‹ Jean-Baptiste GreuzeChapitre 41 sur 322 · BEL RS · texte numérisé non relu

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flattant la Révolution en 17095, devait courtiser Napoléon après Louis XVI et la Convention et finir membre de l’Institut, chevalier de Saint-Michel et de la Légion d'honneur, en 1820, à la veille d’un nouveau régime. Il y avait encore Robin, horloger du roi, Pasquier, le peintre sur émail, Hubert Robert destiné à mourir d’apoplexie en 1808, après la vie la plus aventureuse, Robert, le plus vieil ami de Fragonard, loyal compagnon et surprenant artiste; Carle Vernet et son fils Horace, promis aux plus grands honneurs sous Louis-Philippe ; Lagrenée le jeune, qui devait mourir en 1821, à quatrevingt-un-ans; Bervic, le bon graveur dont le nom est resté inséparable de l'Éducation d'Achille de Regnault : Vincent, Vaudoyer l'architecte. Greuze vécut avec tous ces hommes. Loutherbourg était allé se fixer à Londres où il mourut en 1814, comme Doyen en Russie où il mourut comblé de faveurs par le tsar en 1806, et François Casanova à Bruhl, près de Vienne, au moment de l'entrée des Français en 1805. La prudente M" Vigée-Lebrun, l’exquise portraitiste de Marie-Antoinette, était partie en Italie et devait s'éteindre, heureuse et illustre, en 1842. Jean-Baptiste Huet, républicain dont les fils se distinguèrent à Jemmapes, allait finir modestement en 1811. Jean-Louis Demarne devait vivre jusqu’en 1829, Bachelier jusqu’en 1805 à Marseille, directeur de l’Académie de peinture, sculpture et architecture navale, Lagrenée l'aîné jusqu’en 1805. Vien était destiné à voir David dépasser sa conception de 1750, en profiter, l’élargir, et à garder pourtant sa place, après l’orage révolutionnaire, au point de finir sénateur de l'Empire en 1809, à quatre-vingt-treize ans. Joseph Vernet était mort en 1789, en ces galeries du Louvre où son fils Carle et son petit-fils Horace demeurèrent durant la Révolution.

Ainsi disparurent, presque tous âgés, presque tous dans la même année ou tout au moins dans la même décade, ces artistes brillants, survivants d’un monde englouti, auxquels il faut joindre Augustin de Saint- Aubin, mort presque de misère en 1807; Greuze s’éteignit lentement parmi eux, probablement incapable de la réactive vitalité de certains, incapable de se résigner, navré et révolté moins de la ruine que de l'oubli où son talent était tombé. Les autres prenaient leur parti, vivaient sur leurs souvenirs, ou essayaient de se mettre à la mode du jour pour subsister. Greuze dut, plus que de tout, souffrir dans son orgueil de l'ingratitude publique. Il en fut pourtant réduit à mendier du travail, car il avait encore ses deux filles à nourrir, dont l’une vivait auprès de lui et lui fut dévouée comme une des figures mêmes de son Paralytique servi par

ses enfants. Le prince de Canino, touché de la misère de cette épave humaine, lui avait commandé un tableau. Nous en avons le témoignage dans une lettre navrante datée du 28 pluviôse an IX et adressée au ministre par l'artiste :

Le tableau que je fais! pour le gouvernement est à moitié fini. La situation dans laquelle je me trouve me force de vous prier de donner des ordres pour que je touche encore un acompte pour que je puisse le terminer. J'ai eu l’honneur de vous faire part de tous mes malheurs; j'ai tout perdu, hors le talent et le courage. Jai soixante-quinze ans, pas un seul ouvrage de commande; de ma vie je n’ai eu un moment aussi pénible à passer. Vous avez le cœur bon, je me flatte que vous aurez égard à mes

peines le plus tôt possible, car il y a urgence. Salut et respect. Signé Greuze, galerie du Louvre n° 11, rue des Orties.

Le ton de cette lettre désespérée est noble et concis, d’une éloquence touchante et terriblement significative. Greuze s'y montre plus beau qu'avec tout son orgueil de jadis. Il n'eut pas, avant de disparaître, le chagrin qu'allait avoir Fragonard l’année suivante, lorsque Napoléon ordonna la suppression des logis d'artistes au Louvre. Fragonard dut déménager pour mourir dans la maison du restaurant Véry, en 1806. C’est encore au Louvre que Greuze s'éteignit, le 21 mars 1805, exactement âgé de soixante-dix-neuf ans et sept mois.

Pour suivre le convoi de l’homme dont les gravures remplissaient le monde, disent les Goncourt, de l’homme qu’un empereur avait visité, de l’homme qu'une société tout entière avait adoré, il n’y avait que Dumont et Barthélemy.

Charles Blanc ajoute à sa notice sur Greuze cette note du Moniteur :

La simplicité de ses obsèques a été animée par une scène aussi touchante qu'inattendue. Au moment où le corps allait être enlevé de l'église, pour être placé sur le char funéraire, une jeune personne, dont on pouvait remarquer l'émotion et les larmes, à travers le voile dont son visage était couvert, s’approchant du cercueil, y a placé un bouquet d’immortelles et s’est ensuite retirée au fond de l'église pour y continuer ses prières. Les tiges de ce bouquet étaient réunies par un papier ployé sur lequel se trouvaient ces mots : « Ces fleurs, offertes par la plus reconnaissante de ses élèves, sont l'emblème de sa gloire. »

La jeune femme qui apportait ainsi à Greuze mort et oublié le tribut de cette féminité qu’il avait peinte et adorée toute sa vie, cette jeune femme intelligente, artiste, belle, allait elle-même être bientôt une morte que son amant trouverait avec terreur étendue sanglante dans son atelier, suicidée dont l’inoubliable souvenir hanterait le reste de sa vie. C'était Constance Mayer, élève de Greuze, et maîtresse de ce génie qui s'appelait Prudhon.

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