VIII PRÉFACE
la mise en scène émouvante devaient tenter un artiste doublé d’un homme avisé : l’un et l’autre se rencontrèrent en Greuze.
On lira plus loin la biographie, riche en enseignement divers, du fils du couvreur de Tournus; on y trouvera l'analyse singulièrement perspicace et la caractérisation brillante de son œuvre, que l'épreuve d’un siècle écoulé cautionne viable. Mais la séduction propre de cette dernière n’en est point le principal mérite. Quelque sens original de la beauté feminine qui s'y révèle, de quelques dons de composition qu'elle témoigne, quelques prouesses techniques qui y éclatent ça et là, l'intérêt de cet ensemble de productions résulte surtout de deux causes : sa correspondance avec un état de l'opinion et de la sensibilité publiques au xvir siècle, et la contribution qu’il apporte à la controverse toujours ouverte sur le rôle’ moralisateur de l’art.
La vogue instantanée qui accueillit les ouvrages de Greuze, l'engouement persistant qui les accompagna pendant plus de trente ans, et que traduit avec éloquence le profit de trois cent mille francs qu'il retira de leur seule gravure, sont le signe manifeste que la société d'alors y reconnaissait au vif ses tendances et son idéal du moment. Et la fidélité de cette interprétation s'affirme justement dans la complexité d'impression, dans l'espèce d’équivoque couramment reprochées à Greuze. C'est, en effet, un thème favori de la critique, depuis de longues années, de relever dans ses compositions un mélange suspect de sentiments. Suivant Greuze, la sincérité, la sympathie, le bonheur bannis des cours et des salons se sont réfugiés à l'atelier et à la ferme. Et, du coup, il nous présente, à l'appui de sa thèse, le Père de famille lisant la Bible à ses enfants, le Père paralytique secouru par ses enfants, la Mère bien-aïmée, pressée de baisers et de caresses, que contemple l’heureux époux rentrant de la chasse. À quoi s'opposent, à titre d’exceptions confirmant la règle, la malédiction sur le Fils ingral qui a déserté le toit paternel pour l'exil aventureux du soldat, et les remords de ce même fils au chevet de son père expiré. Mais, devant ces compositions touffues et regorgeantes, pleines, à en craquer, de comparses bien stylés et d'accessoires parlants, est-ce vraiment la vision du bonheur qui nous saisit, l’attendrissement qui nous retient? Dès le premier abord, nous sentons que la félicité vraie est plus calme, que si le plaisir offre une sorte d’acuité, de violence même, le bonheur, lui, se sent à peine et ne s'apprécie qu'à la réflexion. Ce qu'il a de continu, de permanent, exclut ces démonstrations répétées, ce bruit, ce désordre,