LE POSTE DE SAVIGNY
Après cinq hivers passés à Château-d’Œx, J.-B. Plantin voulut se rapprocher de Lausanne, sans doute dans l’intérêt de sa famille et peut-être aussi dans celui de ses études historiques. Le poste de pasteur de Savigny étant donc devenu vacant, il le postula et l’obtint le 21 avril
1658 L On voit qu’il y tenait les registres de l’état-civil dès le mois de mai suivant 2.
Bientôt le nouveau venu dut s’apercevoir que ce changement de poste n’aurait pas pour lui les avantages qu’il en avait espérés. La paroisse de Savigny, comprenant aussi Forel, occupait sur le plateau du Jorat un vaste territoire qui, à cette époque, était encore couvert en partie de forêts et de fondrières. Le climat en était des plus rudes et l’âpre vent du nord n’y laissait croître que de maigres récoltes. Quelques hameaux insignifiants et de misérables cabanes, perdues dans de tristes solitudes, servaient de demeures à une population grossière, ignorante et superstitieuse. L’absence de voies de communication convenables laissait d’ailleurs ce coin de pays en dehors du monde civilisé. Même pour se rendre à Lausanne il fallait affronter un détestable chemin, plein d’ornières, et, aux abords de Rovéréaz, le casse-cou par lequel on était obligé de dégringoler jusqu’au fond du ravin de la Paudèze pour passer ce torrent à gué, ou sur de simples poutres, et gravir ensuite péniblement la roide
côte opposée. En toute saison c’était un voyage ; en hiver
ce pouvait facilement devenir une aventure.
Jusqu’au commencement du xvme siècle, le voyageur isolé courait d’ailleurs quelque risque en s’engageant sur le tard dans cette contrée inhospitalière. Il devait se méfier des brigands du Jorat et se tenir sur ses gardes.
Dans un rapport rédigé en 1764, Jérôme Nicolas Jac-
1 Actes de la Classe, congrégation extraordinaire tenue à Vevey le 21 .avril 1658. « A l’église de Savigny a esté substitué concordablement Monsieur Plantin, ministre d’Oex, en la place duquel a esté nommé M. Benaz, Diacre au dit lieu. »
2 Registres des baptêmes de Savigny.
M. D. SEC. SÉRIE, TOME IX i
coud, pasteur de Savigny, constate que la situation s’est quelque peu améliorée. « A mesure, dit-il, que les forêts disparaissent, les bêtes féroces en sortent. » Les mœurs des Joratiers sont toutefois encore « celles des peuples mal policés ( [radis indigestaque moles). » Ces paysans sont « gros mangeurs, ivrognes, querelleurs, brutaux et fort peu respectueux du dimanche. Ils aiment la danse et ne montrent quelque talent que pour la vocation de ménétriers. Dans leurs travaux agricoles, ils suivent obstinément de vieilles routines et n’y ont rien changé depuis l’invention de la première charrue1. »
M. Jaccoud eût pu facilement signaler d’autres usages tout aussi fâcheux : Le pasteur de Savigny, comme tant d’autres, recevait une partie de sa pension en nature et, pour se faire de l’argent, en était réduit à vendre son vin en détail ; la cure se transformait ainsi en une véritable taverne. Les registres du consistoire de cette paroisse laissent voir les nombreux inconvénients de ce mode de faire 2.
Mais revenons à Plantin. Bien des fois, sous un ciel gris et bloqué par les neiges, le malheureux dut regretter la montagne, son bon soleil et ses pittoresques chalets. Pour se distraire, il reprit la plume et écrivit successivement, en français, une Description de la ville de Lausanne, puis, en latin, quelques pages intitulées : De anti quitate et origine lausannensis Episcopatus.
A la fin de ces deux opuscules, l’auteur exprime en un mot sa mélancolie, lorsqu’il dit : Atque haec sunt quae
1 Bibliothèque cantonale vaudoise. Rapports statistiques adressés en 1764 au gouvernement de Berne par les Pasteurs du pays de Vaud. 2 gros voL
2 Archives de la cure de Savigny.
de Patria sua scribebat in eremo Babiniaca, A0. 1660 , Johannes Baptista Plantinus verbi Domini minister. Pour lui Savigny n’était qu’un triste désert.
Il faut dire que Plantin se débattait alors au milieu de difficultés bien réelles. Les registres de la Cour des Appellations romandes nous apprennent en effet qu’il se trouvait engagé dans deux procès contre un nommé Jehan Dutruict de Rolle, sans qu’on voie exactement quel était l’objet du litige. Une première escarmouche eut lieu dans le courant de l’année 1658. Le 19 avril la cour baillivale de Nyon donna gain de cause à Dutruict. Plantin interjeta appel, mais, le 10 décembre, succomba encore, à Berne, et fut condamné à payer tous les frais.
En 1660 les hostilités recommencèrent de plus belle. Jehan Dutruict « demandait aux hoirs de feu spectable Michel Plantin, vivant régent au collège de Lausanne,
l’abandon des biens procédés de feu spectable George Bovat, vivant ministre à Nyon. » Les hoirs Plantin, qui s’opposaient à cette demande, l’emportèrent cette fois de haute lutte, d’abord devant les Inférieurs de Prangins, ensuite par-devant le Seigneur Bailli de Nyon (18 janvier 1660), enfin, le 10 février suivant, à Berne. Il paraît que les plaideurs ne s’étaient point ménagés. La cour essaya de rétablir la paix en « enlevant tous propos injurieux profférez » et en décidant « qu’ils ne pourroient préjudicier à l’honneur et à la bonne réputation des parties 1 . »
Laissons-là ces querelles, trop fréquentes à cette époque, et revenons- en aux œuvres de Plantin.
1 Registre de la Cour des Appellations romandes, communiqué par M. A. Millioud, archiviste.
Description de la ville de Lausanne
Le manuscrit ainsi intitulé n’est en somme qu’un petit guide de cette ville, l’aîné de tous ceux que la librairie a dès lors offerts au public. Mais Plantin n’en était pas encore réduit à montrer des rues et des avenues aussi banales que celles du XXe siècle. En 1660, Lausanne, avec ses murs d’enceinte encore complets, ses portes de • Saint-Pierre, de Rive, de Saint-François, de Saint-Laurent, de Saint-Maire et cinq encore de moindre importance ; avec ses vieux châteaux, sa cathédrale, ses autres temples, formait une accumulation de clochers et de tours des plus pittoresques. A côté de la porte de Saint-Pierre, on distinguait les traces de l’église de ce nom ; dans le quartier de Saint-François, les ruines intéressantes du couvent des Cordeliers abritaient un potier ; à la Cité, près de la petite porte de Couvalou, le château de Menthon, qui n’avait été incendié qu’en partie en 1587, continuait à montrer ses deux tours massives à cinq étages ; enfin le beffroi de Notre-Dame, que la foudre n’avait pas encore décapité, dressait contre le ciel sa « belle aiguille en pyramide. »
A l’extrémité occidentale du faubourg de l’Aisle de Saint-Laurent, « une belle et bonne tour ronde, construite en pierre de taille » et munie de ses quatre bretêches de défense, semblait défier les injures des hommes et du temps. Non loin de là, « parmi les prés, l’hospital de Saint-Roch » servait d’asile, en cas d’épidémie, aux malheureux pestiférés. On avait eu soin d’en restaurer la chapelle en 1527.
Plantin s’occupe successivement des cinq bannières de
la ville, celles de Bourg, de la Cité, de la Palud, du Pont et de Saint-Laurent. Il énumère les édifices qu’il rencontre sur son chemin, fournit une date ou un petit renseignement historique, sans oublier surtout, dans les églises, les inscriptions tumulaires.
Aujourd’hui, les douze pages de ce travail se lisent avec intérêt et n’ont d’autre défaut que leur laconisme. Plantin les retoucha plus tard et les fit figurer dans sa Description particulière de la Suisse , mais en négligeant un ou deux détails. En 1863, M. Rod. Blanchet a eu l’excellente idée de reprendre le manuscrit primitif et de le donner, in extenso , dans son Lausanne dès les temps anciens.
De antiquitate et origine Lausannensis Episcopatus.
Les trois uniques pages portant ce titre n’étaient sans doute que le commencement d’un travail que Plantin avait en vue, mais qu’il n’a pas poursuivi. Elles n'offrent rien de saillant et il n’y a pas lieu de s’y arrêter.
J.-B. Plantin, Diacre commun a Lausanne et gymnasiarque du collège.
Plantin occupa la cure de Savigny pendant un peu plus de deux ans (avril 1658 à juin 1660) et c’est pendant ce temps qu’il fut élu actuaire, c’est-à-dire secrétaire de la Classe de Lausanne (1658) h
Dans les assemblées de ce corps, chaque membre de-
1 Actes de la Classe de Lausanne, 1er juin 1658 : « M. Plantin esleu actuaire. » — Il tient la plume jusque et y compris le 13 juin 1660 : huit pages du registre.
MÉLANGES
vait à son tour « rendre une proposition », c’est-à-dire prêcher devant ses collègues sur un texte donné d’avance. Le 1er juin 1659, Plantin reçut celui qu’il aurait à traiter : Saint Paul , épitre aux Romains , chapitre XL ’ verset 25. Il prononça son sermon l’année suivante dans la « congrégation ordinaire » qui eut lieu à Lausanne le 12 juin 4.
La vénérable Classe apprécia sans doute l’éloquence de l’orateur, car c’est ce jour-là même (12 juin 1660) qu’elle lui confia la charge de Diacre commun de Lausanne, devenue vacante par le décès de M. David Blondet, et bien qu’il ne la postulât pas. Il fut décidé que ce nouveau poste ne lui serait pas compté comme un changement 2.
Mais voici pour Plantin une nouvelle carrière qui s’ouvre, celle de l’enseignement, pour laquelle ses sérieuses études l’avaient bien préparé.
En 1663, un M. Jaques Combe, gymnasiarque ou régent de la première classe du collège, fut nommé pasteur de Lausanne, et il s’agissait de le remplacer. La charge restée vacante conférait au titulaire le droit de siéger dans le vénérable corps académique comme le dernier en rang; elle était importante et ne pouvait être remplie que par un homme de valeur. Plantin, dont on appréciait les connaissances variées, y fut appelé le 23 septembre 1663 3. Le bailli Bernard Tscharner présida à
1 Actes de la Classe du 1er juin 1659 et 12 juin 1660.
5 Actes de la Classe, 12-13 juin 1660. « En la vacance du Diaconat com. mun par le décès de M . David Blondet, a esté, selon les ordres accoustumés, nommé Plantin, ministre de Savigny, iaçoit qu’il ne la demandât. Cela ne lui sera compté pour changement. »
3 Le manuscrit Plantin conservé à la Bibliothèque cantonale porte à ce
son installation, le 3 novembre suivant; dans la grande salle du Collège h
C’est dans ses fonctions de gymnasiarque qu’en 1665 Plantin composa, en langue latine, un discours que le jeune Nicolas Tscharner , fils du dit bailli, débita le jour des promotions dans le grand temple (la cathédrale).
Le titre de ce morceau était Lausanna restaurata, sive brevis oratio de reformatione Lausannae , un thème qui pouvait facilement se prêter à toutes les intransigeances religieuses de cette époque. Le fougueux orateur n’a donc garde de ménager l’Eglise romaine, cette courtisane de la terre, cette maîtresse des rois. Avant la bienheureuse Réformation, apportée par LL. EE., elle avait à Lausanne, non des épiscopes , mais des aposcopes ; non des docteurs, mais des séducteurs ; non des pasteurs, mais des imposteurs !
Il semble qu’on entende encore les arceaux de la cathédrale répercuter l’écho de ces sonores objurgations. Heureusement toute cette rhétorique redondante et ampoulée, d’ailleurs dans le goût de l’époque, était du latin et passait par-dessus la tête du grand public.
Ant. von Tillier, dans son Histoire de la ville et république de Berne (t. IV, p. 495), laisse entendre que le véritable auteur de cette pièce académique serait, non pas J.-B. Plantin, mais bien le jeune Nicolas Tscharner lui-
sujet ce qui suit : « A0 1663, mortuus est Franciscus Mangetus Lausan. pastor cui successit Jacobus Gombanus, Verbigenensis, ante Gymnasiarcha; et huic in Gymnasiarchatu datus est, ex Diacono communi Laus. J.-B. Plantinus, successor electus a y. coetu acaderaico, 23 sept, confirmatus Bernae eiusdem mensis et inauguratus 3 novembris eiusdem anni. » 1 Note de M. H. Vuilleumier, professeur. — Notes à la fin de la Chronique manuscrite de Lausanne,
MÉLANGES
même, âgé alors de quinze ans, et dont il faudrait admirer le talent précoce !
Il nous plairait vraiment de savoir, d’une façon certaine, que Plantin est resté étranger à la rédaction de cette petite brochure1.
Après sa nomination comme gymnasiarque, Plantin alla occuper un appartement qui lui était sans doute attribué à raison de cette charge. Au nombre des propriétés de LL. EE. de Berne, en 1669, on voit en effet figurer: à la Cité une maison en laquelle demeure Morts. Plantin , Sieur principal au Collège, jouxte la charrière publicque d’orient, la place de noble et vertueux Abraham de Crousaz, seigneur assesseur baillival, dessus de bize 2, les murailles et le bâtiment de la Cité d’occident et la place du collège de vent.
Ailleurs, on mentionne : « Le collège avec la place clos et fermé de murailles... jouxte la maison ou demeure Mr Plantin , principal , appartenant à LL. EE., de bise et la maison de spectable Jean-Pierre Dapples et Jaques Lovis Franc, régents au collège, du fied de LL. EE. avec la maison de Leurs dites Excellence, où demeurait M. le professeur Schenauer et la sortie du dit collège devers vent3. » Il apparaît ainsi qu’à cette époque Plantin oc-
1 Lausanna restituta, sive brevis oratio de reformatione Lausannae, A. D. 1536 facta, quam n. Nicolaus Tscharnerus H. B. nobilissimi et magnificentissimi D. B. Tscharneri Lausannensis praefecti films publiée in magno templo pronuntiavit, cum vernales promotiones ibidem celebrarentur. 5 aprilis, 1665.
D’après M. Ch. Arcbinard [Histoire de t’ Instruction publique dans le canton de Vaud, p. 31), les promotions de la cathédrale ne dateraient que' de l’an 1680. Cette assertion est donc erronée ou, du moins, trop absolue.
2 La place où est actuellement la fontaine portant la date de 1728.
3 Archives cantonales vaudoises.
cupait une partie du corps du bâtiment où se trouvait naguère la salle de lecture de la Bibliothèque cantonale. Le plan dressé en 1722 par Antoine Mischel Gignillat , nous apprend d’ailleurs que c’était bien là « le logement de M. le Principal. »
A ce propos, notons, en passant, que Jean-Baptiste Plantin acquit en propre, nous ne savons à quelle époque, une maison située non loin de là, à peu près en face du grand portail de la cour du collège, celle qui forme aujourd’hui, du côté méridional, l’angle entre la rue Cité- Devant et la rue de l’Académie. Il la possédait en 1670, ainsi qu’on le voit sur le plan Rebeur. En 1722, cette maison appartenait à son fils, M. le ministre David Plantin (Plan Gignillat).
Abrégé de l’histoire générale de la suisse.
Dès son arrivée à Lausanne, Plantin avait repris ses travaux avec un redoublement de zèle. En 1666, il fit publier, à Genève, chez Jean-Ant. et Samuel De Tournes r un nouvel ouvrage intitulé : Abrégé de l’histoire générale de la Suisse , avec une description particulière du Pais des Suisses , de leurs Sujets et de leurs Alliez ... (814 p).
Comme son titre l’indique, ce livre est à la fois une histoire de la nation et une topographie du pays.
La première partie, consacrée à l’histoire, va des origines jusqu’au milieu du XVIIe siècle. Elle est divisée assez gauchement, en six livres :