‹ Jean-Baptiste Plantin et sa familleChapitre 9 sur 21 · PRÉPARATION DE TRAVAUX DIVERS · texte numérisé non relu

PRÉPARATION DE TRAVAUX DIVERS

Tandis qu'il s'occupait ainsi de sciences naturelles en amateur et à titre de délassement, J. -B. Plantin préparait ses ouvrages sur la géographie ancienne et moderne de la Suisse, sur l’épigraphie et l’histoire, mais rencontrait sur sa route bien des obstacles. La pauvre bibliothèque que l’académie de Lausanne avait essayé de fonder à la fin du XVIe siècle n’était encore qu’embryonnaire et composée presque exclusivement d’ouvrages de théologie

1 J.-B. Plantin, manuscrit F. 1069, à la Bibl. cant. vaud.

et de littérature grecque et latine. Elle n’était d’ailleurs pas à la disposition d’un ministre habitant une contrée perdue au milieu des Alpes. Dans tout le pays de Leurs Excellences, même à Berne, il n’était guère question de véritables libraires et les rapports avec la France et l’Allemagne présentaient trop de difficultés et de hasards pour qu’on pût faire venir des livres de ces pays -là. Plantin, comme on l’a vu, chargé de famille avant même d’avoir atteint sa 21e année avait dû constamment compter avec les nombreuses exigences de la vie matérielle. Plus tard encore, il ne pouvait disposer que de la maigre pension d’un pasteur, à peine suffisante, sous le régime bernois, à l’entretien d’un ménage dans des conditions quelque peu décentes. De tout cela la science devait forcément pâtir. Dans une préface, le malheureux Plantin déplore son dénuement et le manque de livres nécessaires : numerorum penuriam , historicorum librorum inopiam video ! s’écrie-t-il dans sa détresse.

Malgré tout, Plantin finit par posséder un certain nombre d’ouvrages ; dispersés depuis longtemps on les retrouve parfois sur les rayons des bouquinistes, reconnaissables à un ex-libris qui fait la joie des collectionneurs. Il figure, bien grossièrement il est vrai, des armes parlantes : une touffe de plantin à quatre feuilles et à trois épis sortant d’un cœur, sous un soleil rayonnant4. La date, 1648, est celle où Plantin entra dans la vénérable Classe de Lausanne et Yevey. L’inscription : « Ex

1 L’armorial vaudois de M. de Mandrot donne à la famille Plantin, de Lausanne, des armes critiquables au point de vue des règles du blason : d’argent à une touffe de plantin d’or, hissant d’un cœur de gueules, le tout sommé d’un soleil d’or.

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Bïbliotecha J. B. Plantini V. D. M. E. G. L. » {ver U Domini Minister et Gymnasiarcha Lausannensis) montre que cet ex-libris est postérieur à 1663, puisque c’est la

date où Plantin fut appelé à remplir cette place de G-ymnasiarque (directeur du collège). La devise :

« Dat Deus incrementum » résume les aspirations et les espérances du jeune homme qui, plein de foi, commence résolument sa carrière.

En 1656, lorsqu’il fit imprimer VHelvetia antiqua et nova , dont nous allons parler, Plantin confesse qu’il ignore la langue allemande et s’en excuse : « Linguae Germanicae ignorantiam video ». Dix ans plus tard, dans la préface de Y Abrégé de l’histoire générale de Suisse, il s’exprime déjà un peu différemment : « Pour les fautes qui se pourront rencontrer ès noms Allemands, vous les pardonnerez en des personnes qui n’entendent pas beaucoup ceste langue». Enfin, en 1678, il dit que, pour sa petite Chronique de Berne, il a consulté différents auteurs, entre autres Stettler. « Je donne le tout en françois, ajoutet-il, pour en instruire ceux qui ne scavent la langue allemande. »

Du rapprochement de ces trois passages il apparaît que notre auteur comprit trop bien ce qui lui manquait pour ne pas chercher à combler la lacune. A force de persévérance et réduit à ses seuls moyens, au milieu des neiges de Château-d’Œx et de Savigny, Plantin parvint

à lire les vieilles chroniques suisses. Aujourd’hui cet effort ne compterait guère; il était certainement méritoire dans un pays et à une époque où l’on s'imaginait volontiers que les langues mortes pouvaient constituer tout le bagage du savant.

D’ailleurs Plantin eut vite le sentiment qu’isolé dans sa cure, loin de tout appui scientifique, il n’atteindrait que bien difficilement le but qu’il se proposait. Le nombre trop restreint de ses amis ( paucitas amicorum ) pouvait être une cause d’insuccès. Il entra donc en relation avec quelques personnes capables de lui prêter aide. L’antistès Hüldric , de Zurich, lui communiqua des manuscrits de Josias Simler et des notes personnelles ; M. Hermann , commissaire général, lui fournit des inscriptions et un manuscrit sur la contrée de Neuchâtel1 ; M. Gaudard , docteur en droit, l’aida de ses conseils2. De son côté il ne négligeait pas les ressources qui étaient à sa portée. Nous savons qu’il fit quelques recherches dans les archives de Château-d’Œx et que, partout où il passait, il prenait note, avec soin, des moindres inscriptions lapidaires et de tout renseignement présentant quelqu’intérêt historique.

PUBLICATION DE l'hELVETIA ANTIGUA ET NOVA.

Le premier ouvrage que J.-B. Plantin publia, sous le titre d Helvetia antiqua et nova , est une topographie ancienne et moderne de la Suisse, dont il avait sans doute rassemblé les matériaux de longue date, mais à laquelle

1 Préface de l 'Helvetia antiqua et nova.

2Préface de YHelvetia antiqua et nova. Histoire de la Suisse, 483, 713.

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il mit la dernière main à Château-d’Œx, à la fin de 1655 C Il l’écrivit en latin, se conformant en cela à un mode de faire fort répandu à cette époque dans les milieux académiques et universitaires. Cette langue savante convenait d’ailleurs tout particulièrement à son sujet. Il dédia son livre à Leurs Excellences les Avoyers de la République et le présenta aux Conseils à Berne le 22 janvier de l’année suivante, c’est-à-dire à un moment qui était très mal choisi. Les Confédérés en effet se trouvaient alors encore une fois séparés en deux camps ennemis par une déplorable guerre de religion ; ils ne songeaient qu’à s’entredéchirer et l’on était précisément à la veille de cette première bataille de Vilmergen qui allait être si désastreuse pour le parti protestant.

Avec de si graves affaires sur les bras, Messieurs de Berne ne jetèrent apparemment qu’un regard distrait sur l’ouvrage qui leur était soumis et, accordant à la hâte une gratification de six louis (sechs Dublonen) à l’auteur, ils lui promirent mieux une fois la paix rétablie2.

Ce livre, imprimé à Berne en 1656, est un petit octavo de 357 pages, divisé en deux parties bien distinctes. La première, générale, est consacrée à la géographie physique et descriptive de la Suisse et la seconde à l’étude spéciale des différentes villes et localités de ce pays.

Les matières traitées peuvent se grouper sous quatre chefs, savoir:

I Description de l’Helvétie ancienne et moderne. — Ses divisions, ses ressources et ses productions agricoles,

1 La préface est datée du 18 décembre 1655.

2 A. von Tillier, Geschichte des eidgen. Freistaates Bern, IV p. 495. Rathsmanual n° 125, S. 44. Sitzung vom 22 Jànner 1656.

minérales, etc; son climat. Le Jura. Les Alpes. Division de celles-ci en diverses chaînes ; leur structure, leur beauté. Les plantes de la Suisse ; les animaux ; les forêts ; le régime des eaux. Le Khin ; le Rhône ; les rivières qui s’y jettent. Les grands lacs de l’Helvétie ( lacus Lemanus , lacus Brig antinus). Les autres lacs.

IL La population. — Origine et antiquités des Helvétiens ; leurs noms primitifs ; leur langue. Etat physique et moral ; les mœurs, les habitudes, le mode de vivre, le caractère (sentiment inné de justice, hospitalité). La religion. La politique. Tempérament héroïque des Suisses.

III. Etude de certaines villes et localités particulièrement intéressantes par leurs antiquités et les anciennes inscriptions qu'on y a découvertes : Genève et le mur de César ; Nyon ; Lausanne ; Orbe ; Yverdon ; Abiolica (qui, d’après les uns, serait Ornans en Bourgogne et, d’après d’autres, Bullet sur le Jura. Cette dernière opinion, remarque l’auteur, ne saurait être admise puisque la contrée de Bullet n’a été défrichée qu’à une époque relativement récente par des tenanciers des comtes de Savoie, ainsi que cela résulte d’anciens actes et du parler et de l’accent savoyard de la population actuelle); Vevey ; Glérolle (dont le nom Glerola ou Gleyrola rappellerait celui d’une cohorte romaine : prima Flavia Calarona) ; Bromagus (lac de Bret, Bre, Bro, ou Promasens, Bromasin ; Plantin ne se prononce pas entre ces deux manières de voir) ; Moudon ; Payerne (ainsi appelée, dit-on, d’un certain Gracchus Paternus , qui figure sur une inscription romaine de Villar [Villariae\. Plantin pense qu’anciennement il n’y avait dans cette localité qu’une ferme ou un village [vicus\, où l’on passait la Broie, et qui aura

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pris de l’importance après la ruine d’Avenches) ; Avenches ; Petinesca, Petenisca, Pyrenesca. (L’auteur repousse l’identification avec Büren ou avec Bienne et par une série de déductions plus ou moins ingénieuses, arrive à fixer cette station romaine près de Tribey, un groupe de maisons entre l’Aar et la Thièle, non loin de Nidau); Noidenolex, Noidonolex (Neocomum oppidum, Neuchâtel); Soleure ; Yindonissa (Windisch) ; Tobinium (Zoffingen) ; Pagus Tuginus (Zug) ; Lucerne ; Pagus Tigurinus, Tigurum (Zurich); Vettingen; Forum Tiberii (Zursach) ; Confluentia (Coblentz) ; Rupertis villa (Rapperswyl) ; Vitodurum (Winterthur) ; Arbor felix (Arbon) ; Stein ; Rinovium (Rhynau).

IV. Les lieux et les peuples voisins de l’Helvétie : Tulingiens ; Latobriges ; Rauraques ; Augusta Rauracorum (Augst) ; Sequanais ; Allobroges ; Antuates (ce peuple aurait habité la contrée de Villeneuve ou d’Aigle. Antagne ?) ; les Vallaisans, Veragres, Sédunois, Vibères ; les Rhétiens ; Lépontins ; Nantuates (peuple des Alpes vers le Rhin antérieur, Dissentis, Tavetsch).

Si nous donnons ici cette sèche nomenclature, c’est pour faire toucher du doigt l’étendue du sujet et les difficultés sans nombre dont il était hérissé. Celui qui eut le courage de l’aborder et qui sut mener à bien son travail avec les maigres ressources scientifiques qu’offrait alors le Pays de Vaud était certainement un homme très exceptionnel.

La préface de ce livre, rédigée par Plantin, est modeste. Je reconnais, dit-il, mon incapacité, car j’ai compris la grandeur de la tâche et j’en ai senti tout le poids. D’ailleurs, j’ai eu à lutter contre bien des obstacles;

pénurie d’argent, éloignement des bibliothèques et de tout centre scientifique, ignorance de la langue allemande ; mais l’amour de la patrie a remporté la victoire. (Sed vicit amor patriae).

Les amis de l’auteur se chargèrent des éloges et y mirent fort peu de mesure. Un sieur Guiïlermin, candidat au saint ministère, disait par exemple (en latin) : « Aussi longtemps que le Rhône roulera ses flots vers les rives de l’occident et que l’Eridan (le Pô) enrichira l’Hespérie (l’Italie) de son limon d’or; aussi longtemps que le Rhin baignera les frontières lointaines de la Germanie, la voix de leurs fraîches eaux (< gelidarum murmur aqnarum) portera tes louanges jusqu’aux astres, ô Plantin, si même les hommes venaient un jour à se taire 1 ! »

L’auteur acceptait tout cela sans sourciller ; c’était le style dithyrambique de son temps.

L 'Helvetia antiqua et nova eut un succès mérité et compta bientôt au nombre des ouvrages classiques. En 1735, Orelli lui accordait une place honorable dans son Thésaurus Historiae Helveticae , à côté de Simler et de Guilliman. Deux ans plus tard et trois quarts de siècles après qu’il eût paru pour la première fois, le livre de Plantin fut jugé digne d’une réimpression. (Zurich, 1737, 288 pages). L’éditeur anonyme n’y apporta guère de changement 2 ; il eut du moins le bon goût d’en faire disparaître les compliments ampoulés du candidat Guillermin.

1 Vers en latin de M. Guiïlermin, candidat au saint ministère.

2 Dans l’édition de 1737, l’éditeur a supprimé un premier tableau intitulé : Synoptica totius operis tabula ; un second intitulé : Tabella de Helvetiae divisione ; des Observationes quaedam omissae et enfin un Index rerum et verborum final.

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Les différents auteurs qui dès lors ont parlé de Jean- Baptiste Plantin ont, en général, rendu justice à ses patientes recherches et reconnu le mérite de son premier ouvrage. C’est le cas entre autres de Fuslin ( Programme d’une histoire de la Suisse , Mercure Suisse , mai 1734 , page 49), de Bodmer et Breitinger ( Helvetische Biblioth. Zurich, 1735 , pages 146 , 147), ü’Elie Bertrand (. Lettre à M. de Danguel , Journal helvétique , 1759 , mars, pages 281, 283), d' Emmanuel Haller ( Bibliotheck der Schweizer Geschichte, tome IV, n° 95, page 56), de Sinner de Ballaigue ( Vogage historique et littéraire dans la Suisse occidentale).

Un historien moderne, Anton von Tillier, n’a garde d’oublier que J.-B. Plantin, le premier, a donné une Géographie ancienne de l’Helvétie sur un plan méthodique. Cet ouvrage, dit-il, renferme sans doute mainte opinion erronée et vieillie, mais, travaillé avec soin et riche en inscriptions diverses, il est, somme toute, d’une lecture particulièrement instructive. En l’écrivant, Plantin s’est acquis une solide réputation. ( Dieses Werk gründete vorzüglich seinen Buf{ ).

Cette appréciation récente mérite d’être relevée et soulignée.

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