‹ Jean Bart et Charles KeyserChapitre 10 sur 38 · RENARDS ET LIOKS DE MER · texte numérisé non relu

RENARDS ET LIOKS DE MER

Les trois-mâts câpres jumeaux la Dune et le Clocher , déchargés de leur vin des Canaries et de leurs denrées africaines , réparés , radoubés , regréés et réarmés non plus en flûtes , mais en corsaires , reprirent la mer dix fois. Dix fois ils ramenèrent à Dunkerque de riches dépouilles , le plus souvent sans ayoir combattu , mais non toujours.

Si l'adresse et la ruse suffisaient aux neveux du Renard de la Mer , ils n'avaient garde d'employer la force. Rafles faites , ils ramenaient leurs captures dans le port, où elles étaient vendues au profit proportionnel des armateurs et des équipages. Pénétrés de ce que doit être la course, les gens de mer admiraient leurs habiles manœuvres dans les bancs, au ras des terres, au milieu des basfonds , à la faveur de la nuit , des brouillards , des courants , des tempêtes , au mépris du naufrage. *

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Ces stratagèmes continuels sont l'art suprême du croiseur. Ils demandent une présence d'esprit , une finesse , un audacieux sang-froid qui ne peuvent même être soupçonnés en terre ferme. Savoir se faire abandonner par un ennemi supérieur en employant de tels moyens , éviter [ le combat tout en effectuant des prises , s'épargner des ' avaries coûteuses et des pertes en hommes tout en rui-J j nant la nation rivale , se faire des dangers de la navii gation ilne égide protectrice , prendre pour auxiliaires les gros temps, les rochers , les chenaux réputés infranchissables , demander à l'ouragan un concours fraternel,' à l'obscurité profonde un asile , à la furie des éléments I la conservation de ses captures , sont , aux yeux des con-j naisseurs , des mérites plus grands que des luttes témé-; j raires où l'on risque de succomber.

Guérillas de la mer , les corsaires qu'on se représente si volontiers comme d'impétueux batailleurs , procédant à coups de canons et de haches d'abordage , saccageant,* i brûlant, massacrant , ne savent leur métier qu'à la condition de modérer leurs ardeurs belliqueuses , de calculer leur marche , de songer à leurs moyens de retraite , de choisir leurs postes avec une prudente circonspection et de dépister par des combinaisons ingénieuses les convoyeurs , les chasseurs ou les éclaireurs ennemis.

— Être lion, n'être que lion... c'est facile! Du capitaine au dernier mousse, nous le sommes tous , au moment du combat; il suffit d'avoir du courage!... Mais, durant le cours entier d'unecampagne, être renard comme mon aïeul Jacobsen , préparer incessamment le succès par la sagesse et le talent , voilà ce que je veux , se disait Jean Bart qui ne cessait d'étudier les cartes marines , la construction, les qualités, les manœuvres propres aux navires de tous rangs.

Oui , telle était l'ambition ardente de ce marin profond, traité depuis à toute heure de loup et d'ours de mer grossier , par des gens qu'il eut l'adresse de confirmer dans leurs méchantes erreurs , — si bien que nombre d'historiens s'y sont laissé prendre (vin).

De lieutenants qu'ils étaient à bord du Canard Doré , simples maîtres maintenant, Jean Bart et son matelot, Charles Keyser , descendus de grade , se montraient fiers de servir sous les ordres des frères Bart et de leurs fils aînés.

Chaque fois qu'on ne put l'emporter par la ruse seule, Keyser se signala par sa bouillante ardeur , Jean Bart , par ce calme audacieux et cette hardiesse calculée qui devaient faire de lui le premier de tous les corsaires du monde.

Les prises abondaient sur la place.

Messire Tugghe , l'armateur put , fort à sod aise , se montrer bienfaisant envers les pauvres qui bénissaient surtout son angélique Marie , — magnifique envers messieurs les muguets de cour qui continuaient à se moquer de ses provinciales splendeurs.

A moins d'être noble d'extraction ou attaché au service du roi , l'on n'était pas admis aux réceptions du conseiller pensionnaire. Aussi n'y vit-on jamais les capitaines Bart , des câpres comme on disait alors des marins, marchands en temps de paix , en temps de guerre susceptibles d'aller en course. — Jamais aux soirées d'apparat, aux fêtes ni aux bals , on ne vit les dames Bart , bourgeoises et demoiselles , fort peu soucieuses de tels plaisirs , — ni la gracieuse Agnès qui les regrettait tout bas, ni Jean Bart qui se fut ennuyé à périr dans la cohue galonnée et chamarrée , ni enfin Charles Keyser , de plus

en plus attristé des travers aristocratiques du conseiller

armateur.

— Mon cher matelot , disait Jean Bart , chacun prend Jses plaisirs selon son goût , et quand au fond il n'y a rien .de déshonnête , que peut-on y trouver de mauvais ? Notre armateur est entiché de noblesse , de haut blason , de façons de cour, grand bien lui fasse ! puisque d'ailleurs il est bon , généreux , hospitalier , tu le sais ....

— Si je le sais ! je donnerais mille fois ma vie pour lui épargner l'ombre d'un souci ; je me ferais son esclave s'il pouvait le désirer ; il est le bienfaiteur et le sauveur de nia mère ! Grâce à lui , nos créanciers se sont tus , — nos avides collatéraux ont été forcés de rendre gorge ; et la maison est redevenue un séjour de paix où ma tante Guttiere et ta fiancée , matelot , ont ramené la joie

— Oh ! oui ! dit Jean Bart avec effusion , partout ou est Nicolita , le bonheur habite comme au paradis!

— C'est-à-dire que tu l'aimes ! . . .

— Eh bien ?

— Eh bien , matelot , j'aime Marie Tugghe ! me comprends-tu , enfin ?

; C'était le soir , sur le quai de Dunkerque que causaient ainsi les deux amis. C'était au retour de Drinckam où les familles de Jean et de Charles s'étaient réunies autour de la table modeste du curé Nicolas. Mme. Keyser , Mme. Guttiere sa sœur et la brune Nicole venaient d'être reconduites à la maisonnette qu'elles habitaient ensemble; Bart avait le cœur plein d'amour. La confidence imprévue de Keyser l'affligea.

— Tu aimes cette enfant? murmura-t-il.

— Nicolita n'avait pas son âge quand tu commenças à l'aimer.

— Elle te ressemblait trait pour trait, matelot , elle était presque ta sœur, je pensai à devenir ton frère ! dit Jean Bart d'une voix douce.

Keyser lui serra la main et répondit lentement :

— Marie Tugghe est l'ange consolateur de ma mère ; je l'aime pour la vie.

Jean Bart soupira. Keyser changea de ton :

— Tu me blâmais à Flessingue , à Anvers , à Ostende, en Hollande, en Angleterre, en Norwége, partout où nous allions, si j'avais çà et là des amourettes de passage. Avec ta pieuse candeur, tu m'adressais parfois des remontrances fort vives , et tu avais raison !... Mais aujourd'hui mon cœur s'attache à la plus céleste des créatures de ^ieu , je l'aime du plus chaste des amours. Sa seule pensée me purifie, et tu me blâmerais encore 1

— Je ne te blâme plus , matelot ; je te plains.

Au ton douloureux de ces mots , Keyser garda le silence.

— Je te plains , reprit Jean Bart , et je me plains moimême, car tes chagrins sont mes chagrins ; je plains tous ceux qui t'aiment, ta mère, la mienne, nos deux familles, et en6n Marie Tugghe elle-même , si jamais elle répond à ton amour ! . . . Nous souffrirons tous en toi et pour toi ! Les Tugghe sont riches et nobles , tu es pauvre et sans naissance. Un abîme vous sépare !

— Je le comblerai ! s'écria Kevser.

Pendant plusieurs minutes , les deux amis se promenèrent sur le quai , comme sur le pont d'un navire , sans se parler , méditant ce qu'ils venaient de se dire , rêvant d'un rêve semblable.

— Je suis content , il sait tout, pensait Keyser.

— Ah ! que n'a-t-il jeté les yeux sur ma sœur Agnès! Son bonheur eût été si facile ! . . . Mais à quoi bon les

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regrets?. . . Marie Tugghe est digne de lui. Les obstacles sont immenses ; la richesse seule ne saurait suffire ; heureusement la gloire peut donner la noblesse !

— Matelot , dit enfin Jean Bart de sa voix ferme et calme , j'ai sondé l'abîme ; Dieu aidant , nous le comblerons !

Jean Bart ne parla de rien à sa mère , ni même à sa fiancée , mais il dit tout à sa sœur Agnès.

La douce jeune fille rougit , soupira, pâlit, eut dans les yeux quelques larmes ; puis , embrassant son frère :

— Marie Tugghe m'aime beaucoup , elle ! murmurat-elle avec effort.

Le lendemain , on appareilla.

Le surlendemain , Dunkerque était en deuil.

Si courte , cette fois, avait été la sortie de la Dune et du Clocher , si prompte une rencontre inévitable et terrible ! deux contre dix !

Les dix eurent des sorts divers : trois coulés par le fond, un brûlé, quatre démâtés, écrasés, inertes et que des chaloupes du port remorquèrent pavillon hol- landais renversé , un qui s'échoua , le dernier qui battit en retraite pour annoncer à Flessingue que la vie des frères Cornil et Herman Bart venait de coûter aux Etats-Généraux cinq cents hommes et neuf navires.

Les deux trois-mâts dunkerquois, jumeaux vainqueurs, furent aussi remorqués par les chaloupes du port. Si leurs pavillons étaient bien sur leurs drisses, ils n'étaient point, hélas 1 en tête de bâton, de telle sorte e que dans les forts, sur les jetées , sur les remparts , il n'y eut qu'un cri :

« Les frères Bart sont morts ! »

Cornil mourant voulait qu'on le conduisît à bord d'Her-

man pour expirer dans ses bras ; mais ce fut Herman qui vint expirer dans les siens.

Ils se sourirent; leur sang qui ne pouvait être étanché se mêlait en coulant à flots. Ils se soutinrent mutuellement le bras pour montrer le pavillon , puis le Ciel , à leurs fils assemblés autour d'eux.

Rayonnants d une noble et fraternelle fierté , ils leur donnaient l'exemple de la plus belle des morts en un jour de victoire.

Cornii le lieutenant , Jean , François et Charles Keyser reçurent leur bénédiction dernière avec leur dernier soupir , à Tinstant où les pilotes crurent nécessaire d'échouer les deux navires criblés de boulets , démantelés de bout en bout, sans autres mâts que le bâton de pavillon, sans pavois , défoncés par six abordages , coulant bas à ^ue d'œil et qu'il fallut démolir sur place.

Au convoi des frères Bart , on remarqua tout ce qu, les armées ce terre et de mer comptaient d'officiers généraux et supérieurs, tout ce que Dunkerque avait de notables parmi les magistrats et les administrateurs , et à côté de messire Ignace Tugghe , l'illustre Vauban , qui se fit raconter avec un vif intérêt , non-seulement les détails du combat, mais encore tous les antécédents héroïques de la famille des deux capitaines.

La marine marchande et corsairienne était représentée par les officiers câpres alors à terre. On y voyait Willam Doom , Pitre Lassep dit Lassie , Messemaker , les deux frères Jacobsen cousins des Bart, Small, Wacrenié, Lombard , Coopman , le brave Soutenuie , Héry et Delastre, chirurgiens de profession, et foule d'autres plus ou moins renommés.

Les pilotes dunkerquois , race généreuse dont le dévouement traditionnel s'est perpétué jusqu'à nos jours ; les ouvriers de la marine , les gens de mer de toutes classes et de tous rangs , enfin une foule immense de citoyens, bourgeois, marchands, hommes du peuple, prêtres et soldats , paysans ou pêcheurs , grossissaient le cortège.

Nicolas Bart bénit la tombe qui recouvrait les dépouilles mortelles des deux héros.

Mille voix faisaient le récit de leurs exploits et de leur vie , de tous points semblables : même patriotisme, même courage , mêmes talents , mêmes vertus navales et chrétiennes. Nul ne distinguait entre Herman et Cornil , on ne fit point entr'eux de parallèle ; un même éloge couronna leur fraternelle carrière ,*qui avait été la même. I Dunkerque a gardé le souvenir de ces ménechmes de la mer, confondus ailleurs en un seul personnage, le père de Jean Bart ,| Cornil, dont on a fait un pêcheur obscur. On ne possède pas la biograghie de ces Dioscures de notre marine. Ah ! qi\e n'eurent-ils l'heur de servir la Rome ou l'Athènes classiques !. . A meilleur droit que Castor et Pollux, ils seraient immortels. On les admirerait d'âge en âge. On les citerait partout comme des modèles uniques d'une seule gloire doublée par la fraternité du cœur et du sang , de l'abnégation et de l'héroïsme (ix).

Vauban , déjà célèbce par sa participation active à vingt sièges de places fortes , par la prise de Gravelines, d'Ypres et d'Oudenarde, par de savants travaux de fortifications et par le gouvernement de la citadelle de Lille qu'il fut appelé à commander en 1668, — Vauban, qu'aucune partie de l'art de la guerre ne pouvait laisser

m JEAN BART ET CHARLES KEYSER.

indifférent , écoutait avec admiration , les yeux fixés sur les fils des Renards de la mer.

H remarqua le lieutenant Cornil , qui avait dirigé l'artillerie durant toute la bataille , repoussé trois abordages et commandé en chef après que son père eurent été mortellement blessé. Il remarqua encore plus Jean Bart , dont la physionomie calme et réfléchie différait de celles de la plupart des autres corsaires.

Messire Tugghe lui disait que ce jeune maître , dès le commencement de Faction , s'était emparé , avec une division d'abordage , d une ramberge hollandaise dont il s'était servi comme d'un bélier de siège. N'ayant sous ses ordres qu'une poignée de marins , il avait improvisé un mode d'attaque fort inusité , en se chargeant de toile et en abordant à toute vitesse des ennemis pris adroitement par le travers. Un troisième choc en plein bois ayant fait couler jusqu'à la ramberge qu'il montait , Jean Bart était revenu en chaloupe à bord du trois-mâts de son père. Il s'était signalé ensuite par son adresse à lancer des artifices incendiaires; enfin, il avait contribué plus que personne au sauvetage des bâtiments démâtés, en leur portant à temps encore les plus habiles secours.

— D ne faut plus , dit Vauban , que ce jeune marin * continue à servir en sous ordres.

— Je lui réserve un commandement , répondit Ignace Tugghe.

— Quel commandement pouvez-vous lui donner?

— Une simple galiote, monsieur le marquis, pas davantage.

— Pour son début, soit, monsieur le conseiller. Mais ce que je vois me confirme dans des idées dont je me propose d'entretenir M. Colbert. Je voudrais que le Roi

confiât quelques navires de guerre à des marins déterminés comme ces jeunes Bart. Vos corsaires doivent être la cavalerie de l'armée navale !

Lorsque Cornil, Jean Bart et François ramenèrent leurs petits frères au logis, où Agnès et leurs sœurs n'avaient cessé de pleurer, Martine achevait de dire avec amertume :

— La guerre et la mer m'ont enlevé mon père, mes frères, mon mari. Chaque jour, nos fils sont exposés à la mer et à la guerre ! . . . Pourquoi nos derniers enfants veulent-ils tous être marins ! . . . Oh ! je me meurs de douleur !

Catherine contemplait les portraits de la grand'salle ; des larmes roulaient lentement sur ses joues ; des soupirs et des prières s'exhalaient de son noble cœur; mais elle ne maudissait ni la guerre, ni la mer, tant elle vénérait les vertus de ses ancêtres et de son époux.

— Assez, ma sœur, dit-elle ; silence, mes filles : voici les hommes !

Nicolas Bart entra le dernier ; il tint le langagè d'un ami, d'un parent, d'un prêtre; il parla d'une gloire supérieure à celle que venaient de recueillir sur les flots les braves qui n'étaient plus. Il dit que pour les âmes chrétiennes aucune séparation n'était éternelle ; il peignait la félicité sans mélange dont jouissaient désormais les frères morts pour leur patrie.

Et les pleurs qui coulaient perdirent de leur amertume.

— Je voudrais, s'écria Jean Bart, que Keyser fût ici à t' entendre, mon cher cousin ; mais le pauvre garçon a une mère qui n'est point comme les nôtres. Aussi navrée que les dames Bart, elle est en outre alarmée jusqu'à la

faiblesse. Elle le supplie de ne plus reprendre le larges Aujourd'hui moins que jamais pourtant, il ne peut renoncer à son avenir. Cousin, je t'en prie, va aider Nicole et Mme. Guttiere à la faire céder. Ma mère, ma tante, je compte aussi sur vous ! I

Martine tressaillit ; Catherine répondit pour elle :

— Tu fais bien, Jean ; nous la déciderons 1

Elles la décidèrent, en effet, avant que Keyser eût été appelé au commandement do l'Alexandre, grâce à la sollicitation énergique de Jean Bart.

En présence du marquis de Vauban et de M. Hubert deChampy-Descluzeaux, intendant de la marine, messire Tugghe recevait Cornil et son frère Jean :

— Capitaine Cornil Bart, dit-il d'abord, si le troismâts monté par votre noble père avait pu être réparé, je ne vous offrirais pas d'autre commandement ; mais lg meilleur de mes navires lo Coq de Bruyère, de seize canons, est à vos ordres.

— Vous me comblez de joie, monsieur Tugghe ! s'écria Cornil ; je n'espérais pas encore avoir le bonheur de commander pour vous. ,

— M. Hubert m'a fortement encouragé dans mes intentions; vous prendrez pour second votre cousin François, car je veux que votre frère Jean commande aussi ; du reste, M. le marquis de Vauban le désire et ses désirs sont pour moi des ordres.

Après un échange de paroles courtoises entre Vauban. l'intendant Hubert et l'armateur, ce dernier s'adressa directement à Jean Bart :

— Je vous destjne la galiote le Roi David dit-il. Ce n'est pas très-brillant : a trente-six hommes et deux

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canons, d maïs vous êtes tout jeune et nous aurons mieux

par la suite.

— Mille fois merci, messire Tugghe, dit Jean Bart, et à vous aussi, monsieur le marquis de Vauban, merci mille fois ! votre glorieuse protection me rend fier. La taille du navire n'est pas ce qui me chagrine! j'en ai monté déplus gros, ne serait-ce que les Sept Provinces, mais j'en ai monté de plus petits aussi. Seulement, . .

— Qu'avez-vous, jeune homme ? dit l'intendant.

— J'ai, répondit Jean Bart avec un certain embarras, J'ai mes conditions à faire.

— Oh ! oh ! des conditions ! s'écria l'administrateur.

— Voyons ! fit Vauhan avec bonté.

— Pardon, messire Tugghe, reprit Jean Bart, tous tant que nous sommes dans notre famille, nous vous aimons d'un cœur franc ; le mot de conditions, qui est le vrai, paraît choquer M. l'intendant ; je suis fâché de n'en pas savoir d'autre. Mais si, par malheur, mes conditions vous déplaisent, je n'en serai pas moins reconnaissant de votre choix.

— Expliquez- vous, mon ami, dit l'armateur.

— J'ai un matelot, messire Tugghe, vous savez ce que c'est. Il s'appelle Charles Keyser, vous le connaissez. Vous connaissez encore mieux sa pauvre mère, et ils ont leurs bonnes raisons pour vous aimer, quoi que vous décidiez maintenant. Keyser vaut mieux que moi. Depuis six ans, nous naviguons de conserve. Je puis partir avec lui, lieutenant ou simple maître, à bord du Coq de Bruyère de Cornil. Je ne puis accepter le commandement du Roi David si vous ne lui donnez pas le pareil.

— Vous êtes exigeant, jeune homme ! dit l'intendant Hubert.

*m JEAN BART ET CHARLES KEYSER.

— Si je signais ici deux engagements de simples matelots sur le môme navire pour Keyser et moi, il dirait : o C'est bien ! » Si j'acceptais le Jtot David, je me dirais, moi : t C'est mal ! »

— Accordez, monsieur Tugghe! dit Vauban. J'aime ce matelotage . . . Franchement, mon ami, je vous approuve et j'appuie votre demande.

— Je m'intéresse à Keyser lui-même, dit messire Tugghe, mais il est fils unique d'une veuve craintive, qui le voit avec peine s'exposer à trop de dangers. Je compte lui offrir un emploi convenable, car il est instruit, capable et propre à nous rendre à terre d'utiles services.

— Pardon, messire Tugghe, dit Jean Bart, je connais les intentions de Keyser. Quant à sa mère, elle lui a, bien qu'à regret, accordé la permission de repartir avec moi.

— Qui donc a pu l'obtenir?

— Mmes. veuves Bart, Monsieur Tugghe, |hîer soir, après la réception de votre lettre pour Corail et pour moi.

— Eh bien ! j'accorde à Keyser la galiote Y Alexandre 9 dit Parmateur, mais je ferai mes conditions aussi.

— Je les accepte sans les connaître, au nom de Keyser et au mien.

— Vous êtes le plus calme, le plus prudent, Jean Bart. J'entends que vous soyez le chef et que Keyser navigue sous vos ordres.

— L'armateur a le droit de distribuer les rôles, dit Jean Bart. Entre Keyser et moi, il n'y aura jamais ni premier, ni dernier ; mais il faut que l'un des deux commande ; je commanderai donc de bon cœur, car je suis sùr qu'il obéira de même*

La campagne de Corail, qui prit pour second son cousin François à bord du Coq de Bruyère, devait le conduire hors des mers d'Europe.

Jean Bart, au contraire , fut destiné à croiser dans les mers voisines, c'est-à-dire à la mission qui convenait le mieux au faible armement de sa galiote, à ses connaissances locales des côtes et des courants, à son amour pour Nicole Guttiere qu'il reverrait sans cesse, à son amitié pour Keyser, dont la mère habitait aux portes de Dunkerque et dont le cœur était rempli de l'image de Marie Tugghe.

Le Coq de Bruyère sillonnait déjà les eaux de l'Atlantique, quand l'Alexandre et le Roi David mirent sous voiles, vers la fin de mars 1674.

Le 2 avril, Jean Bart et Keyser, par le travers de la Meuse, faisaient leur première prise ; quatre jours après, une seconde qu'ils n'enlevèrent point sans combatc'était une pinasse de dix canons, chargée de vin d'Espagne et appelée V Aventure de l'ami:

— Bonne aventure d'amis ! dit gaiement Keyser, qui s'était battu en lion tandis que Jean Bart, manœuvrant en renard, avait, malgré l'inégalité des forces, rendu possible cette jolie capture.

Durant les mois de mai et de juin, le Roi David et l'Alexandre continuèrent de mieux en mieux, ramenant au port, tantôt ensemble, tantôt alternativement, les prises enlevées au large.

Keyser reconduisait à Dunkerque la galiote l'Amitié — autre nom d'excellent augure — et la busse le Corbeau noir, capturées, le 24 et le 28 juin, à quelques lieues du Vlie. Bart louvoyait au point de rendez-vous, devant le Texel, quand la vigie du Roi David signala, côtoyant les

bas-fonds, une légère frégate portant dix-huit bouches à feu.

Le premier soin du nouveau renard de mer fut de se retirer au milieu des bancs et de se déguiser sous l'appa-, rence d'un bâtiment de commerce fort empêché dans sa manœuvre. Les deux canons étaient masqués par des * toiles goudronnées ; trente hommes, sur trente-six, couchés à plat pont de manière à ne pouvoir être vus par, les Hollandais.

— Matelots, dit Jean Bart à ses gens, j'ai une fîère envie de manger cette frégate.

— Le morceau est friand, fit Vanburg, maître d'équipage du Roi David, mais un peu dur à digérer, voilà le diable 1

— J'ai une idée, reprit Jean Bart; à savoir si vous la jugerez bonnè?. . . Pas de cris, pas de bruit, qu'on me réponde à la muette ! . . .

— Vous entendez, matelots! dit Vanburg, du silence !

— Le jour tombe, cette frégate n'est pas sur ses gardes ; je coupe au plus court à travers les bancs tout en manœuvrant comme des maladroits; puis au débouqué du chenal, et au clair de la lune, mes petits pierrots, je croche leur avant, et à bord ils ne seront guère que deux contre un !.. . Répondez tout bas. . .

Un murmure approbatif fut traduit par Vanburg avec enthousiasme.

— Ça leur va, de grand cœur, capitaine. . .

— Eh bien! en douceur!... point de mouvements brusques ! ne nous pressons pas ! . . . Rampez jusqu'aux râteliers et aux caissons ; armez- vous ! emportez dans vos ceintures et vos pçches ce que vous avez de plus

précieux dans vos sacs. . . sans vous charger comme des mulets . . , Attention !

— Soyez tranquille, capitaine, dit Vanburg, je suis là!...

Le Roi David, sous petite voilure, pavillon hollandais au vent, semblait naviguer la sonde à la main et avec une indécision craintive. A bord de la frégate de dixhuit qui s'en revenait d'Espagne, les soixante-cinq hommes d'équipage prenaient bonnement en pitié la galiote, si mal gouvernée, près de s'engraver à tout moment.

— Ils ont voulu abréger leur chemin, s'y disait-on, et ils risquent, de rester plantés par la quille jusqu'au retour de la grande marée. — Ils ne s'en déhaleront jamais ! — Bon, les voilà échoués ! — Non ! pas encore, ils poussent de fond avec des perches!... triste métier.

Cependant pour entrer dans le Texel, la frégate se rapprochait de plus en plus des bancs ; la galiote prit de l'élan tout à coup et se chargea de toile.

— Ah ! ah ! ils s'en sont tirés, les pauvres diables, dirent les Hollandais. Les voici enfin dans le chenal, en bonne route. Mais, tête de Satan ! ils coupent la nôtre 1 c'est un corsaire !... Aux armes !

Un coup de canon à poudre appuyait à bord du Roi- David le pavillon bleu de Dunkerque. Au même instant le choc eut lieu. Jean Bart, le sabre en main, fut le premier à bord de l'ennemi, où l'imprévu de l'attaque n'empêcha pas la défense d'être acharnée.

Un échouage mit fin au combat, car les Hollandais, maîtres du gouvernail, avaient négligé toute manœuvre.

— Mettez bas les armes, et attention aux commandements ! dit Jean Bart, qui, grâce à sa profonde connais-

JâO Jean bart et charles keyser.

sance des courants , eut assez promptement rafloué la frégate.

Maître Vanburg et les Dunkerquois, sabre et pistolet au poing, forçaient à travailler les vaincus, qui demandèrent en grâce d'être relâchés moyennant rançon payable chez raessire Tugghe.

Le marché fut conclu. Quelques bateaux pêcheurs passaient; Jean Bart chargea ses prisonniers délivrés de faire ses compliments au capitaine Svoelt de Flessingue, et après avoir vu couler à pic son Roi David, brisé par le choc sous l'avant de la frégate, il reprit triomphalement la route de Dunkerque.

Chemin faisant, il fut rejoint par Keyser, fort étonné d'abord, puis enthousiasmé de son magnifique changement de monture.

— Mais ça ne suffit point, dit Jean Bart; il nous faut pour toi quelque chose de pareil.

Les Armes de Flessingue , bon navire de dix canons , eut le guignon de passer par là. On le prit sans coup férir, ainsi que deux autres bâtiments de moindre importance. Après quoi, l'on rentra aux acclamations du ; peuple, qui saluait Jean Bart du sobriquet glorieux de Renard de la Mer.

Trouvant sa frégate trt>p lourde, il la débarrassa de huit canons, en lui donnant le nom de la Royale. Les [Armes de Flessingue prirent en même temps celui d'Armes de Dunkerque. !

L'heureux coup de main du bas Texel est le véritable , débutde capitaine du valeureux Jean Bart, dont les plus braves lions de mer, capitaines câpres de Dunkerque, recherchèrent dès lors la compagnie. !

Yillam Doom, qui montait une frégate baptisée f A-

tA RACE HEROÏQUE. \Z\

lexandre, comme la galiote d'où débarquait Keyser, et le cousin Jacobsen, qui montait la frégate la Dauphine, | furent les premiers agréés par les deux matelots Charles [ Keyser et Jean Bart, que les marins dunkerquois s'habituaient à surnommer le lion brun et le renard blond

De l'avis unanime, Jean Bart dirigeait les opérations concertées en commun.

Ainsi commençait à se réaliser le désir de Vàuban, — l projet qu'eussent assurément dénigré le vicomte de 1 Flamignes et ses pareils, — mais que le grand Colbert

prit en considération sérieuse et que l'intendant Hubert

avait ordre de favoriser.

Vers la fin de janvier 1675, les quatre frégates associées se trouvant dispersées en vertu du plan de campagne adopté cette fois, la Royale croisait seule devant ! le Vlie, quand une jolie frégate hollandaise s'avisa de paraître à l'horison :

— C'est gentil, propre, et bon, je crois, pour la future mariée ! dit maître Vanburg ; ne pensez-vous pas, capitaine, que ça pourrait bien être votre fameuse corbeille de noce?

— J'en ai l'espérance 1 répondit Jean Bart.

131 , JLAN BART ET CHARLES K.EYSER.

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