais ce que nous savons du caractère de l’un et de l’autre conduit à penser que le peintre eut les torts, et que sa nature orgueilleuse, son désir évident de profiter de tous les appuis, sa façon, après en avoir usé, de n’attribuer sa réussite qu’à lui-même, durent l’engager à agir sans netteté avec Diderot : car la seule chose que Diderot ne pardonne pas, d’après toute sa correspondance, c’est le manque de cette franchise qu'il cultivait si noblement. Il faut croire que le soupçon dont parle le critique dut être grave pour l'empêcher de courir chez le peintre, à une heure où son sens de la justice devait l’y engager violemment. Diderot était par excellence l’homme qui va se ranger auprès d'un attaqué, à l'heure où ses amis hésitent, où la défection immine, où la peur lâche de se compromettre auprès d’un vaincu cherche ses plus adroites excuses. Il dut lui en coûter de rester

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