LA PETITE CHRONIQUE DE LA VILLE DE LAUSANNE
L’année même où paraissait YHelvetia antiqua et nova, Jehan-Baptiste Plantin, bourgeois et natif de Lausanne, et alors ministre de Château-d’Œx, termina son Petit (sic) Chronique de la ville de Lausanne, recueilli de divers
1 Ant. von Tillier, Geschichte des eidgen. Freistaates Bern, t. IV, p. 493.
vieux manuscrits et autheurs. M.DCLVI. Il dédia ce nouveau travail aux « nobles, sages, provides et très honorés Messeigneurs le Bourgmaistre, (les) Banderets et Sénateurs du conseil et (de la) cité de Lausanne, » et le leur présenta en manuscrit. L’original, de la main de Plan tin, est aujourd’hui conservé à la Bibliothèque cantonale (F. 1069) et il s’en trouve une copie ancienne aux archives du canton de Vaud.
Cette petite chronique n’a pas été imprimée et ne méritait point de l’être^ car, aux yeux mêmes de l’auteur, ce n’était, pour le moment, qu’une collection de pièces éparses qui devait être continuée, en vue d’une rédaction définitive. D’ailleurs Plantin en était encore un peu aux récits héroïques des trop fameuses Chroniques de Vaud. C’était Arpentin qui fondait une cité au bord du lac Léman, dans la plaine de Yidy, et l’appelait naturellement Arpentras. Cette ville, détruite l’an 2790 du monde, fut rebâtie plus haut, sur une éminence où elle prit le nom de Lausanne. — Plantin, il est vrai, se doute déjà que toute cette histoire pourrait être fabuleuse et n’insiste pas. Pour lui, Lausanne a pris naissance sur la colline de Bourg, à une époque qu’on ne peut fixer exactement, mais qui est antérieure aux empereurs Dioclétien et Maximien. Lorsque la ville se fut agrandie, cet ancien quartier (la rue de Bourg) prit et conserva sur les autres le premier rang. Outre plusieurs prérogatives, ses habitants eurent la charge fort honorable de rendre la justice en matière criminelle, tant dans la ville qu’au château.
Plantin dit quelques mots de l’invasion des barbares. Ce sont d’abord les Vandales qui occupent le pays ; puis
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les Francons qui, sons Chilpéric , s’assujettissent les villes du Rhin, les Grisons, les Valaisans et Lausanne. Dès lors cette ville est tantôt sous la direction des rois de Bourgogne et tantôt sous celle des rois francs, jusqu’au moment où, par la libéralité des empereurs, elle passe en mains des Evêques, princes spirituels et temporels. Leur autorité est mitigée par diverses franchises octroyées à la ville elle-même.
Pour la période épiscopale, Plantin suit essentiellement ce qu’il appelle « le compilateur des Evesques de Lausanne », sans doute le Chronicon breve episcoporum Lausannensium que Ruchat cite plus tard, sous la dénomination de manuscrit Demierre ou de manuscrit de Moudon. On rappelle, en passant, que cet ouvrage est un extrait maladroit du Cartulaire du Prévôt Conon (TEstavayer , fait au commencement du XVIe siècle, par un clerc resté anonyme. Le père Martin Schmitt , dans ses Mémoires historiques sur le diocèse de Lausanne, constate qu’il fourmille de fautes. J.-B. Plantin, d’après cette source, fournit une liste assez incomplète des évêques, avec des dates souvent erronées, et ne donne sur chacun de ces prélats que de fort maigres détails. Ci et là cependant il consacre une ou deux pages à quelque épisode particulier, par exemple à la guerre que se firent Jean de Cossonay et Philippe de Savoie , lorsqu’ils se disputaient l’évêché en 1239. Il parle aussi du grave conflit qui s’éleva en 1488 entre Bénédict de Montferrand et les gens de Lutry. Il donne in extenso, ou en extraits, plusieurs documents relatifs à la question si importante du vicariat impérial accordé, à différentes époques, aux ducs de Savoie sur la ville de Lausanne. Une pièce sans
date offre cependant un intérêt spécial. Elle contient, comme l’explique Plantin, « certaines raisons couchées dans un vieux papier qui lui a été donné par feu M. le Banderet Réal , son très honoré compère, d’heureuse mémoire. » On y voit « qu’il y avait une difficulté grande de la Ville de Lausanne avec le duc de Savoie. » Celui-ci faisait des efforts répétés pour substituer son autorité à celle de l’évêque. Nombre de querelles avaient pris naissance à ce sujet.
Sur les temps des guerres de Bourgogne, notre auteur ne relate rien de saillant. Il rappelle toutefois que Lausanne fut frappée d’une rançon de 2000 goulden, ce qui n’empêcha pas les Allemands de « visiter » (piller) l’église de Notre-Dame.
Les deux derniers évêques ont beaucoup « basti ou rebasti » en cette grande église, comme il appert par leurs armes qui se voient en divers endroits. Aimo de Montfalcon , en 1505, ayant réparé et « accreu » la tour du clocher, la joignit à la nef dont elle était précédemment séparée par une rue.
En 1522, Sébastian de Montfalcon fit imprimer à Lyon un missel à l’usage de son église ; il est intitulé : Missale ad usum Lausannensem de novo impressum cum rnulta diligentia corredum et emendatum et revisum per R. in Christo Patrem et Dominum Sebastianum de Montefalcone Episcopum Lausann. et Principem una cum suo venerabili capitulo. Expensis Gabrielis Pomardi impressoris et librarii Gebenn. Anno Dni MCCCCC XXII die vero prima mensis Julii.
Plantin fournit le texte complet d’une reconnaissance passée le 10 octobre 1518 par la ville et communauté de
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Lausanne en faveur de Sebastien de Montfalcon. (Cet acte a été imprimé dans les Mémoires et Documents de la Société d’histoire de la Suisse romande , tome VII, n° C). Il donne aussi une copie de la lettre de combourgeoisie entre Lausanne et Lutry du 13 juin 1524, texte latin. (On trouvera une traduction de cette pièce intéressante dans les M. D. B ., tome XXXVI, p. 27 et suivantes).
Notre auteur passe très rapidement sur l’alliance de Lausanne avec Berne en 1525 (M. D. B. tome VII, n° Cil). Il comprit sans doute que les Bernois ne tenaient point à ce qu’on rappelât leurs anciens serments, si peu respectés.
Mais voici le moment où ces alliés Lausannois ne sont plus guère que des sujets de la puissante république de Berne. La transformation est déjà complète que Plantin s’en doute à peine. « Comme en ce temps là, dit-il, la lumière céleste s’espandoit en divers lieux de la Suisse, ceux de Lausanne, tant à cause des ennuis et fascherie qu’ils recepvoyent de leur Evesque, comme particulièrement à cause de la religion, se rendirent volontairement à L. E. de Berne, l’an 1536. — L. E. chassèrent l’Evesque (de la ville) et y plantèrent la religion réformée. » Puis plus loin : « Or, comme ceux de Lausanne se fussent entièrement soumis à l’obéissance de L. E., les articles suivans, entre autres leur furent accordés en novembre de la mesme année. » Cela dit, Plantin donne un extrait partiel de ce qu’on a l’habitude de nommer la Petite largition et tout est dit. On ne passe pas plus facilement d’un régime à l’autre.
En ce qui concerne la réforme religieuse, Plantin cons-
tate que, le 6 avril 1536 déjà, les nobles citoyens et bourgeois de Lausanne proclamaient la « liberté de conscience». Une ordonnance de cette date portait entre autres : « Quod unusquisque libéré et ad sui beneplacitum audire posset Evangelium et verbum Dei. »
« Item et equidem constitutum fuit quod quilibet libéré et ad eius liberum arbitrium possit audire missam et aliud divinum officium more solito et pro ut hactenus ab antiquo fuit observatum. »
Le temple de la bienheureuse Marie Madeleine était attribué au culte nouveau {pro verbo Dei et Evangelio annunciando).
Le couvent des frères dominicains devait servir à la célébration de la messe1.
De la dispute de religion Plantin ne dit rien.
La dernière partie de la petite chronique est consacrée essentiellement au clergé réformé, à l’académie, au collège et, dans ce domaine, elle fournit un assez grand nombre de renseignements qu’on ne trouverait peut-être pas ailleurs. Des listes de Baillis, de Bourgmaistres, de Professeurs présentent aussi de l’intérêt. On sent du reste que l’écrivain ose à peine aborder les sujets qui pourraient déplaire en haut lieu. Kelevons ce passage :
« L’an 1589, le Duc de Savoye, parmi les troubles de la France, s’estant saisi l’année précédente du Marquisat de Saluce, croyoit de subjuguer bien tost ses voisins. Il moleste ceux de Genève et entreprend sur Chillon, Vevey, Lausanne, Morge et Nyon. Il y eut particulièrement une conspiration découverte à Lausanne ; de quoy ie n’ay ni veu ni entendu autres particularités». — Qui se doute-
1 Voir pour tout cela et plus de détails les M.D.R., tome XXXVI, p. 248.
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rait, sans la date, qu’il s’agit là de l’entreprise mouvementée d 'Isbrand d’ Aux ; de Bouvier , le joyeux et spirituel compère qui mystifia si adroitement le bailli de Chillon ; des frères Espaules , enfin, que Messieurs de Berne firent périr sur la roue ?
On voit, par ces quelques extraits, que le Petit chronique de Lausanne ne donne que ce qu’on pouvait attendre de son titre ; son principal mérite est de montrer à quoi en étaient, au milieu du xvne siècle, les hommes les plus instruits de notre pays. Aujourd’hui, avec ce manuscrit, on touche du doigt le chemin parcouru.
Il paraît que le Petit chronique fut remanié un peu plus tard. Voici en effet ce qu’on lit dans les registres du conseil de Lausanne, à la date du 11 janvier 1676:
« Spectable et savant Jean-Baptiste Plan tin, ministre du saint Evangile de Lutry, ayant offert et dédié à nos honnorés Seigneurs un Livre qu’il a fait et composé avec grand soin, intitulé : Chronique de la ville de Lausanne , est remercié de la peine qu’il a prise et de la bonne volonté qu’il porte à ce Public, et prié d’agréer, pour une petite reconnaissance de ce travail, la somme de 330 fl., soit douze Louis d’or. »