‹ Jean-Baptiste GreuzeChapitre 37 sur 322 · COLLECTION. RICHARD WALEACE, LONDRES · texte numérisé non relu

COLLECTION. RICHARD WALEACE, LONDRES

{Photographie W'.-A. Mansell et Cïe)

GREUZE 109 inactif et d'augmenter ainsi le triomphe méchant des académiciens, par la faute du caractère de l'artiste qu’il eût aimé défendre. On voudrait penser que Greuze n’alla pas jusqu’à supposer que Diderot avait agi sur Cochin ou d’autres pour lui valoir cet affront : et cependant c’est le seul « soupçon » plausible. Diderot n’était ni assez sot, ni assez perfide, pour machiner une telle intrigue afin de ramener de force Greuze dans le genre qu'il l’avait loué de cultiver. Diderot savait bien que, malgré la lettre à l'Avant-coureur, Greuze n’avait fait qu’un devoir d'École pour obtenir un avantage matériel, sans intention de récidive. Cependant on est conduit à présumer que le défiant, l’irascible artiste crut quelque chose d’analogue. Diderot ne le pardonna jamais. Pour de tels soupçons, le pardon est un mot vide de sens. On peut n’en être point arrêté dans l'intention de servir celui qui les montra; mais ils indiquent un état d'âme dont il est impossible de ne plus tenir compte. Un acte se pardonne et se répare, une façon de juger est irréparable, et on peut dire que ce jour-là prit fin la sympathie de Diderot pour l’homme qu’il avait obligé.

Ce fut donc la faute de l'artiste; mais l’occasion de prouver l’illo- . gisme de son caractère fut offerte habilement par l’Académie. La scène cruelle que nous venons de dire coïncidait presque à une autre scène bien plus scandaleuse qui défrayait la chronique et que Diderot a racontée avec une verve incroyable dans la lettre à Grimm intitulée : « Les deux Académies ». Après avoir narré une querelle de Marmontel et de Chamfort à propos d’un passe-droit (une poésie d’un protégé de Marmontel couronnée au détriment d’une meilleure), Diderot en vient à l'incident des prix de sculpture pour montrer que l’Académie des beaux-arts valait l'Académie française. L'histoire jette le jour le plus vif et le plus divertissant sur les mœurs de l’époque. Il est dommage d’être contraint de la résumer. L'opinion du public et des jeunes artistes concourant pour l’École des élèves protégés" avait décerné le prix à un élève nommé Millot. Cependant Pigalle exigea qu’on le donnât à un de ses élèves nommé Moitte, et il fut appuyé par Cochin et le sculpteur Le Moyne. Pigalle déclara même qu'il quitterait l’Académie si on ne couronnait pas son élève. Nous avons vu des artistes bien moins grands que Pigalle se permettre de pareilles injustices. Je rappelle notamment que Ricard n’obtint pas le prix de Rome parce que l'atelier dont il faisait partie avait eu le prix l’année d’avant, et

1. Elle offrait chaque année trois places renouvelables avec défraiement et trois cents livres par an durant trois ans, après quoi les titulaires allaient à l'Ecole de Rome. Cette institution fut fondée par ordre de Louis XV.

on lui dit paisiblement « que les professeurs se repassaient les prix d'une année à l’autre par courtoisie ». Ces mœurs impudentes sont le fait de tous les jurys et n’ont pas à nous surprendre. Mais le curieux est le beau tapage qui s’ensuivit, et que nous ne verrions certainement plus oser aujourd’hui. Après avoir manqué assommer le malencontreux Moitte, lequel n’osa de tout un mois se présenter à l'École, les élèves massés sur la place du Louvre huërent durant deux jours les académiciens. Ceux-ci durent sortir entre deux haies d'artistes qui acclamèrent les membres ayant voté pour Millot et se retournèrent brusquement, à un signal, forçant Cochin, Pigalle, Vien, M" Vien, Le Moyne, à passer entre deux rangées de dos, tandis que Dumont, Boucher, Van Loo et les autres juges équitables étaient applaudis, entourés et complimentés. Cochin furieux proposa de décimer les élèves. Boucher, doyen de l’Académie, ne voulut même pas assister à une telle délibération, ce qui s'accorde bien au caractère généreux et libéral de vrai artiste qu'on lui connaît. Van Loo, directeur de l'École, déclara que les élèves étaient tous innocents ou coupables, que leur code n'était pas militaire, et qu’il ne répondait pas des suites; les jeunes gens ne parlaient de rien moins que de donner des coups d'épée à Cochin si son projet était adopté, et Cochin dut calmer sa fureur. Millot, à qui Falconet avait fait proposer de le prendre chez lui, et à qui Diderot offrait de faire un voyage en Russie, refusa, désirant s’obstiner à obtenir le prix, malgré la rancune que les académiciens devraient lui garder de ce charivari. Il l’obtint d’ailleurs en 1770. Mais ne voilà-t-il pas un épisode savoureux, et qui nous montre combien les rapports entre maîtres et élèves étaient plus libres qu'aujourd'hui? Pareil tapage n’eût pas été toléré sous M. Ingres, ni même sous notre République, pas plus que sous Napoléon ou Louis XIV; l’époque de Greuze est certainement la seule où, malgré le régime et la pompe officielle, l'esprit d'École ait permis au libéralisme de se manifester à ce degré, et c’est l’époque où l’art a été, quoi qu'on dise, le plus dégagé de la poncivité. Il l’eut dans les formes, mais son attitude resta beaucoup plus franche et plus aisée que l’arrivisme actuel ne le permet au nôtre.

Le même concours nous amène à citer un beau trait de Falconet, digne de son éloge, de son ennemi Pigalle cité précédemment. Son fils avait concouru pour la peinture sans grand talent. Falconet l’amena au Salon, lui montra les tableaux de ses concurrents : « Tiens, dit-il, juge-toi toi-mêmel » Et comme l'enfant confus se taisait, Falconet se

tourna vers ses confrères de l’Académie : «II a fait un sot ouvrage et n’a pas le courage de le retirer. Ce n’est pas lui qui l'emporte, messieurs, c'est moi ».

Et il partit avec le tableau. Celui-là n’était un arriviste ni pour lui ni pour sa famille, et il serait désirable qu'une telle anecdote fût citée au cours des délibérations des jurys de nos Salons, le jour où l’on distribue les médailles et les nominations d'associés. Quand l’école du xvur° siècle n'aurait pour mérite que cette belle allure indépendante, il semble vraiment qu'elle témoignerait de l'inanité du reproche d'immoralité tant ressassé, et se conformerait étroitement à l’idée que nous nous faisons des meilleures qualités françaises. Ces gens-là avaient une fermeté de caractère, un humour et une verve, une solidité d’études qui suffisent à les faire respecter. Ils jouissaient de la vie, mais exigeaient beaucoup d'eux-mêmes, et le ton de la critique parmi eux était hardi, exigeant, infiniment moins disposé à se contenter de peu que ne le témoigne le ton de la nôtre. Ils avaient de la race, de l'esprit et l’amour de l’art sans déclamations esthétiques, enfin une façon de probité qu'on trouve même dans l'exécution des petits maîtres libertins.

Greuze, par son art comme par sa personne, fait contraste avec eux. C'est un calculateur, sans fantaisie, sans cette crânerie qui nous plaît et nous désarme. Ni évaporé ni penseur, il ne rappelle pas son temps et ne le fait pas oublier, et il semble n'avoir su lui emprunter aucune élégance intellectuelle, sans avoir réussi à le surpasser par une conception profonde de la vie.

Ses envois du Salon de 1769 étaient bien conformes à sa production soigneuse et méthodique. La Jeune fille priant au pied de l'autel de l'Amour était un morceau joli, marqué comme toujours par une disproportion voulue entre l’âge de la tête et celui du corps. La Jeune fille envoyant un baiser par la fenêtre el brisant des fleurs sans s'en apercevoir (voilà un titre bien du temps!) était une esquisse à peine couverte, que Diderot qualifie de « maniérée ». Les portraits de Jeaurat et du prince héréditaire de Saxe-Gotha étaient sérieux et bien dessinés. Les dessins relatifs aux deux toiles du Père dénaturé et du Père regretté faisaient dignement suite aux dessins du Fermier et du Paralytique. Enfin, sur les trois léles, Diderot dit que leur beauté était exquise, mais relève en l'une d'elles « un pastiche de Rubens bon à donner à un ami, mais non à montrer au public » et il ne tarit pas d’éloges sur la Petite fille au chien

noir, en quoi il a tout à fait raison, car c’est une chose exquise, parfaite, en exceptant le faire des lingeries, qui est dur et de consistance minérale, comme on le remarque souvent chez Greuze. Charles Blanc relève ce défaut : il prétend, sans qu’on sache trop où il prend son autorité, que Greuze s'était fait un principe de négliger l'exécution des draperies pour mieux faire briller les chairs, et il ajoute naïvement que ce sacrifice était mal entendu, parce qu'il concluait à attirer précisément l'œil sur le point d’où il avait pour but de le détourner. C’est bien de la subtilité : il est plausible de penser que Greuze, homme méticuleux, n'avait pas l'intention de négliger quoi que ce fût, mais qu’il était tout bonnement mal habile à peindre du linge, ce qui est arrivé à bien d’autres qu’à lui, car, en peinture, qui peut le plus ne peut pas toujours le moins. La Tour allait bien plus au fond d’une telle question en répondant à Diderot qui l’interrogeait précisément sur cette faiblesse d'exécution des linges de la Petite fille auprès du merveilleux rendu des chairs

Cela vient de ce qu'on prèche de trop bonne heure aux enfants d’embellir la nature au lieu de la rendre scrupuleusement. Ils se livrent à ce prétendu embellissement avant de savoir ce que c’est, en sorte que, quand il s’agit d’imiter servilement, comme il faut s’y résoudre dans les petites choses, ils ne savent plus où ils en sont.

Et comme Diderot lui demandait ce qu'il entendait, lui, La Tour, par «embellir la nature », le génial analyste lui expliqua que c'était saisir le carctère typique, la marque laissée par la fonction sur l’homme, puis altérer systématiquement toutes les parties en vue du renforcement de ce caractère’.

Ce Salon fut donc le dernier où Greuze voulut exposer. Désormais il s'abstint, vendit ses toiles directement ou les montra chez La Blancherie, au Salon de la Correspondance. Et du même coup Diderot n’en parla plus guère, sinon dans des lettres privées, où il excusa généreusement Greuze de ses défauts grandissants, en les imputant à sa femme. Et ceci nous amènera à parler de la vie intime de Greuze, dans la mesure où elle aide à faire comprendre son œuvre.

Cet insuccès, cet avortement de Greuze, disent les Goncourt, cette défaillance dans la grandeur, la noblesse, le pathétique sévère de l’histoire, n'avaient-ils d'autre raison que le tempérament du peintre, le défaut d’élévation d’un génie facile, mais étroit, le vice de coquetterie d'un dessinateur sans puissance? Diderot, son défenseur et son confesseur, veut que les hauteurs de l’art, les grandes œuvres, aient échappé à Greuze, non parce qu'il manquait de quoi y atteindre, mais parce qu'il eut

1. Ce n'est pas autre chose que fait M. Rodin en sculpture, sous le nom d'amplification raisonnée du modelé, théorie que je lui ai entendu expliquer avec presque les mêmes termes que La Tour.

toujours dans sa vie un tourment, une fatalité, une misère journalière appesantie sur lui, et tenant courbées les facultés de l'artiste sous les ennuis de l'homme et les peines du mari. Le ménage, selon lui, lia Greuze et l’abaissa.… Que Diderot exagère, qu’il cède à l'illusion en croyant qu’une femme est capable de faire le jour ou l’ombre dans l'inspiration d’un peintre, d’être le bon ou le mauvais génie de sa palette; sa déposition n’en est pas moins précieuse.

On peut penser qu’il ne fut pas besoin des malheurs domestiques de Greuze pour l'empêcher d'être un peintre d'histoire. Évidemment il n’eût jamais rien fait de bon en ce genre. Mais l'union lui fut mauvaise, et influa désastreusement sur sa vie et son travail. Il dut beaucoup souffrir d’avoir épousé la jolie, la sensuelle, l’avare, l’inconstante et méchante Gabrielle Babuti. Elle ne tarda pas à se révéler avec les tares de la petite bourgeoise de Paris aux yeux du provincial bourguignon, à le railler, à l’engager à produire, à intriguer, à vendre pour subvenir à sa coquetterie. La jeune fille au minois plaisant qui souriait à Diderot lui demandant de vilains livres, devint une femme ambitieuse, épouse d’un peintre à succès et désirant l'argent et les satisfactions d’amour-propre; Diderot l’accuse formellement d’avoir exigé les changements malheureux qui gâtèrent, de l’esquisse au tableau, le Caracalla et Sévère, et de l'avoir fait traîner pendant huit mois. Il est certain qu’elle se mêla des tableaux de son mari et dans un but mercantile. Greuze était très amoureux, mais de nature à résister à ces sollicitations; très honnête, avec le scrupule d’un ouvrier consciencieux qui ne veut livrer que du bon travail. Il avait refusé d’épouser la belle princesse italienne par peur de se trouver inférieur rapidement, lui, plébéien, à une mondaine raffinée et fantaisiste qui contreviendrait à son art peu imaginatif, soucieux d'expression morale et d'intimité populaire, et plus encore sans doute par désir de ne se lier qu’à une femme de sa condition, incapable de régenter ses idées, prête à l’approuver en tout, habituée à une existence modeste. M" Babuti semblait réunir ces conditions, et être désignée de tous points pour être la Muse bourgeoise de son foyer, dans sa vie et dans ses tableaux. Mais au lieu d’être enchantée de passer de la petite boutique du quai des Augustins à l'atelier d'un agréé de l’Académie, et de trouver dans cette nouvelle vie les motifs d'aimer son mari ou tout au moins de se déclarer satisfaite, elle ne vit que la possibilité de pousser Greuze à la dépense, et d'exploiter la vogue de son talent. Et dès lors ce furent des querelles continuelles, la jolie Parisienne se heurtant à la raison, à la probité, à l’économie paysanne d’un homme qui prenait tout à fait au sérieux la vie qu'il dépeignait comme la seule vertueuse et enviable. Ces querelles durent être très pénibles,

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car l'artiste était épris sincèrement : Gabrielle Greuze le savait, et elle tenait sa vengeance. Dépitée, elle se jeta dans l'adultère.

Elle avait, disent les Goncourt, la jolie tête que les pinceaux de son mari ne pourront oublier, et que son talent aimera toujours : une mine d'enfant, un front rond et tout uni, des sourcils écartés de l'œil qui prêtaient à la physionomie une expression de naïveté, de longs cils qui donnaient au regard baissé de l’ombre et de la caresse, un petit nez de jeune fille, fin, droit, éveillé, une bouche humide, découpée, coquette, l’ovale juvénile et encore plein, la chair douillette et délicate, une rondeur aimable, un petit air de sentiment relevant et animant ce que le visage avait d'un peu moutonnier, c'était de cela qu'était faite la beauté de M"* Greuze, dont on retrouve les traits, le charme typique, une sorte de figuration officielle dans la petite estampe de Massard. Mais la femme même, un autre portrait vous la représentera mieux : la ressemblance sera plus intime, l'individualité plus apparente et plus signifiée dans le tableau où M Greuze est peinte dans son intérieur sous le titre de la Philosophie endormie. Ici la volupté se dégage et paraît sous la jeunesse. C’est M"° Greuze surprise dans son sommeil et trahie par le sourire d’un rêve. Assise et comme glissée sur une bergère, elle a la tête renversée de côté contre l’oreiller jeté sur le dossier du siège. Un « battant l'œil » ouvert et flottant met autour de ses cheveux roulés la blancheur et la légèreté de son chiffonnage. L'espèce de gilet déboutonné qui enferme sa poitrine et soutient sa gorge s'écarte sur un fichu de cou. De ses deux bras abandonnés, l’un pose sur un livre ouvert, l’autre descend le long du corps jusqu'au genou. A ses pieds, auprès de ses mules aux hauts talons, elle a laissé tomber son tambour à broder et glisser sa bobine. Elle dort de tout le corps, le sommeil la possède et délie ses membres sous le déshabillé, tout ruché et tout festonné, dont les lignes et les plis paraissent prendre la mollesse et l’abandon de la dormeuse. Les étoffes sont comme affaissées, la toilette est entr'ouverte, la pose est morte, les paupières sont closes, la bouche est chatouillée, l’haleine palpite... Et ne semble-t-il pas qu’un songe de plaisir baise cette femme sur les yeux?

C'est à cette créature sensuelle, type même de la jolie bourgeoise française du xvin° siècle, que Greuze avait associé sa vie, lui qui n'avait ni esprit, ni fantaisie, ni désordre, ni élégance libertine, mais simplement l'amour de la vie bourgeoise et une sensualité contenue dans les limites permises. Cette Gabrielle, faite pour le caprice d’un petit-maître, pour être le modèle et la compagne d’un Baudouin, voire le délassement d’un prélat galant ou d’un philosophe ardent comme Diderot, n’était pas à sa place dans la maison du peintre moralisateur. Elle le lui fit bien voir. Nous avons vu comment son réalisme, accentué par son désir, l'avait peinte en Mère bien-aimée, équivoque jusqu'à presque scandaliser Diderot. C'était simplement l’exprimer avec talent et force dans le vrai caractère de sa beauté grasse, poupine, amoureuse, douillette et égoïste. M" Greuze fut le modèle même de la femme telle que la concevait son mari. « C'était un Greuze » par excellence. Il en fit quelques-uns de ses meilleurs tableaux. Il en demeura influencé même à la fin de sa vie. On eût dit qu'il la prévoyait déjà en peignant ses premières jeunes filles; elles sont aussi fraîches, courtes, rondes, avec une expression naïve, un peu sotte et friponne, le charme de jolis fruits à chair veloutée, aucune conscience, aucune intelligence dans le regard, rien qui révèle l’âme. Et en étudiant

enfin la moralité des œuvres de Greuze, en voyant jusqu'à quel degré cette théorie d’austérité a pu admettre des adoucissements, nous constaterons combien la rencontre de la provocante demoiselle de librairie a influé sur cet art que le Père de famille annonçait tout différent. En tous cas, nous pouvons dire tout de suite que cette influence fut bonne au point de vue pictural. Elle aida Greuze à créer son type dominant, elle lui fit rechercher la vie, la souplesse, la grâce, elle l'empêcha de renoncer tout à fait au souvenir salutaire de Rubens.

Charles Blanc constate si bien cette heureuse intervention qu'il ne pense même pas à considérer qu'elle fut payée bien cher par les souffrances domestiques. Peut-être ignorait-il la vérité ! Il est probable qu'il ne songeait pas, en écrivant sa notice sur Greuze (dans l'Histoire des peintres), au mémoire désolant que les Goncourt ont reproduit dans l'Art au xviN siécle, et qui avait déjà paru dans les Archives des Arts, annoté par M. de Chennevières. Celui-ci présumait qu'il s'agissait là d’un mémoire en vue d’une séparation juridique, rédigé en 1791 sur les indications de Greuze. Nous n'avons pas à le citer en entier. Mais quelques passages sont typiques, et ont droit à figurer en ce livre, pour éclairer certains points du caractère et de l'existence de notre peintre.

On y trouve d’abord que Greuze se maria sans enthousiasme.

Citoyen, commence-t-il avec son emphase coutumière, je vais vous révéler malgré moi des choses sur lesquelles j’avais jeté un voile funèbre ; vous verrez que l’on a entassé outrages sur outrages; mon honneur, ma vie, ma fortune et celle de mes enfants, engloutis par une mère dénaturée.

Après cet exode, il raconte sa rencontre première, qu'il place d’ailleurs non quai des Augustins, mais rue Saint-Jacques.

Peu de jours après mon arrivée de Rome, je ne sais par quelle fatalité je passai là. Je fus frappé

d'admiration, car elle avait une très belle figure : Je demandai à acheter des livres pour avoir le temps de l’examiner.

Étrange coïncidence, qui fit entrer Greuze là où était déjà venu, remarquant la même personne, ce Diderot qui devait être plus tard le défenseur du jeune homme! Il n’est pas douteux qu’elle impressionnât. Le sensible Greuze, à peine échappé de son aventure romaine, dut voir en la jolie fille le modèle rêvé. Cependant il se contredit aussitôt.

Sa physionomie était sans caractère et même moutonnière… Je lui fis des compliments tant qu'elle en voulut: elle me connaissait, ma réputation était déjà commencée.

La jeune fille n’en était d’ailleurs plus une. Elle était pressée de se marier, ayant trente et quelques années, à ce que dit Greuze, ajoutant « par conséquent menacée de faire la sainte Catherine toute sa vie ».

Le « chérubin amoureux » raillé par Fragonard, avec ses cheveux blonds bouclés, sa physionomie assez faite pour plaire aux femmes, son titre d’agréé d’Académie, son talent, sa gloire naissante, était un parti enviable. Avant un mois de visites qu'elle avait vivement engagé Greuze à lui faire au magasin, elle lui demanda s’il serait disposé à l’épouser.

Je vous avoue que je fus confondu d'une pareille question; je lui dis : « Mademoiselle, n’est-on pas trop heureux de passer sa vie avec une femme aussi aimable que vous? » Je crois que cette manière de répondre était tout à fait insignifiante…

Gabrielle Babuti en jugea autrement, en quoi nous ne pouvons lui donner tout à fait tort, et elle se hâta de brusquer les choses avec effronterie, se faisant faire des boucles d'oreilles en diamants faux chez l'orfèvre Strass, et laissant entendre à tout le monde que Greuze les lui avait données pour leur mariage secret. Greuze fut outré de ce tour, déclara à ses amis qu'il ne se marierait pas, ne retourna plus chez la rusée. Mais, le troisième jour, Gabrielle Babuti frappait à sa porte un matin, à l'hôtel des Vignes, rue du Petit-Lion; il n’ouvrait pas, elle faisait un tel tapage à la porte qu'il se décidait pour ne pas la perdre de réputation. Elle se jetait à ses pieds en pleurant, mettant son stratagème sur le compte de la passion, et après cette comédie Greuze, apitoyé, excédé, promettait d’épouser.

Cependant nous ne fûmes mariés que deux ans après, dans la paroisse de Saint-Médard qui n'était pas la sienne, de crainte des plaisanteries qu'on aurait pu lui faire, attendu qu’elle avait dit qu’elle était mariée. J'entrai en ménage avec trente-six livres, le lendemain de mes noces.

On voit que ce ne fut rien moins qu’une union d'amour. Cette curieuse anecdote prouve à quelle femme Greuze avait affaire, et elle montre encore tout ensemble la prudence et la faiblesse de son caractère. Il avait résisté aux larmes de la princesse italienne, mais la petite bourgeoise eut raison de lui, malgré sa ruse indélicate et les deux ans d'attente. Pendant sept ans, le ménage alla bien. Il y avait eu trois enfants, l’un était mort, les deux filles furent mises au couvent. M" Greuze était trop indolente et coquette pour s’en soucier, les instruire. Elle s’en débarrassa. Son mari la peignait, et, s'étant résigné au mariage,

La Conjfidence

MUSÉE DU LOUVRE, PARIS

{Photographie Braun, Clément et Cie)

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avait du moins tiré un parti artistique de cette belle créature. Mais son sentiment très vif de la famille était offensé par une telle négligence. La Mère bien-aimée n'avait droit à ce titre que sur le tableau. Une fille de Greuze, que son père toujours occupé allait voir de loin en loin, lui confia une fois que leur mère n'était venu voir sa sœur ni elle depuis un an et sept jours! Quand le succès de l'artiste augmenta, M Greuze demanda un domestique. L’économe et prudent mari engagea doucement sa femme à attendre un peu. Elle lui donna un soufflet. Il avoue l'avoir rendu. Dès lors la guerre fut déclarée. M" Greuze s’arrangea pour jeter du froid entre son mari et les graveurs Flipart, Massard, Gaillard et Levasseur, auxquels il s'était associé pour tirer profit des estampes faites d’après ses tableaux. Elle prit la direction des affaires et Greuze en fut bientôt exclu.

J'étais d’ailleurs très peu propre aux affaires, dit-il; l'amour que j'ai toujours eu pour mon art m'a fait oublier les intérêts et la fortune de mes enfants.

Et cela est absolument vrai. Greuze était travailleur, probe, et préférait économiser et vivre médiocrement que de surproduire. C’est en ce sens honorable qu'il était intéressé et ménager de l'argent. Mais cela ne faisait pas le compte de sa femme. Elle le rabrouait quand parfois il demandait à voir l’état de leur fortune, il retournait au travail et oubliait tout. Elle en vint à des audaces inouïes. Elle lui raconta qu’elle avait mis trente ou trente-six mille livres sur un vaisseau, croyant faire une belle opération, et que les Anglais l'avaient pris. Et elle ne put dire le nom du capitaine ni expliquer pourquoi elle n'avait pas fait assurer son bien. Vers l’époque de la séparation enfin obtenue par Greuze, elle déchira tous les registres de comptes, déclarant que cela lui avait plu. Greuze supporta cela avec une inconcevable faiblesse. Il estime dans son mémoire que le commerce d’estampes avait rapporté trois cent mille livres, dont cent vingt mille manquèrent du fait de sa femme. Il lui donnait en plus, pour la récompenser de ses soins dans le commerce, cinquante épreuves à vendre à son profit et à celui du graveur associé. Or elle en faisait tirer non cinquante, mais cinq cents, qu'elle vendait trois ou quatre louis pièce, et cela se fit pour neuf planches.

La conduite privée de M" Greuze valait sa malhonnêéteté dans la gestion du ménage. Elle est racontée par Greuze avec une tristesse infinie. Dans la huitième année de leur union, elle s’éprit d’un M. Blondel d’Azincourt, et

Greuze soupçonne que celui-ci et sa femme aidèrent à irriter les académiciens contre lui dans l'affaire du Sévére et Caracalla, car ce M. d’Azincourt était très lié avec les artistes. Greuze se trompe peut-être, en ce sens que la médiocrité du tableau et la rancune que lui attiraient ses mépris pour l'Académie suffisent à tout expliquer de cette affaire. Mais l’adultère n’en était pas moins entré chez lui. Peu après il mit à la porte un élève, l'ayant surpris dans une attitude fort suspecte. M" Greuze feignit de vouloir se poignarder, mais n’en fit rien. Elle eut alors des bontés pour le fils d’un fruitier que son père avait envoyé chez Greuze pour recevoir quelques leçons de dessin. M" Greuze avait cinquante ans presque, le garnement dix-sept. Elle alla jusqu’à lui donner quinze mille livres, puis, s'étant brouillée avec lui, le fit arrêter, l’accusant de vol. L'honnête fruitier donna deux mille livres à M" Greuze en gage sur sa maison, à toucher après sa mort, et cette mort étant survenue, M" Greuze employa la somme à s'acheter un carrosse. Il faut lire tout ce mémoire pour se rendre compte du martyre immérité de Greuze, de la vilenie de l’ancienne jolie femme, aussi effrontée dans son petit intérieur bourgeois que les pires libertines de la Régence. Greuze fait même allusion à certaines « incommodités », selon son mot, qui forcèrent sa femme à avoir recours aux soins des médecins, sans qu'elle payât même les honoraires. Il énumère ses galants avec un dégoût mêlé d’indifférence : depuis longtemps il ne l’aimait plus et ne vivait plus avec elle. Maîtresse d’un certain M. de Saint-Maurice, conseiller au Parlement, elle lui donnait toutes les sommes soustraites au ménage, et il lui en servait les rentes. Cet aventurier avait même poussé cette femme à placer sur la tête de son propre fils, en viager, des sommes importantes ; M” Greuze avait donné le tiers pour jouir de la totalité durant sa vie, et à sa mort cet argent devait retourner sur la tête du fils de Saint-Maurice. Elle avait imaginé cela pour rendre impossible la vérification de ses vols lors de la séparation! À propos de cet individu, le mémoire de Greuze cite une anecdote bien typique, et dont on rirait si le sujet n’était si navrant.

Un de mes amis, venant me voir, trouva encore derrière le fatal paravent la même personne (Greuze avait déjà surpris ainsi sa femme avec M. de Saint-Maurice, et elle lui avait dit cyniquement : « c’est vrai, mais je m'en f.. »). Comme nous étions près de nous séparer, ma femme fut consulter cet ami. Et comme elle se servait très improprement du nom d’honnèête femme : « Ah! madame, vous avez oublié le paravent ».

Dans ses divers logements, rue Thibotodé, rue Notre-Dame-des-Victoires (aux galeries du Louvre, où Greuze était logé par brevet de mars 1769), rue

Basse (près la porte Saint-Denis), Greuze traîna son long martyre. Il faillit périr d’empoisonnement, d’un bouillon chauffé dans une casserole vert-degrisée. Il n’en accuse que la négligence de sa femme, sans aller plus loin : elle faillit le tuer une nuit, et, à ses reproches épouvantés, elle le menaça de crier par la fenêtre qu’il l’assassinait. Enfin, elle alla habiter un appartement distinct, quoique dans la même maison. Greuze ayant oui dire qu'elle y recevait de fort vilain monde, s’inquiéta pour ses filles. « Il était important que je ne souffrisse pas cette conduite-là », dit-il de son éternel ton d’autorité, auquel sa pusillanimité ne l’a jamais fait renoncer. Il croisa un garçon coiffeur qui allait chez sa femme. « M" Greuze ne reçoit que les hommes que je lui ai présentés, et je ne vous connais pas ». Le drôle répondit qu'il viendrait pourtant chaque fois que Madame le requérerait. « Je me suis aperçu que c'était un piège que l’on me tendait pour faire un esclandre, dit le malheureux mari. Je me retirai sans rien dire ». Il s'adressa à la police. La séparation fut enfin résolue. Il dut diviser son bien, dont une moitié pour lui et ses filles, et donner treize cent cinquante livres de rente à la triste créature qui avait empoisonné sa vie.

Quand on a lu ce mémoire, on est saisi d'une grande pitié pour Greuze, et même sa timidité, son absence d'énergie, qui prêteraient à rire aux plaisantins, inspirent plus d’estime pour lui. C’est évidemment à son amour de la dignité, à son désir de fonder une famille, à son affection pour ses enfants, à son respect du mariage et de la vie intime et paisible qu'a été due cette douloureuse patience, cette dissimulation prolongée d’un drame épuisant et honteux. On se demande comment Greuze a pu continuer à travailler dans de pareilles conditions. Cette histoire aide à pénétrer son caractère d'homme et d'artiste. Il avait vraiment la foi dans la morale, et il peignait avec joie ce qu'il rêvait, d'autant plus qu'il ne le trouvait pas chez lui. Cette existence atroce a usé ses facultés, terni sa vision. Et cependant le fond de sentimentalité de sa nature ne s’est jamais démenti. Ce que les modernes ont appelé «la petite fleur bleue» n’a jamais été fané en lui. La confession de ses misères conjugales est d’un homme faible, mais bon, soucieux de l'opinion, incapable de surmonter la crainte d’un scandale où il eût eu pourtant le beau rôle. Cet artiste sans envolée était pourtant assez imaginatif pour oublier en peignant tous ses déboires, fuir la vie, et prendre, comme le dit Diderot, l'humeur de ses personnages, en être l'acteur et le mime dans son atelier avant de les peindre. Mais la façon dont il courbait la tête dans son ménage ne

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l'engageait qu'a la porter plus haute au dehors. Durant toute sa vie il fut un orgueilleux artiste, arrivant devant les élégants peintres de cour avec la lourdeur plébéienne de l’homme « qui s’est fait tout seul » et apporte la formule qui va tout détruire.

Cet orgueil que nous notions déjà dans la jeunesse de Greuze, lors de sa réponse à Natoire, cet orgueil qui n'eut jamais de grâce ni d'esprit pour se faire tolérer, devint presque maladif lorsque l’humiliation intime et quotidienne interdit au peintre de se consoler auprès d'une femme aimante des déboires que son métier lui pouvait réserver. L'ombrageux artiste compensait le mari débonnaire : Greuze ne pouvait plus admettre une critique, et nous avons de lui, à ce point de vue, des traits incroyables. «Il y avait dans Greuze, dit Mariette, de la brutalité de sabotier ». Le dauphin, qu'il avait peint, lui demandait de faire le portrait de la dauphine, en présence de celle-ci; le peintre refusait, disant «qu’il ne savait pas peindre de pareilles têtes », à cause du rouge dont la dauphine usait. Lorsque fut exposée la Mère bien-aimée, M” Geoffrin, la bonne, l’excellente M Geoffrin s'étant permis de qualifier ce tableau de « fricassée d'enfants », Greuze entra en fureur et s’écria :

De quoi s’avise-t-elle de parler d’un ouvrage de l’art? Qu'elle tremble que je l’immortalise! Je la peindrai en maîtresse d'école, le fouet à la main, elle fera peur à tous les enfants présents et à naître!

Au Salon de 1765, Vernet donna une fine leçon à Greuze. M. de Marigny disait de la Pleureuse :

Cela est beau. — Je le sais, monsieur, riposta Greuze. On me loue de reste, mais je manque d'ouvrage. — C’est que vous avez une nuée d’ennemis, dit Vernet, et parmi eux un quidam qui a l'air de vous aimer à la folie et vous perdra. — Et qui est-ce? — Vous-même!

On riait de cette incorrigible vanité, tout en admirant le peintre. On n'avait même pas le courage de se fâcher, tant cette vanité étalée avait d’ingénuité. Greuze ne manquait pas, en montrant des tableaux de dire :

Vous allez voir un morceau qui étonne jusqu’à moi qui l'ai fait. Je ne comprends pas comment l'homme peut, avec quelques minéraux broyés, animer ainsi une toile, et en vérité, dans les temps du paganisme, j'aurais craint le sort de Prométhée…

Ce propos est rapporté dans la Correspondance secrète de Métra. C’est de Greuze que Philippe d'Orléans eût pu dire le mot qu'il prononça dans une visite à l'atelier de Tournières, qui l’excédait de commentaires

vantant son œuvre : « J'aime à voir les œuvres de M. Tournières : il épargne la peine de les louer ». Quand l’affluence des visiteurs diminuait, Greuze ne manquait pas d'écrire aux journaux, de donner la description de ses ouvrages. On peut penser si l'échec outrageant de l’Académie l’exaspéra. Il parla de démissionner, puis s'en alla en Anjou chez des amis, peindre des portraits, notamment celui de M“ de Porcin qu'on voit au musée d'Angers. De retour, il décria plus que jamais l’Académie. A l'entendre, on n'y voyait que des enluminures et il fallait venir chez lui pour trouver des tableaux. Il se posa en réprouvé, et adopta dès le principe des expositions à domicile que les impressionnistes ont repris non par dépit mais par nécessité.

La cour et la ville vinrent à son atelier; il fut élégant d'y être admis. On alla y jouir du spectacle de l’art vertueux qui rafraichissait les imaginations blasées. Les princes, les rois de passage vinrent s'extasier. M"° Roland raconte ainsi une visite au peintre, dans une lettre du 19 sepeo 777 à

Je me suis rappelé avec attendrissement, jeudi dernier, le plaisir que nous goutâmes ensemble en allant chez M. Greuze il y a deux ans : j'y fus pour la même cause qui nous y avait conduites alors. Le sujet de son tableau est la Malédiction paternelle. Je n'entreprendrai pas de t'en donner le détail.

Ce serait trop long. Je me contenterai seulement de remarquer que, malgré le nombre et la variété des passions exprimées par l'artiste avec force et vérité, l'ensemble de l'ouvrage ne produit pas l'impression touchante que nous ressentimes toutes deux en considérant l’autre. La nature du sujet me semble donner la raison de cette différence. On peut reprocher à M. Greuze ce coloris un peu trop gris que je l’accusais de mettre à tous ses tableaux, si je n'avais vu ce même jour un morceau d’un autre genre qu’il me montra avec une honnêteté toute particulière. C’est une petite fille naïve, fraîche, charmante, qui vient de casser sa cruche : elle la tient à son bras près de la fontaine où l'accident vient d’avoir lieu. Ses yeux ne sont pas trop ouverts, sa bouche est encore à demi-béante : elle cherche à se rendre compte du malheur, et ne sait si elle est coupable. On ne peut rien voir de plus piquant et de plus joli : tout ce qu'on serait en droit de reprocher à M. Greuze, c’est de ne pas avoir fait sa petite assez fâchée, pour qu’à l'avenir elle n'ait plus la tentation de retourner à la fontaine. Je le lui ai dit : la plaisanterie nous a amusés.

Il n’a point critiqué Rubens cette année. J'ai été plus satisfaite de sa personne. Il m'a raconté avec complaisance ce que l'empereur lui avait dit d’obligeant : « Avez-vous été en Italie, monsieur ? — Oui, monsieur le comte ; j'y ai demeuré deux ans. — Vous n’y avez point trouvé ce genre, il vous appartient ; vous êtes le poète de vos tableaux. » Ce mot est d’une grande finesse. Il a deux ententes. J'ai eu la méchanceté d'appuyer sur l’une, en reprenant d’un ton de compliment : « Il est vrai que si quelque chose peut ajouter à l’expression de vos tableaux, c'est la description que vous en faitest ». L'amour-propre d'auteur m'a bien servie. M. Greuze a paru flatté. Je demeurai chez lui trois quarts d'heure; j'étais tout uniment avec Mignonne, il y avait médiocrement de monde; il était presque tout à moi.

Greuze était donc fêté, honoré en France et à l’étranger. En août 1777,

1. C’est à croire que Mme Roland connaissait le mot du Régent à Robert Tournières !

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le comte de Falkenstein lui envoyait le diplôme de baron et quatre mille ducats, en lui commandant un tableau.

Cependant il ne faut pas croire que ses bénéfices fussent proportionnels à son énorme réputation. Ses tableaux se vendaient cher, il tirait un grand profit de la vente des estampes faites d’après eux, malgré les vols de sa femme. Mais il n’était pas admis à la véritable richesse. Son attitude indépendante l’éloignait des faveurs. Il était desservi, mal vu. Un passage de Diderot (note adressée à Grimm) nous le prouvera :

Il est vrai, mon ami Greuze, que vous avez des torts impardonnables avec vous-même. Vous imaginez qu’il ne s'agit que d’avoir du génie, un grand talent, une âme fière et sensible, de faire de beaux tableaux et d’attendre que la fortune vienne vous retirer de votre grenier du quartier de la Sorbonne et vous offrir un asile dans quelque maison royale. D'où venez-vous donc? Que n’apprenez-vous à avoir le jarret souple, à faire le valet dans l’antichambre de M. le directeurordonnateur, à flagorner vos confrères qui ont du crédit sur lui, à les regarder comme vos maîtres, et à les assurer que vous n'êtes qu’un enfant à côté d'eux? Peut-être à force de bassesses, réussirez-vous à vous faire pardonner d’avoir du génie et de faire de beaux tableaux, mais qu'importe? Vous aurez un logement au Louvre, des pensions, le cordon de Saint-Michel peut-être. Vos chefs-d'œuvre ne blesseront plus la vanité d'aucun de vos confrères, et toute l'Académie de peinture s’écriera que vous êtes un grand peintre, dès que vous aurez cessé de l'être. Vous ne voulez pas vous soumettre à mes avis? Vernet vous l'a bien dit : vous êtes le plus cruel de vos ennemis. Restez donc avec votre génie et votre pauvreté. Faites de beaux tableaux et ne prétendez pas faire fortune! Voici la liste des grâces que M. le directeur-ordonnateur des arts! a procurées à M. Greuze jusqu’à ce jour. Lorsque le talent de ce peintre fut connu, on lui permit de faire un voyage à Rome à ses dépens?; et lorsqu'il eut mangé le peu d'argent qu’il possédait pour ce voyage, on lui permit de revenir à Paris avant d’en avoir pu tirer le fruit qu’il en espérait. Depuis son retour, on lui a permis de faire les plus beaux tableaux, et de les vendre le moins mal qu'il pouvait. Lors du succès de son tableaux du Paralytique, au dernier Salon, on lui permit de le faire porter à Versailles pour être montré au roi et à la famille royale, et de dépenser une vingtaine d’écus à ce voyage. Depuis, n’ayant pas trouvé d’acheteur pour ce tableau, qui lui a coûté deux cents louis en études, on vient de lui permettre de le vendre à l'Académie impériale des Arts de Saint-Pétersbourg, afin de porter la réputation du peintre aux dernières limites de l'Europe. La suite des grâces accordées à M. Greuze pour le Salon prochain.

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La raillerie indignée de cette note est bien significative, encore que Greuze ait, depuis l’époque où elle fut écrite, connu plus de chance.

En un mot, il fut toujours discuté, même au milieu des plus réels succès, comme il convient à un innovateur. Son orgueil le soutint mais indisposa ; et ce fut un homme très malheureux par le sentiment, malgré son bon sens mêlé d’égoïsme. On ne sait rien de sa vie sensuelle. Cependant il est à présumer qu'après s'être séparé de sa femme (moralement, puisque effectivement son ménage survécut longtemps à leur entente), Greuze usa de sa liberté. Il aimait les femmes, se montrait enjoué et galant avec elles, et sa nature le portait au plaisir si son goût du travail

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1. Le marquis de Marigny, que Diderot ne pouvait sentir. 2. Ceci démentirait que les frais du voyage aient incombé à l'abbé Gougenot, malgré la note de l’Académie que nous avons citée. Au reste Diderot ne peut exiger que Greuze ait été défrayé, n’étant pas prix de Rome.

et ses théories sur l'expression morale le retenaient. Il faut voir comme Diderot décrit, à propos du Salon de 1765, un petit tableau qui n'y fut pas exposé et qu’il avait vu chez l'artiste, auquel M" de Grammont l'avait demandé pour offrir au duc de Choiseul. Il s’agit d’une jeune fille qui sort de son lit à peine vêtue, venant de recevoir un billet de son amant, et se met à la fenêtre sous laquelle il passe, pour lui envoyer un baiser. La description de Diderot est toute enfiévrée de plaisir, et le tableau l'était aussi. Le moraliste du pinceau ne peignait jamais aussi bien qu'en ces cas-là. Ceci nous conduira à rechercher enfin la valeur exacte de

cette morale voulue, et à toucher au fond de la dissemblance de cet homme et de ses idées.

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D'apres la gravure de Gaillard

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La moralité théorique de Greuze et de ses

sujels. — Les inlentions et les concessions de son ingénuilé. — Sa psychologie de la jeune Jille naïve.

La Malédiclion paternelle

MUSÉE DUX LOUVRE, PARIS

{D'après lasgravure de Robert Gaillard)

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