‹ Jean-Baptiste GreuzeChapitre 5 sur 322 · PRÉFACE IX · texte numérisé non relu

PRÉFACE IX

faits tout au plus pour exprimer l'ivresse gourmande d’une rencontre sans lendemain. ï

Ce ne sont, chez Greuze, que caresses, enlacements, baisers, pantomimes d'amour véhémentes et presque convulsives. Ses personnages semblent en proie à un besoin démesuré de se presser, se toucher, se palper. Ses parents ne peuvent contempler leur nouveau-né au berceau sans s'étreindre, en échangeant des regards languissants. Et on aperçoit sans peine que toute cette tendresse débordante confine — de si près qu'elle s’y confond — à la sensualité la moins discrète. Sur quoi nos aristarques tonnent avec ensemble contre ce polisson de Greuze, dont l’art insidieux mêle aux plus pures effusions des expressions, des mouvements qui en dénaturent et en rabaissent le caractère. Et, de fait, rien de plus troublant que ces toiles, même les plus délibérément édifiantes, où il n’est de gorges que soulevées, de prunelles que révulsées sous la paupière, d'ajustements que lâches, dégrafés, prêts à choir…

Mais à qui la faute, et Greuze est-il bien réellement le coupable en tout cela? Assurément Chardin, à la même heure, nous présentait des tableaux de la vie bourgeoise et même populaire, où ne se voit rien que de décent, de régulier, où les enfants sont soigneux et tranquilles, les mères attentives et graves. Mais Chardin est une exception dans son siècle, un homme de la vieille roche, un original. Parlez-nous de Greuze, pour comprendre à demi mot ce qu’on lui demande! Car enfin il est évident qu'une génération ne se refait pas plus qu’un individu isolé, que dans les curiosités, les modes, le désir de réforme lui-même, le fonds original subsiste, et que l'eau continue de couler entre les digues et sous les voûtes dont on l’enserre. Sincères ou non, les mondains de 1760 restent, dans leurs aspirations à la simplicité frugale, à la vie naturelle, des délicats raffinés, et tant soit peu corrompus par une longue durée de civilisation, d’aisance et de plaisir; c'est moins le bien à faire à autrui, ou l'amendement à opérer sur eux-mêmes, qui tente leur ennui et leur satiété, que de nouvelles sources d'émotions et des modes inconnus de jouissance. Et si rien n’est plus cher au blasé que le contraste, s’il faut des condiments nouveaux pour flatter son palais et réveiller son appétit, du moins cet appétit n'a-t-il pas changé; il est seulement en quête d’aliments plus réveillants, plus âpres, de crudités en un mot, et, pour employer un mot qui fait image, puisque c'est de femmes qu'il s'agit toujours en ce temps-là, de tendrons.

De là cette profusion de fillettes en formation, dont les contours

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