IV. Du rétablissement de la liberté helvétique
V. L’estât de la Suisse et des choses mémorables faites par les Suisses en l’espace d’environ cinquante ans. Et premièrement de la guerre de Bourgogne.
VI. L’estât de la Suisse depuis la Réformation jusqu’en 1634.
La seconde partie est consacrée à la description des 13 cantons ainsi que des pays et des villes qui s’y rattachaient alors à des titres divers. L’auteur les étudie, en général, bailliage par bailliage, au point de vue de la topographie, de la politique et de l’administration. Chemin faisant, il s’arrête avec une prédilection marquée surtout ce qui a trait à l’épigraphie et il rassemble, il est vrai un peu pêle-mêle, un nombre très important d’inscriptions diverses, anciennes et modernes, dont plusieurs jusqu’alors inédites.
Ce nouveau livre, il faut le reconnaître, n’avait pas la valeur de l Helvetia antiqua et nova.
En février 1666, le Journal des savants se bornait à l’annoncer et à en faire une rapide analyse.
Au xvuie siècle Haller 1 et Zurlauben 2 ne s’en montrent pas plus satisfaits l’un que l’autre. Pour eux cet abrégé de l’histoire suisse n’est en somme qu’une laborieuse compilation de Simler , de Munster , de Guillimanm , de Stettler , etc. L’auteur de cet ouvrage, disent-ils, a sans
1 Haller , Bibl. der Schw. Gesch., 4, 231.
2 Zurlauben, 8, p. 326, 338.
doute beaucoup lu, mais son sens critique est fort peu développé. Les nombreux faits qu’il s’est borné à recueillir et à juxtaposer perdent de leur valeur par manque complet de coordination et d’enchaînement. Haller , en résumé, taxe l’ouvrage de médiocre et dit que, si l’on peut s’en servir, ce n’est que faute de mieux en langue française.
Au xix° siècle la critique s’accentue encore dans le même sens. Tillier 1 répète Haller et constate que Plantin a, plus d’une fois, traduit les auteurs latins d’une façon peu compréhensible et a trop souvent défiguré horriblement les noms propres de personnes et les noms de localités. Préoccupé d’ailleurs de complaire à des lecteurs protestants, Plantin, dit-il, n’en finit jamais avec ses attaques contre les cantons catholiques. A partir de l’époque de la Réformation il perd décidément toute impartialité. Pour Tillier, X Abrégé d'histoire suisse et la Topographie qui y fait suite n’eurent que peu de succès.
Un écrivain tout moderne, M. Virgile Eossel, dans son Histoire littéraire de la Suisse romande (tome 1, p. 485), salue au passage le Vau dois Jean-Baptiste Plantin, le premier, dit-il, qui a mis en français les annales de la patrie suisse. Mais ce salut est assez dédaigneux. L’honnête Plantin a le ton du greffier plutôt que de l’historien ; c’est par exemple avec le laconisme d’un procèsverbal qu’il consigne le plus grand événement du xvie siècle (la Réforme). Pour M. Rossel, Plantin n’est ni un styliste, ni un érudit ; son nom est peu connu et ses ouvrages le sont encore moins. A l’appui de cette exécution
1 A. von Tillier, Hist. de Berne, 4, 495.
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sommaire, M. Rossel cite quelques lignes qui, à première vue, paraissent concluantes.
En y regardant de plus près, nous trouvons ces appréciations défavorables trop sévères. Aujourd’hui, sans doute, l’histoire de Plantin est de beaucoup dépassée et ce n’est certes pas là qu’il faut chercher des renseignements de première main ; mais, si vieillot que soit ce livre, il n’en est pas moins d’une lecture attrayante, malgré certaines gaucheries et naïvetés. Le style, peu coulant et peu châtié, est volontiers pittoresque. Sous sa plume mal taillée, notre auteur sait trouver parfois des mots qui ne manquent pas de saveur. Relevons, par exemple, ce coup de bec donné à une maison princière trop remuante : c’est « le Savoyard qui ne laissa jamais passer brouillerie sans en vouloir estre. » Un jour les gens du duc, exécutant un complot perfide, tentent contre Genève une première entreprise, du côté de Saint-Antoine; ils sont repoussés avec grande perte et les voilà « grenouillans dans le fossé. »
Lors de l’escalade de 1602, les Savoyards « repassent les murailles plus vite qu’ils ne les avoyent montées. » Ailleurs, pendant les grands troubles des Grisons, ce sont les cantons catholiques qui se montrent tout « embéguinés à l’Autrichienne ». Bien que cette Autriche « parle ordinairement fort haut », elle sait aussi user «d’astuce ». Dans une diète tenue à Baden, son ambassadeur « harangue en faveur de l’accord héréditaire des cantons avec la maison qu’il représente. Mais les mieux avisés ne se laissent point bercer de mots, voyant bien que ces amadouements sont deus au déclin des affairesde F Autriche plustost qu’à une inclinaison franche en-
vers le Corps helvétique. » Les Suisses estiment « qu’on estend trop le parchemin de cette alliance héréditaire et demeurent fermes en leur neutralité. »
Quant à l’Espagnol, il multiplie ses « caballes » et ne veut rien « desmordre de ses prétentions sur la Valteline. »
Le marquis de Cœuvres, puis plus tard le chevalier Roche, ambassadeurs de France, s’entendent à trouver leur voie au milieu de toutes les compétitions. Le premier fait si bien, qu’en dépit des obstacles, 3000 piétons, au service du roy, peuvent être « coulés par la Suisse », du côté des Ligues grises. Le second sait « visiter les cantons, tant réformés que catholiques. » A la journée de Baden il « offre l’amitié de son roy » ; il est « admiré pour son éloquence. »
Lorsque Suédois et Impériaux guerroient sur les frontières, le long du Rhin, ils « font fumer hameaux et villages. » Parmi les partis qui se forment au cours de cette lutte, l’un « a l’œil au guet » ; un autre « l’oreille sourde » ; un troisième « mesnage ses coups » ; plusieurs « sonnent leur affaire fort haut. » Tel, qui d’abord se montrait très entreprenant, devra tout à l'heure « saigner du nez. »
Au milieu de tout ce mouvement les Suisses sont trop souvent divisés par les questions confessionnelles, mais ee sont gens « constans en leur preud’hommie et généreux en leur simplicité. » Quand il le faut, « ils poussent le temps à l’espaule. » Une journée (conférence) particulière de certaines villes en « enfante une autre générale des 13 cantons. » Le Corps helvétique finira par surnager au sein de la tempête.
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Dans cette Histoire abrégée de Suisse on pourrait, de page en page, piquer bien des jolis traits, qui résument une situation et font tableau. Sans doute le récit luimême est souvent fort décousu, mais d’autres vieilles chroniques suisses ne sont guère meilleures.
La seconde partie du volume, intitulée: Description particulière de la Suisse et de ses alliés , fournit quantité de renseignements divers que les écrivains postérieurs ont fort bien su utiliser.
Pour rester tout à fait équitable, tâchons d’ailleurs de nous reporter aux temps déplorablement mauvais dans lesquels Plantin a vécu. Peut-être alors lui pardonneronsnous, non seulement les lacunes que présentent ses ouvrages, mais encore un fâcheux moment de défaillance dont nous aurons malheureusement à parler par la suite.
Le milieu dans lequel Plantin a vécu.
Après avoir fait main basse sur le pays de Vaud, les Seigneurs de Berne comprirent que, pour s’en assurer la possession définitive, il était indispensable de le gagner à la foi nouvelle et d’élever ainsi, du côté de la Savoie catholique, une barrière infranchissable. Sous l’empire de ces préoccupations essentiellement politiques, ils se hâtèrent donc d’imposer la Réforme à leur nouvelle province et, au lendemain de la dispute de religion, ils créèrent à Lausanne la Schola lausannensis , qui plus tard prit le nom d’Académie. En 1540, ils adjoignirent à cette école un certain nombre de classes préparatoires qui, en se développant, devinrent le collège.
Dès l’origine ces deux établissements furent destinés
à former pour les paroisses du Pays de Yaud une phalange de conducteurs spirituels disciplinés et dociles, et ils reçurent l’organisation spéciale qui convenait à ce but.
Le programme d’enseignement ne fut cependant pas aussi étroit qu’on aurait pu s’y attendre, car des hommes tels que Conrad Gessner , André Zébédée , Mathurin Cordier , Pierre Viret , Théodore de Beze et d’autres, tout imbus encore des idées de la Renaissance, étaient de taille à contre-balancer, au moins pour un temps, des visées politiques par trop exclusives.
Mais les puissants et redoutés Seigneurs de Berne entendaient bien rester, en définitive, les maîtres incontestés et absolus, même en matière d’école et d’église. Ils le firent voir dès que leur position se fut suffisamment affermie. Pour faire acte d’autorité, ils profitèrent d’une occasion très favorable qui ne tarda pas à leur être offerte.
A partir de 1542, le clergé du Pays de Vaud, s’inspirant de Calvin , avait fait des efforts réitérés pour obtenir, contre la corruption des mœurs, les armes qu’il estimait nécessaires ; il avait sans cesse émis la prétention de soumettre l’Eglise à une discipline indépendante du pouvoir civil.
En 1558, Valier et Viret , pasteurs de Lausanne, accentuèrent ce point de vue, affirmèrent toujours plus nettement leur mission de juges spirituels et voulurent exclure de la sainte cène les membres de leur troupeau qu’ils estimaient indignes d’y prendre part.
On conçoit qu’un pareil droit d’excommunication pouvait facilement devenir dangereux pour l'Etat et qu’il
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n’était pas pour plaire à un gouvernement jaloux de son autorité souveraine.
Les Seigneurs de Berne refusèrent donc d’entrer dans les vues du clergé et, après avoir essayé sans succès de la persuasion et des remontrances, ils eurent recours aux grands moyens. Ils mirent à la porte Yalier et Viret et ne craignirent pas d’infliger la prison aux membres de la Classe qui approuvaient la conduite des deux ministres récalcitrants et refusaient de les remplacer.
Bien que ce conflit eût un caractère essentiellement ecclésiastique, il mit en émoi tout le pays et s’étendit au collège et à l’académie. Les professeurs et les régents se rattachaient presque tous au clergé ; ils prirent fait et cause pour les ministres et bientôt se réfugièrent avec eux dans la ville de Genève, qui leur ouvrait largement ses portes.
L’Académie de Lausanne fut à deux doigts de sa perte. On ne la releva et on ne la fit végéter, tant bien que mal, que parce qu’elle était nécessaire pour former, en pays romand, des serviteurs dévoués et toujours prêts à chanter, avec les psaumes de Clément Marot , les louanges de Leurs Excellences de Berne.
Sous un régime pareil, si contraire à tout développement humaniste, le déclin était fatal. Dès la fin du xvi® siècle il est manifeste, sinon complet, et les rares professeurs de talent qui, de temps à autre, viennent à Lausanne occuper une chaire ne parviennent que momentanément à rappeler quelque semblant de vie dans un arbre sans sève.
M. le professeur H. Vuilleumier montre excellemment tout cela dans sa savante esquisse historique intitulée
l’ Académie de Lausanne , 1537-1890 (Lausanne 1891). Sans cesser d’être indulgent pour ses devanciers, il eût pu présenter l’Académie du xvxie siècle sous un jour moins favorable encore. Lorsqu’on lit les Actes des vénérables Classes, les registres des autorités de toute espèce, les manuaux des Conseils, les sentences rendues par les cours de justice, les actes de notaires, les rares mémoires du temps, et les livres de raison, l’insuffisance des résultats obtenus ne témoigne que trop de la pauvreté de l’enseignement.
En 1640 on essaya, il est vrai, de réorganiser le collège et l’académie, mais les règlements élaborés à cet effet laissent voir tout ce qui manquait à ces établissements, même après leur transformation. Sans insister sur d’autres lacunes, constatons que les nouveaux programmes ne donnaient aucnne place ni à la géographie, ni à l’histoire, et que la grammaire et la littérature françaises étaient complètement laissées de côté. La langue maternelle était sans doute réputée vulgaire ; un pasteur, pensait-on, en saurait toujours assez pour enseigner le petit catéchisme En qui crois-tu 1 f , ou pour procéder aux « interrogats » dans des paroisses où l’on ne parlait guère que le patois.
A cette époque et pendant toute la domination bernoise, la seule perspective que pût avoir l’étudiant de l’Académie de Lausanne était une modeste cure de campagne 2. S’il cherchait à obtenir un poste de ville, une
1 Voyez l’intéressant travail de M. le professeur H. Vuilleumier intitulé : La religion de nos pères. Notice historique sur les catéchismes qui ont été en usage dans l’Eglise du Pays de Vaud depuis les temps de la Réformation. Lausanne, 1888.
2 En 1689, Gilbert Burnet, évêque de Salisbury, auteur d’un Voyage en
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place de régent du collège ou s’il avait la hardiesse de prétendre à une chaire dans l’académie, il pouvait s’attendre à toutes les brigues et à toutes les jalousies ; pour réussir, il devait apprendre à faire la révérence de la bonne manière et se prêter aux démarches les plus écœurantes. L’exemple paraît avoir été contagieux, car la route de Berne était sans cesse parcourue par des processions de solliciteurs de toute espèce. Une fois le but atteint, malheur à celui qui se fût permis de quitter l’ornière et de manifester quelque velléité d’indépendance. Messieurs de Berne ne connaissaient que la soumission; de leurs sujets ils exigeaient l’obéissance passive. Pénétrés de l’idée que toute émancipation intellectuelle porterait atteinte à leur prestige, ils s’efforçaient de maintenir le peuple dans une somnolente médiocrité.
Cette politique ne porta que trop vite ses fruits. Le xviie siècle fut pour le Pays de Vaud, dans tous les domaines, une ère de décadence matérielle, intellectuelle et morale.
Une administration mesquine et égoïste avait engendré partout la misère et plongé le pays dans le découragement. Dépourvus de moyens de communications faciles et sans intérêts généraux qui les rattachassent entre euxr les bailliages traînaient isolément une existence obscure.
De leur côté, les communes, trop souvent en conflit les unes avec les autres au sujet de questions matérielles
Suisse, dit que, de son 'temps, le canton de Berne renfermait 450 paroisses, soit 300 dans le territoire allemand et 150 dans le territoire français. Il ajoute que les pasteurs allemands touchaient de belles pensions, qui allaient jusqu’à mille écus, tandis que les pasteurs du pays de Vaud n’avaient que: des pensions médiocres, de cent à deux cents écus.
parfois fort mesquines, dépensaient leur activité et leurs forces en procès interminables et coûteux, ou s’épuisaient en luttes intestines à propos d’usages et de privilèges surannés. Les citadins regardaient de très haut les gens de la campagne. Ceux-ci se défiaient des Messieurs de la ville. Partout des bourgeois vaniteux et égoïstes s’imaginaient que les biens communaux n’étaient qu’à leur seul usage : ils malmenaient les simples habitants et s’opposaient à l’arrivée des étrangers. Des querelles, sans cesse renouvelées, portaient de rudes coups à la prospérité du pays, mais, aux yeux du souverain, avaient le mérite de détourner les esprits de préoccupations politiques inquiétantes ; elles n’étaient donc point pour lui déplaire. D’ailleurs les baillis recherchaieut tout ce qui pouvait augmenter leurs émoluments de justice. Sous un ton et des dehors paternels, les Excellences de Berne cachaient de très fins diplomates qui savaient à merveille diviser pour régner et profiter habilement de tous les antagonismes.
Dans ce régime aristocratique et autoritaire les pauvres sujets, privés de droits politiques et exclus de l’administration générale, n’avaient pas même la ressource des affaires pour se sortir de leur état d’infériorité. A cette époque en effet le Pays de Vaud ne possédait aucune industrie et le petit commerce que faisaient quelques villes, soumis à mille restrictions arbitraires et vexatoires, ne pouvait prendre un sérieux développement. Même la vente des produits du sol se voyait entravée par les ordonnances souveraines ou baillivales les plus incroyables. Le service militaire enfin n’était point une issue; longtemps il avait été interdit sous
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menace de peines sévères 4 ; il ne fut autorisé plus tard qu’au profit des bourgeois de Berne. Pour un infime sujet cette carrière aussi restait sans avenir.
Ainsi anihilée la population du Pays de Yaud ne sut malheureusement que se replier sur elle-même et ronger son frein en silence. La masse se résigna, s’endormit en une vie purement végétative et finit par se complaire dans ce sommeil. Beaucoup de gens demandèrent au vin l’oubli de leurs peines et ne firent qu’ajouter l’ivrognerie à tous les maux dont souffrait la patrie.
L’ignorance et la superstition s’ajoutaient à tout cela. C’est ainsi que des malheureux abattus par les revers, aigris par la morgue des maîtres et leur insatiable avidité, ouvrirent leur cœur ulcéré à l’envie, à la haine, à la vengeance, à toutes les mauvaises passions. Las d’un monde qui leur refusait tout et n’attendant plus rien, ni des hommes, ni de Dieu, ils cherchèrent appui et secours auprès des puissances infernales. Des cerveaux affaiblis par les privations, ou enfiévrés par les excès, virent facilement le diable en personne apparaître au premier appel et crurent réellement entrer en rapport avec lui. Il se trouva d’ailleurs, commme toujours, des gens sans scrupules qui, dans de ténébreux desseins, surent intervenir au moment opportun et entretenir, par de coupables manœuvres, ces dispositions d’esprit maladives. Il ne leur fut pas difficile de se transformer en
1 Dès le 5 octobre 1625 au 9 août 1699 nous ne comptons pas moins de 35 ordonnances bernoises portant défense de s’enrôler pour des services militaires étrangers non autorisés ou non patronés par le souverain. Au xvme siècle, il y en a à peu près autant. Les peines prévues sont : la confiscation des biens, la prison, les châtiments corporels, le bannissement, même la mort. (Archives cantonales vaudoises).
diables rouges, verts ou noirs, de faire miroiter l’or, de prodiguer les promesses fallacieuses, d’obtenir la conclusion de pactes horribles. Pour mieux accréditer leur puissance, ils laissaient sur le corps de leurs dupes quelque trace indélébile. C’était «la marque». Qui saura jamais combien de véritables criminels, restés cachés et impunis, parvinrent, par de semblables machinations, à satisfaire des animosités personnelles, ou à assouvir des passions inavouables en d’infâmes débauches.
Pendant plus d’un siècle le pays de Vaud se crut sous le mauvais œil et sous le pouvoir infernal des sorciers et des sorcières.
Des animaux domestiques, même des hommes, périrent sans doute, de temps à autre, par le poison, beaucoup moins toutefois que ne le prétendit la rumeur publique ; mais, sous le coup de l’épouvante, tout événement imprévu, tout décès subit furent bientôt attribués à quelque redoutable sortilège.
La peur qu’inspire un danger inconnu et mystérieux l’emporte toujours sur celle que fait naître un péril immédiat et réel. D’ailleurs, comme les maladies du corps, celles de l’âme peuvent être contagieuses. Dans tout le pays, de la plaine à la montagne, se propagea une épouvantable épidémie morale qui frappa d’aberration ceuxlà même que leur position sociale, leurs études et leurs connaissances auraient dû rendre circonspects et moins crédules que la foule ignorante. Une inquiétude vague et de folles craintes s’emparèrent de chacun ; les regards devinrent mauvais, le soupçon s’implanta dans les esprits et bientôt les imaginations surchauffées ne virent partout que sorciers et sorcières occupés à trafiquer de leur
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âme, à danser en rondes infernales dans les lieux écartés et à pratiquer leurs maléfices sur hommes et bêtes. Dans l’affolement général les plus timorés voulurent à tout prix se défendre et entraînèrent l’opinion publique dans ce sens. Ce fut alors le temps néfaste des dénonciations anonymes, des enquêtes secrètes, des cachots ténébreux, de la torture, des condamnations précipitées et, comme dénouement fatal, la flamme des bûchers. Dans ces lugubres tragédies, des magistrats inconscients n’avaient point horreur du rôle qu’ils se prêtaient à jouer. Même les ecclésiastiques, appelés à « consoler » les misérables hallucinés sur lesquels le bourreau avait déjà la main, en prenaient l’habitude. A lire leurs mémoires il semble qu’ils remplissaient leur mission d’un pas fort tranquille.
Plantin vit tout cela. C’est pendant qu’il était pasteur du Mont que les 2, 3 et 4 mars 1652, sur l’ordre de Leurs Excellences, un synode assemblé à Lausanne, et dont il fit sans doute partie, s’occupa exclusivement du
« crime abominable de sorcellerie, de ses causes et des
remèdes à y apporter.»
Dès l’abord « la vénérable Compagnie » déclara « estre dans la croyance qu’en ce fait le diable travaillait sur plusieurs esprits faibles, qui avoient l’imagination blessée par diverses illusions que telles personnes prenoient pour vérité et réalité. A raison de quoi la Compagnie trouvoit convenable qu’il fut porveu aux moyens par lesquels les magistrats, agissans avec prudence et exacte circonspection, pussent recognoistre le vray d’avec le faulx, afin que nulle personne ne fût injustement opprimée. »
Le Synode, recherchant les « causes du crime de sor-
cellerie », les trouve dans « l’ignorance profonde et crasse du peuple », l’insuffisance manifeste de l’enseignement que certains pasteurs donnent à leurs troupeaux ; l’impunité dont profite le vice, etc.
Les « remèdes » proposés étaient, en résumé, les suivants :
1. Il fallait user de plus de sévérité dans l’admission des candidats au saint ministère ; ne plus tenir compte d’aucune recommandation, n’accorder désormais aucune faveur.
2. N’accepter dans le clergé que des hommes d’une réputation irréprochable et dont personne ne pût repousser les réprimandes et «fermer la bouche», en rappelant les « crimes (de sorcellerie ou autres) commis par leurs parents ».
3. Interdire aux pasteurs de « s’habituer en procès, ainsi que l’expérience a fait voir que plusieurs jusques ici y ont esté trop attachez ». Il s’agissait non seulement des pasteurs qui entreprenaient des procès pour leur propre compte, mais aussi et surtout de ceux qui se mettaient à rédiger pour des tiers des pièces de procédure1.
4. Recommander aux prédicateurs « d’user de termes simples et hors de toute affectation de langage et allégories recherchées ; de ne s’arrester point à des questions vaines et curieuses;... » de s’en tenir aux doctrines contenues dans les saintes écritures ; d’attirer l’attention de leurs ouailles sur « la puissance et les ruses de Satan,
1 CJn mandat souverain, du 3 septembre 1653, constate que «plusieurs ministres font métier de se mêler pour autrui en secret et en public des procès et prononciations, tant par écrit qu’autrement ». LL. EE. défendent absolument la continuation de pareilles pratiques, sous peine de « disgrâce et suspension de charge. »
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sur les moyens par lesquels il séduit les hommes et les précipite dans le malheur » ; leur apprendre comment on peut lui résister.
5. Il importe d’adopter « une prière saincte, uniforme partout, formée sur ce sujet (la sorcellerie) et prononcée ès temps et lieux que Leurs Excellences ordonneront. »
6. On doit multiplier les catéchismes, les instructions simples et familières et contraindre chacun à y assister. On se servira de l’Abrégé du catéchisme de Heidelberg ou de tel autre qu’il pourra plaire à Leurs Excellences d’introduire.
7. Il conviendrait d’augmenter le nombre des paroisses de telle sorte que certains ministres n’aient plus à desservir « trois, quatre, voire en aucuns lieux cinq églises. » — Les « surveillants et inspecteurs » établis dans les villages pour réprimer « l’impiété, les juremens et exécrations ordinaires en la bouche de plusieurs » ne sont pas à la hauteur de leur tâche, car « l’expérience fait voir que telles personnes vivent pour la plupart comme les autres. »
8. On suppliera Leurs Excellences d’établir « tant ès villes qu’ès villages, des maistres d’escholles, gens de probité bien recogneue et ayant l’authorité non seulement d’enseigner à lire et prier Dieu, mais aussi de corriger les mœurs par censures, répréhensions et dénonciation des défaillants. » Il est en effet « imposssible aux ministres d’instruire ès plus bas rudiments de la foy et religion, ni aussi d’enseigner à lire et prier le grand nombre de petits enfans qui se rencontrent en toutes les églises. »