CHAPITRE VII
=] L est entendu que Greuze est le peintre de la vertu, « le
premier qui ait donné des mœurs à l’art », le protesta-
taire contre les tendances libertines de son époque,
F | l'héroïsateur de la sentimentalité et de l'honnêteté bour-
| geoise, l'artiste décent par excellence. Cela a été dit et
Bæ<*| redit, la généralité du public n'en doute pas, et les
notices de dictionnaires reproduisent docilement cette opinion. Jusqu'à quel point est-elle exacte? Ceci reviendrait à examiner la définition elle-même de la moralité en art, à soulever une question énorme ; nous ne la souléverons pas à propos d’un homme comme Greuze, fort intéressant certes, mais pas assez pour porter sur ses épaules le poids d'un tel débat. Nous nous bornerons à n'étudier de cette question que ce qui concerne son
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œuvre et sa personne même, en remontant, s’il le faut, contre une opinion accréditée depuis cent cinquante ans, contre l'avis de Diderot, contre la conviction de Greuze lui-même.
La moralité! Greuze lui a tout sacrifié. L’a-t-il atteinte ?
Il n’est pas douteux qu'il lui a parfois sacrifié, comme nous le disions, la joie de peindre, la sensualité de la palette, et que ses tableaux édifiants valent par là infiniment moins que ses têtes, ses figures aimables, toutes imprégnées du souvenir de Rubens, flamandes par la vie grasse et douce, par le potelé des chairs striées de bleu et de vermillon. Il n’est pas douteux que cet excellent technicien ait volontairement terni de grisaille, comme pour leur donner l'odeur de la vertu, ses compositions, alors qu'il s’attestait coloriste subtil dans ses études.
Nous avons vu que cette distinction était le volontaire effet d’une conception préconçue. Greuze était déjà enclin, comme certains de nos contemporains préoccupés de l'expression morale, à considèrer la couleur comme « la sensualité de la peinture » et le dessin comme « sa probité et sa chasteté ». Il ne se permettait d’être uniquement peintre et de céder à l'amour de la belle matière que dans des morceaux secondaires, des exercices, des gammes. Du moins, si l’on n’admet pas cela, on ne peut s’expliquer le disparate de sa technique, l'écart des têtes, des portraits et des œuvres composées. Tout, dans l’œuvre que Greuze considérait comme adventice et que notre admiration actuelle place au premier rang, tout concourt à faire agréer cette hypothèse. Mais du moins a-t-il réussi à obtenir cette impression à laquelle il inféoda l'impression picturale?
Eh bien! en examinant l’ensemble de son œuvre, nous serons amenés à penser que le sacrifice n’en valait pas la peine. L'œuvre moralisante de Greuze n'atteint à aucun des caractères généraux, transmissibles, universels que peut rechercher un art d'expression morale, en admettant qu'un tel art ne soit pas une erreur. Elle reste spéciale au milieu du xvur siècle; elle n’est que le signe d’un repentir d’une société licencieuse, le signe d’un engouement et non point la suggestion d’une émotion haute et pure. Là Greuze apparaît comme le mime de la morale, inférieur à Chardin qui, sans théories, sans tapage, presque sans y penser, a, par la seule vertu de son âme contemplative, atteint à la moralité profonde. Dans le Benedicite de Chardin il y a plus de morale que dans Greuze tout entier, dans ses pères de famille bénisseurs ou majestueux, ses bonnes mères, ses fillettes candides. Chardin est resté étranger à l'esprit
de son siècle; Greuze en a été imprégné, plus, il protestait contre lui. Chardin est pur, on ne peut appliquer ce terme avec justesse à l’œuvre de Greuze. Pourquoi? Cela tient peut-être dans un mot. C’est que Chardin n’est jamais joli, et que Greuze cherche toujours à l'être. Or, la morale n'est pas une jolie chose. Elle peut n’être point rébarbative et prêcheuse, elle peut être douce, tendre, souriante même; elle est toujours grave.
Écartons les tableaux à intentions déclamatoires, les Pères de famille maudissant, mourant, abandonnés ou secourus, tout cet art de charité artificielle, de leçons de choses, d’historiettes vertueuses, de propagande par l'image. Tout cela n'a que le masque de la morale véritable. Mais venons-en à étudier les jeunes filles de Greuze, et alors nous verrons ce qu'il y a de sensualité inquiète dans cette vertu, et, sans aucun désir de paradoxe, nous ne pourrons plus considérer l'opinion générale sur la moralité de Greuze que comme une exagération restreinte par les faits.
Empressons-nous d’ailleurs de dire que nous n’aurons aucunement le mérite ou, si l’on veut, la responsabilité d’une telle opinion. Ce n’est pas pour nous abriter derrière une autorité illustre que nous citerons la conclusion des frères de Goncourt à leur belle étude sur Greuze. C’est parce que cette conclusion, donnée par des critiques amoureux de leur cher xvur' siècle, est une analyse d’une admirable clairvoyance. La page est à citer en entier. Elle ne vieillira pas :
Quand les siècles deviennent vieux, ils se font sensibles; leur corruption s’attendrit. Heure étrange dans le xvin® siècle ! On croirait voir le cœur d’un libertin tomber en enfance. Humanité, bienfaisance, ces mots lui apparaissent tout à coup comme une révélation. Les malheureux intéressent, la misère touche. Montyon fonde ses prix, la philanthropie naît. La charité devient le roman des imaginations. La famille semble renaître. Le mariage est retrouvé. A l’idée légère du plaisir succède l'idée grave du bonheur. Les félicités bourgeoïses ont une apothéose. Le ménage est glorifié! On replace au foyer les dieux du devoir. La mode est d’être mère, la gloire d'être nourrice : le sein, sous la lèvre d’un marmot, devient fier d’orgueil. De tous côtés, la sécheresse du temps cherche la rosée, les esprits demandent une fraîcheur, les larmes veulent couler. Une douce et chaude émotion flotte dans l'air de ces années palpitantes et troublées où se lèvent l’aube et l'orage d’une révolution. Rousseau passionne et Florian enchante. Il y a de l’idylle dans la brise et de l'utopie dans le vent. Toute la société caresse l’image d’une vertu qu’elle pare comme une poupée. Les ducs, dans leurs villages, couronnent des vierges que les filles de Paris viennent applaudir. Des roses d’innocence fleurissent à Salency. La morale se met au petit-lait. Les financiers dessinent des Moulin-Joli. Trianon élève auprès de Versailles ce petit village d’opéra-comique, un village bâti pour être le fond du théâtre de Sedaine. L’illusion est universelle, l'ivresse est nationale; l’histoire même paraît sourire à ce rêve enfantin en mettant au haut de ce temps un ménage royal qui rappelle les types d'une comédie de Goldoni : le roi est d’une bonhomie rustique; c’est le seigneur bienfaisant que les contes du temps font arriver à pied chez les fermiers. On le voit retroussant ses manches pour sortir d'embarras un charretier embourbé. Et la reine n’a-t-elle pas derrière elle les « traits d'humanité » de la dauphine?
On ne saurait caractériser en termes plus frappants l’état d'âme qui
s'empare de cette curieuse société de 1775, cette hypocrisie aimable qu’on pourrait qualifier de sincère, cette sorte d’étrange laisser aller qui souhaite que tout aille bien, que tout s'arrange, que tout le monde soit bon et gentil! Heure étrange en effet ! Plus que la licence effrénée que les écrivains catholiques ont tant maudite en ce siècle complexe, c'est cette fausse vertu qui nous apparaît aujourd’hui rebutante et suspecte. Mais écoutons les Goncourt définir le rôle joué par Greuze et les raisons de son succès :
Greuze est en peinture le représentant de ce sentiment. Il est le peintre de cette illusion. Son inspiration est le suprême élancement de ce monde vers les tendresses rajeunissantes, vers les pensées, les tableaux, les spectacles qui rapportent les lueurs du matin à l'âme d’une société sur son déclin. Il parle à la sensibilité de son temps, il s'attache à ses sensibleries. Il représente et personnifie la charité dans la Dame de charité. Il caresse et satisfait ses instincts, il donne un corps à ses rêves en retraçant à toutes les pages de son œuvre les fêtes et le couronnement de la vertu, en donnant avec ses toiles, des canevas aux historiettes morales de l'abbé Aubert. La Paix du ménage, le gâteau des Rois, la Maman, la Grand-maman, le Paralytique servi par ses enfants, la Mère bien-aimée : tels sont les sujets de ses tableaux, leur thème, leurs titres. Son poème roule dans le cercle de la famille, il y naît, il s’y développe, il s'y réchauffe, il s'y parfume. Son œuvre se déroule dans le décor villageois de la félicité laborieuse ; ses drames mêmes, le Testament, la Belle-mère, la Malédiction paternelle, le Fils puni, sont tirés de la vie domestique. Le doux attendrissement qui vient de l'enfance est répandu dans toutes ses toiles, les Sevreuses, la Bonne éducation, la Privation sensible, le Retour de nourrice : le cœur de son œuvre est un berceau.
Quelle sensation laissent pourtant aux yeux et à l'âme cet œuvre, cette peinture, les tableaux de Greuze, les estampes gravées d’après lui? Quelle impression demeure après la vue d'une de ses toiles, après l'étude d'une de ses compositions? Est-ce l'impression simple, nue et saine qui reste d’un Chardin? Se sent-on pénétré devant les scènes de foyer par le calme, la sérénité bourgeoise, tout ce qu’il y a d’harmonie sévère et de naturelle honnêteté dans le Benedicite ou la Toilette du matin? Greuze apporte-t-il à l'esprit une image nette de la famille, une franche représentation du ménage et de ses joies ? Fait-il toucher, comme Chardin, l’ordre de la maison, les bonheurs de la médiocrité ? Montre-t-il dans la vérité de son attitude, dans la réalité de sa mise austère, la bourgeoise du temps? Quitte-t-on enfin une peinture de Greuze l'esprit rempli et content, élevé par une sincère et droite idée morale, par ce que laisserait d'émotion douce et de lumière pure à la pensée le rêve aimable du Bonheur et du Devoir?
Ces questions posées par les Goncourt, Chardin, Metzu, Terburg, Pieter de Hooch, Van der Meer y répondent affirmativement. Mais il n’en est pas de même de Greuze.
Greuze, reprennent les Goncourt, ne produit rien de pareil. Son œuvre n’a pas cette harmonie qui pénètre, cette simplicité qui touche, cette pureté qui élève. L'impression qu’il donne est complexe, trouble, mélangée. C'est que cette peinture de Greuze a plus qu’un défaut, elle a un vice : elle recèle une certaine corruption, elle est essentiellement sensuelle, par le fond et la forme, par la composition, le dessin et la touche même. La vertu qui revient sans cesse sous ses pinceaux semble toujours sortir des Contes de Marmontel. Les tableaux de famille, dès qu’il y touche, perdent leur austérité, leur gravité, leur recueillement; sa main a je ne sais quoi de coquet et de léger qui ôte à la maternité son caractère de sainteté, ses signes de dignité. Qu'il penche sur la bercelonnette d'un enfant endormi les deux figures du bonheur conjugal, il ne saura donner aux parents que le sourire du plaisir, à la femme que le geste et la caresse de la Fille du monde. Partout le tempérament du temps, le tempérament de l’homme traverse les idées du peintre, mettant à toute cette morale en action une pointe de libertinage,
Portrait de Napoléon Bonaparte, lieutenant d'artillerie