‹ Jean Bart et Charles KeyserChapitre 11 sur 38 · LA CORBEILLE DE MARIAGE · texte numérisé non relu

LA CORBEILLE DE MARIAGE

L'enfant bien-aimée grandissait, toujours douce et vive, enthousiaste et sensible , puisant aux sources de la charité les paroles qui doublent le prix des bienfaits, s'inspirant de son cœur pour répandre autour d'elle les consolations, devinant l'art pieux d'apaiser les douleurs.

Son amie, Agnès Bart, disait avec admiration à Nicolita Guttiere :

— Marie n'a qu'à paraître pour dissiper nos tristesses. Elle rend à la mère de Charles le calme et l'espoir. A sa vue, ma tante Martine semble retrouver l'énergie qu'elle a perdue depuis la mort de mon oncle Herman; et ma mère, dont la force d'âme est si grande, s'attendrit parfois à l'entendre, au point de nous étonner tous.

— Mais moi, dit la fiancée de Jean Bart, moi qui ai pris ta noble mère pour modèle, je n'en suis pas étonnée, car ce qu'elle éprouve, Agnès, je l'éprouve aussi.

— Marie a reçu de Dieu le don d'espérance.

— Elle est la charité qui vivifie.

— Elle est la foi qui touche et transporte.

— Marie a des rapports bien remarquables avec ton frère Jean, mon fiancé, que les fureurs de la guerre ne mettent jamais hors de lui, et qui songe, au milieu des plus sanglants abordages, à ménager ses ennemis. !

lA RACE HÉROÏQUE.

— Il a pris pour devise et pour règle les grandes paroles de Ruiter, son maître ; « Soyez terribles, mais soyez chétiens ! » Comme mon père et mon oncle, il estime que la plus belle victoire est celle qui coûte le moins de sang; et c'est surtout pour rendre la guerre moins cruelle, qu'usant de ruse, il seludie à vaincre en renard, malgré son cœur de lion.

— Tu le dépeins bien tel qu'il est ; mais, moi, comme mon cousin Charles, je suis véhémente, je m'emporte, je deviens furieuse. A Flessingue, si Ruiter les eût laissé fusiller, j'aurais blasphémé peut-être, après avoir prié de la foi la plus ardente. Jean ni Marie ne blasphémeront jamais.

— Chère sœur, dit Agnès en souriant, tu es loin d'avoir atteint ton modèle : ma mère n'a point de tels emportements.

— Ta mère est une femme accomplie. Je n'ai pas la présomption de l'égaler en sagesse ; pour être plus digne de l'amour de Jean Bart, j'essaye de l'imiter. Je tache de dompter mes inquiétudes, je comprime les battements de mon cœur, je dessèche mes larmes ; mais trop souvent le sang espagnol qui coule dans mes veines bouillonne malgré tous mes efforts; la fougue l'emporte : je deviens une lionne, quand je voudrais demeurer, comme Marie une fille toujours pieusement soumise aux volontés du Dieu mort sur la croix. »

— Nicolita, ma sœur chérie, dit Agnès en l'embrassant, si tu ressemblais moins à ton cousin Charles, Jean t'aimerait-il comme il t'aime?... et si Marie n'avait pas avec ma mère et mon frère Jean les rapports frappants que tu fais ressortir , Charles serait-il si sérieusement épris de cette adolescente bénie?...

La fiancée de Jean Bart fit un geste de surprise.

— Charles aimerait Marie Tugghe ! est-ce possible?

— Eh quoi ! tu l'ignorais encore, tu n'étais pas sa confidente ! et je trahis un secret...

— Ce secret m'attriste, mais il sera bien gardé ! Ah ! j'avais espéré, moi, que ce serait toi, mon Agnès, que Charles préférerait entre toutes !...

— Un jour, moi aussi, je l'avais espéré, murmura la sœur de Jean Bart en pâlissant. Un jour aussi, je fis mon rêve !... Il y a longtemps, déjà !... Mais le bonheur de Charles m'est plus cher que le mien. Chaque fois que je cause avec Marie, je l'entretiens de la reconnaissance filiale de Charles, de sa valeur, de ses nobles qualités ; je fais comme je le sens l'éloge de l'ami de mon frère, et par l'admiration je prépare son jeune cœur à lui donner son amour. Déjà Marie est touchée ; je m'en suis aperçue avec une joie douloureuse. Nicole, ma sœur, tu m'aideras désormais, tu me seconderas dans ma tâche...

— Ah ! s'écria Nicole émue jusqu'aux larmes, tu es bien la sœur de Jean et la fille de Catherine ! Et je me croyais forte, moi, moi qui suis aimée par celui que j'aime! Je me croyais forte, parce que je sais attendre sans frémir de ses nouvelles des combats! Toi, mon Agnès, tu as immolé ton cœur, tu sers celui qui te dédaigne.

— Il ne m'a jamais dédaignée, il m'aime comme une sœur et je le sers comme un frère, heureuse quand je puis lui dire : <r Mon ami, Marie sait quel grand courage vous venez de déployer ; Marie a été enthousiasmée par le récit de vos derniers actes de dévouement. Elle a tremblé pour vous. Elle admire votre valeur, votre générosité, elle aime votre intrépidité invincible ; elle

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'a prié pour vos succès!... » Il me remercie alors avec une chaleur que rien n'égale; il m'appelle son ange prolecteur ; il me témoigne une gratitude qui remplit mon âme d'une sérénité divine.

— Le sentiment du sacrifice accompli, dit Nicole en baisant les mains tramblantes d'Agnès.

— Et si des larmes coulent de mes yeux, ajouta la sœur de Jean Bart, ces larmes sont sans amertume, car j'ai résolu de me vouer à Dieu, dès que mon œuvre sera terminée, dès que Charles et Marie seront unis malgré les obstacles innombrables qui s'élèvent entre eux.

— Mais, s'écria Nicole, Charles est encore plus insensé qu'il n'est aveugle. Tu es belle autant que bonne, tu pourrais dès à présent être sa compagne, tu es la sœur de Jean Bart ; le même prêtre pourrait bénir nos deux unions, comme autrefois dans votre fartiille Agnès Jacobsen, dont tu portes le nom, épousa ton aïeul Michel Bart au même autel où se mariait Jean Jacobsen, son frère, le héros du Saint-Vincent. Tu aimes Charles d'un amour allant jusqu'à Pabnégation la plus sublime...

— Charles n'a plus mon amour, interrompit Agnès.

— Marie n'a pas encore treize ans, poursuivit Nicole ; son père est opulent, noble et, plus que pas un gentilhomme , imbu d'idées nobiliaires. Les obstacles que tu prévois sont invincibles. Ton frère, toi et moi, combinons nos efforts : ce sera pour le bonheur de tous.

— Mon frère, toi et moi, reprit Agnès avec fermeté, fût-ce pour notre malheur à tous, nous ferons le contraire, parce que Charles aime Marie.

— Ah ! vous courez à votre perte ! murmura Nicole affligée.

— Malgré ses idées nobiliaires, reprit Agnès, messire Tugghe a épousé une simple bourgeoise.

— Oui, mais avant de s'être laissé complètement éblouir par l'éclat de la cour.

— Il aime sa fille; il ne contrariera pas ses inclinations, il ne la traînera pas à l'autel comme une victime.

— - Marie ne voudrait jamais faire un mariage opposé aux volontés de ses parents.

— Dieu règne sur les cœurs et règle nos destinées. Je prie et j'espère. .

— Tu refuses le bonheur.

— Nicole, j'ai eu tort de t'avouer ma faiblesse. Depuis deux ans passés, Jean m'a tout dit ; depuis deux ans, je veux que Marie en vienne à aimer Charles plus encore que je ne l'aimais, non pas timidement et en secret, mais à ciel ouvert, comme la fiancée aime U fiancé, comme ma sœur Nicole aime mon frère Jean. Parlons de lui, parlons de toi; le jour de votre union approche, ma chérie. Oh ! je sens qu'elle ne tardera pas !

Agnès fit si bien quelle ramena le sourire aux lèvres de la brune Nicolita. Une heure entière s'écoula ainsi sous le péristyle vitré de la maisonnette Keyser.

Un cri de plaisir s'échappa enfin des lèvres des deux jeunes filles : Marie Tugghe accourait vers elles. Le chevalier, son frère, qui l'avait accompagnée, saluait de loin. Légère comme la colombe de l'arche, Marie volait apportant le rameau de l'espérance. Avant qu'elle eût parlé, Agnès et Nicole s'écrièrent à la fois :

— Elle vient, nous donner une nouvelle heureuse.

— La plus heureuse de toutes ! répondit Marie hale-

tante. Ils sont vainqueurs!... et M. Jean vous épouse cette semaine 1...

Marie se jeta dans les bras de Nicole, puis dans ceux d'Agnès. Mme. Guttiere, la veuve Keyser s'approchèrent. Le chevalier Tugghe ne priva point sa sœur du plaisir de donner les détails de la bonne nouvelle.

Précoce par l'esprit et par le cœur, l'adolescente bénie n'était encore qu'une enfant, sveltc et grande, à la vérité, pour son âge, mais en qui rien encore n'annonçait la vierge qui se transforme et s'embellit de beautés nouvelles. Nicole, méridionale d'origine, avait de bonne heure été jeune fllle ; Marie Tugghe, enfant du Nord, ne Tétait que par sa vive intelligence, sa grâce affable, son tact charmant et ses élans de généreux enthousiasme.

— Ils reviennent victorieux, — dit-elle, — et ramènent au milieu de leurs navires une frégate pavoisée qui fait l'admiration de % tous les marins : — un bijou, un joyau, une merveille, à ce qu'on assure. Votre cousin Charles a pris les devants avec une légère barque, car le vent est contraire ; il a tout raconté à mon père en notre présence ; il est maintenant chez les dames Bart. Moi, j'ai obtenu de vous être amenée. Nous irons toutes ensemble, mesdames, si vous le voulez bien, voir l'entrée du cortège triomphal.

— De bon cœur!.. — assurément!... — Mais quelle est donc cette admirable frégate pavoisée?

— La corbeille de mariage de Mme. Jean Bart, répondit Marie en souriant.

— Bravo ! fit Agnès.

NicoIe,avait rougi de bonheur.

— Pour que son cadeau de noces ne fût point abîmé,

us

poursuivit Marie Tugghe, M. Jean n'a pas voulu tirer un seul coup de canon et s'est arrangé pour cueillir ce bouquet à l'abordage avec son adresse habituelle.

— Les Hollandais, malheureusement pour eux, dit le chevalier Tugghe, ont opposé une résistance trèsvive, car on s'est battu plus d'une heure. Enfin ils ont été forcés de se rendre à discrétion. Les Armes de Dunkerque, la Dauphine et l'Alexandre, sont survenus, au ' bruit du canon, car si la Royale n'a pas voulu endommager votre corbeille, mademoiselle Guttiere , elle n'a pas ménagé de même les navires du convoi qu'elle escortait. Chacun a fait sa prise.

— C'est superbe ! s'écria la sœur de Jean Bart.

— M. Keyser n'a point parlé de lui, continua le chevalier; nous apprendrons plus tard qu'il s'est comporté en lion selon sa coutume.

— Malheureux enfant! murmura Mme Keyser.

— Chère dame, dit Marie, ne craignez rien ; le fils de la veuve est bien gardé par vos prières et par les nôtres ! Ce qu'il y a de plus charmant, Nicolita, c'est le nom de votre corbeille.

— Voyons!...

— Je vous le donne à deviner !

— Oh ! j'y renonce.

— Vous savez que V Aventure de Vami et / Amitié sont au nombre des premières prises de Jean Bart et de son ami Keyser ; mais cette fois, c'était à sa fiancée qu'il pensait avant l'attaque, et maître Vanburg lui ayant dit : « Ceci pourrait bien être le cadeau de noces, » M. Jean lui a répondu : a J'en ai X espérance 1 »

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— L'Espérance!... serait-ce le nom de ma frégate? s'écria Nicole (x).

— Tout justement, fit Marie.

— Allons donc bien vite au-devant d'elle et de mon brave fiancé !

Le vicomte de Flamignes, nommé lieutenant de vaisseau précisément à l'époque où le major de Kerlannic fut mis en retraite, venait d'arriver à Dunkerque, à bord du vaisseau où il avait fait ses premières armes. Il ne s'était ni bien ni mal comporté; il n'avait témoigné aucune crainte indigne d'un officier ; il n'avait fait aucune action remarquable, mais n'en était pas moins noté d'une manière excellente, car on le savait petitcousin de la marquise de Montespan et fort protégé.

Il allait repartir pour la cour, quand il se trouva sur

les quais, face à face avec le chevalier Tugghe, qui donnait le bras à la veuve Keyser. Mme. Guttiere, Nicole, Agnès Bart et Marie venaient ensuite.

Les trois dernières formaient un groupe charmant

Le vicomte n'aimait guère le chevalier Tugghe ; — mais attaché au port de Dunkerque où il reviendrait souvent, il tenait à ne point se fermer la maison du conseiller, dont la fille serait assurément, avant peu d'années, la beauté du pays. La brune Nicolita, la blonde Agnès, lui parurent d'ailleurs fort agréables. Il salua donc avec l'intention d'être supérieurement poli envers toutes ces demoiselles.

Le chevalier fut très-froid. Mme. Keyser et Mme. Guttiere trouvaient au moins fâcheux l'impertinent gen-

tilhomme qui s'avança i t d'un air dégagé , lorsque le bouillant Keyser accourut. Il était transporté de joie. J

a La mère de Jean Bart approuvait ses projets de mariage I L'armateur était ravi; l'intendant satisfait! On touchait au bonheur ! »

Sans même avoir aperçu le vicomte, Keyser embrassa successivement sa mère , sa tante , sa cousine Nicole et même la sœur de son matelot, Agnès Bart qui en ( rougit; puis il rougit à son tour en regardant Marie qui lui tendait une main fraternelle.

Le vicomte de Flamignes était froissé : — « Il daignait se montrer courtois , et un homme de rien usurpait son rôle au point qu'on ne prenait plus garde à lui. » Mal conseillé par son sot orgueil , il interpella Keyser avec hauteur :

— Monsieur le capitaine câpre , dit-il , vous pourriez saluer quand un lieutenant des vaisseaux du Roi se trouve devant vous.

— Qu est-ce à dire ? répliqua vivement Keyser. A la mor , mon navire salue les vaisseaux de Sa Majesté ; en rade , mon canot lève rames pour les officiers de la marine royale ; dans l'arsenal, à bord , chez le commandant ou chez l'intendant , je me conforme à la lettre des ordonnances ; mais ici , sur ce quai, je ne les connais plus, je ne vous vois pas et je ne vous saluerai point.

— Je suis en uniforme, vous me saluerez!

— Pas pour une bordée à mitrailles !

— Mon fils , calme-toi , disait Mme. Keyser tremblante.

Le chevalier Tugghe s'interposait :

— Monsieur le vicomte , par convenance pour ces

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dames , vous auriez dû nous épargner une scène si déplacée.

— Je ne fais rien de déplacé, monsieur le chevalier, et n'aime pas les leçons.

Nicole, Agnès, Mm? Guttiere étaient indignées* Marie , pour empêcher son frère d'aigrir le débat , se plaça devant lui.

— La paix ! au nom du ciel ! monsieur de Flamignes, dit-elle. Nous sommes pleins de joie ; ne nous attristez pas , de grâce ! Le retour de nos amis , une belle victoire, un mariage assuré, un double triomphe nous ravissent.

Le vicomte s'inclina, mais rencontra les regards étincelants de Keyser et les regards froidement dédaigneux du chevalier Tugghe; sa morgue l'emporta sur les aimables efforts de Marie.

— Capitaine Keyser, s'écria-t-il , ma plainte va être déposée aux bureaux delà marine; je vous ferai démonter de votre commandement.

— Pour combien de jours, s'il vous plaît? riposta Keyser avec ironie.

— Taisez-vous, insolent!

A cette insulte, Keyser fit un geste de menace. Marie, Nicole et sa mère l'arrêtaient à la fois. Il ne put résister à sa mère , à Marie surtout.

Agnès Bart et Mme. Guttiere priaient le chevalier Tugghe de se calmer aussi. Cependant il dit encore :

— En faisant démonter Keyser , monsieur le vicomte, vous rendriez grand service aux ennemis du roi !

L'intendant Hubert , qui achevait de lire le rapport des prises faites par Jean Bart et ses associés, répondit

presque dans les mêmes termes au petit-cousin de la favorite.

— Les Hollandais devraient par trop de remercîments à MM. les ofûciers des vaisseaux du roi, si , pour des questions d'étiquette tout au moins douteuses , des entraves pouvaient être mises à la course.

Il ajouta que le ministre ne l'entendait pas ainsi, que Charles Keyser personnellement venait de se signaler durant deux années consécutives, qu'il était immédiatement après son matelot Jean Bart réputé le meilleur des capitaines câpres , qu'il venait de rentrer au port avec une prise superbe , et qu'en conséquence M. le vicomte de Flamignes pouvait s'adresser au ministre si bon lui semblait.

— Je m'adresserai au roi lui-même, monsieur Pintendant.

— Comme il vous plaira , monsieur le vicomte ; quand j'aurai reçu des ordres , je les exécuterai , mais en attendant , Keyser continuera de commander conformément aux instructions de S. Exc. le ministre de la marine.

— Vous refusez donc de me rendre justice?

— Je refuse d'être injuste !

— Vous abusez de votre position , monsieur Hubert, s'écria Flamignes en trépignant.

— Monsieur le lieutenant , modérez-vous et sortez l

— Faquin ! murmura le vicomte.

— A la garde! cria l'intendant. Vous ne sortirez plus d'ici /monsieur, que pour aller en prison.

Le jeune vicomte, en dépit de son cousinage avec la marquise de Montespan , fut , sur la plainte écrite de l'intendant Hubert, condamné par le commandant de

la marine à dix jours de détention à bord du ponton d arrière-garde. Aussi était-il exaspéré contre les Keyser, les Tugghe, les Bart, contre l'administration de la marine , dont les empiétements devenaient intolérables , et contre le fils du Long-Vétu , Colbert , qui , prenant parti pour la roture contre la noblesse , donnait de jour en jour à ses gratte-papier une pire influence.

Si l'autorité militaire du port de Dunkerque ne faiblit point , car la fermeté de Colbert était connue et redoutée , les jeunes officiers du grand corps partagèrent l'irritation de Flamignes. Les capitaines câpres en souffrirent. Keyser notamment fut pris en grippe par la plupart de ces messieurs. Plusieurs querelles s'ensuivirent. L'intendant, se rappelant la fable dujpo* de terre, admonesta Keyser lui-même , et pour mettre un terme à des scènes de plus en plus fréquentes , exigea qu'il prît la mer. Messire Ignace Tugghe, toujours partial en faveur de la noblesse , approuva l'intendant. Jean Bart était attristé :

— A ma place , qu'aurais-tu donc fait? s'écria Keyser avec véhémence.

— J'aurais salué, comme désormais je salue toujours, dit Jean Bart. v

— Tu es trop timide.

— Je ne suis que prudent. Au large, serais-tu assez fou pour gouverner droit sur les écueils? Si la brise est contraire, louvoie! Si elle augmente, diminue de toile! Si tu ne peux faire route , prends la cape et arme-toi de patience ! Je vois la fin , je veux les moyens. Ce n'est jfas en te faisant des ennemis dans le grand corps que tu te rapprocheras de Marie Tugghe !

Keyser soupira en hochant la tête.

— Te voici forcé de partir , tu ne seras plus le témoin^ de mon mariage, tu vas nous manquer à tous , et tu seras privé de passer une grande journée de bonheur avec l'enfant que tu aimes. Pourquoi ? Parce que tu refuses à un sot un salut banal qui n était pas encore obligatoire , mais qui Test devenu depuis !

En effet, tout en envoyant le vicomte de Flamignes aux arrêts forcés, le commandant de la marine fit ordonner par l' intendant aux capitaines , officiers, maîtres et marins câpres, marchands ou corsaires, de saluer à l'avenir, en quelque lieu que ce fût, les ofOciers des vaisseaux du Roi en uniforme. Ceux-ci de leur côté , à' leur très-grand dépit, reçurent Tordre de ne jamais sortir sans les insignes de leur grade. Us y manquèrent, furent punis , et d'autant plus vexés. Lorsque , pour aller en parties joyeuses , ces messieurs , qui eussent si volontiers endossé l'habit de murailles , étaient forcés d'y reûoncer, on les entendait demander à leurs valets :

— Mon justaucorps Keyser , mon chapeau Keystr f mes épaulettes Keyser.

L'affaire fit donc grand bruit à Dunkerque ; elle en fit même à Paris et à Saint-Germain. Le vicomte intrigua auprès de sa cousine , qui épousa chaudement la querelle. Heureusement pour l'intendant Hubert , l'impérieuse marquise venait d'irriter le Roi , qui la bouda , ! ne voulut rien entendre , et donna cartes blanches à son ministre. Le vicomte de Flamignes fut envoyé à Toulon et embarqué pour l'île de Candie. Mais dans les bureaux remplis de créatures de la marquise de Montespan, des traces indélébiles restèrent au dossier de Charles Keyser, qui fut noté comme « indiscipliné, très-mauvaise tête, adversaire systématique dé la noblesse, hostile

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aux officiers de cour, et, qui pis est, protégé d'Hubert. » Or, l'intendant de Dunkerque avait peur ennemis naturels tous les ennemis de Colbert , le petit-fils du marchand de laine à l'enseigne du Long- Vêtu.

A la vérité, le Roi s'étant servi de Colbert lai-mêtoe pour éloigner de la cour le marquis de Kontcspan , le fils de Long-Vêtu cessa d'être mal vu par la coterie de la favorite. Vivonne son frère, les Rochechouart, les Sîortemart, les Flamignes , les de Lorze , surent gré au contrôleur général de son intervention dans une affaire si délicate.

Colbert, pour avoir, en cette occasion , obéi noûsans répugnance, trouva plus d'appui contre les mesées de Louvois que ne lui en avaient valu jusqu'alors ses prodigieux services , ses incessants labeurs , sa vaste intelligence, son génie qui conjurait les embarras du royaume, ses puissantes conceptions financières, industrielles, commerciales et maritimes, son intégrité puritaine, son grand caractère politique et ses vertus privées. On daigna le traiter d'égal à égal. Sesfilieset son fils Seignelay cessèrent d'être regardés comme des parvenus. Enfin, l'on commença d'admettre que leur alliance n'aurait rien de trop bas pour la maison de Rochechouart.

L'intendant Hubert de Champy-Descluzeaux, devenu grand admirateur et sincère ami de Jean Bart, échappa par contre-coup à une disgrâce imminente ; mais Charles Keyser , l'insolent petit câpre , fut nécessairement sacrifié. 1

Cependant , — à son grand regret pour la première fois, — le matelot de Jean Bart prenait le large , de

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compagnie avec les frères Jacobsen, Pitre Lassep et plusieurs autres capitaines corsaires qui s'étaient trop vertement prononcés contre les officiers du Roi.

Entrant dans les vues de l'intendant Hubert , qui voulait , autant que possible , apaiser les esprits , messireTugghe et les armateurs ses associés donnèrent à leurs navires Tordre de tenir lâ mer cinq ou six mois. Durant une si longue absence , la querelle serait évidemment assoupie , grâce aux départs des vaisseaux du Roi et aux fréquentes mutations qui ont lieu dans la marine. Jean Bart consulté indiqua un plan de campagne , et Keyser, choisi par ses camarades pour en diriger l'exécution , partit en jurant de se venger sur les Hollandais de l'outrecuidance des muguets de cour.

« La prise de f Espérance , a dit un historien , fut pour Jean Bart de bon augure , car treize jours après, étant alors âgé de vingt-cinq ans et quatre mois, elle lui servit de cadeau de noces pour Nicole Guttierc, qu'il épousa le 3 février suivant. » — On voit par Pacte de mariage que le capitaine Willam Doom remplaça comme témoin Charles Kevser alors en course.

Dans la grand' salle pavoisée de pavillons pris à l'ennemi, on but aux absents : A Cornil et à François qui , avec le Coq de Bruyère , pourchassaient dans les deux Indes les gros vaisseaux de la compagnie hollandaise , — à Charles Keyser, aux cousins Jacobsen et à leurs compagnons qui, dans la mer du Nord, portaient des coups terribles aux grandes pêches de l'ennemi.

Marie Tugghe , fêtée par Agnès et par la nouvelle mariée, ses deux meilleures amies, charma la famille et parvint même à distraire les ennuis latents de la pau- Tre mère de Charles.

— Son cœur est avec nous , disait-elle, comme nos vœux sont avec lui. Son absence , qui nous chagrine tous aujourd'hui , sera, je le sens, un bonheur. Il va se distinguer en première ligne et prouver qu'il sait, au besoin , être renard autant que lion. Avant-hier, quand il vint prendre congé de mon père , je lui ai bien recommandé tout bas, en votre nom, chère amie , de ne rien faire que M. Jean Bart ne fît à sa place. Il me l'a juré, pour l'amour de vous , en me baisant la main comme si j'étais sa dame.

— Aussi bien, tu Tes, je t'assure! dit Agnès Bart que Nicole approuva.

— Je ne suis qu'une petite fille , lui ai-je dit encore, poursuivit Marie en sotfriant , mais obéissez-moi en vrai chevalier. Il a paru enchanté , madame. Tranquillisezvous donc ; votre Charles sera brave comme toujours , mais sans témérité, sans folie, et il nous reviendra couvert de toute la gloire qu'il mérite.

— Elle s'exprime comme si nous l'avions nourrie de notre lait, dit la mère de Jean Bart à sa soeur Martine.

— Mesdames , répondit Marie Tugghe , je suis nourrie de vos exemples et de vos paroles.

Au mariage de Jean Bart et de Nicole Guttiere assistèrent un grand nombre de personnages marquants.

Vauban , alors brigadier des armées du Roi , y parut accompagné de ses ingénieurs principaux; l'intendant Hubert tint à cœur de s'y montrer , ainsi que divers administrateurs de la marine ; enfin le corps royal des officiers de vaisseau ne s'abstint pas autant qu'on pourrait le supposer.

L'état major de la marine était partagé dès-lors , comme il le fut jusqu'au règne de Louis XVI , en deux

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catégories très-distinctes. En somme, les officiers de cour , plus tard dits talons rouges, de la fâcheuse variété du vicomte de Flamignes , n'y furent jamais qu'une minorité, turbulente, impertinente, et trop influente, il est vrai ; mais la majorité se composait de cadets de province qui, pour être gentilshommes, n'en étaient pas plus protégés et ne devaient leur avancement qu'à leurs excellents services.

Les admirateurs et partisans de Colbert , de Duquesne, du petit Renaud d'Eliçagaray, inventeur des galiotes à bombes, les hommes du caractère du vieux major de Kerlannic honoraient déjà comme il devait être honoré le jeune capitaine Jean Bart, fils et petit-fils de* marins illustres dans le pays. Ils n'eurent garde d'oublier l'invitation de la famille , et peut-être même s'y rendirent-ils avec d'autant plus d'empressement que j l'affaire de Keyser avec le cousin de la favorite était plus récente et plus scandaleuse.

Messire Tugghe, sa femme et leur fils le chevalier ne i pouvaient manquer à une réunion où ils ne comptaient que des amis.

— Il est bon que la race des héros se perpétue, dit le conseiller à la jeune mariée.

— Madame , vous épousez la gloire et la loyauté , ajouta le chevalier Tugghe.

— Chère Nicolita , dit Mme Tugghe , personne ne fait des vœux plus sincères que les miens pour le bonheur de la famille dont vous êtes si digne de porter le beau nom.

— 0 ma mère, combien c'est vrai! s'écria Marie avec son enthousiasme juvénile. C'est le plus beau nom du monde I *

La RACE HÉROÏQUE.

La fière Catherine et Mme Guttiere embrassèrent tour à tour l'adolescente bénie , tandis que les nouveaux époux recueillaient de toutes parts de semblables félicitations.

Ce soir-là , après avoir dansé , gambadé et folâtré à faire frémir l'équipage de la Royale qui se gaudissait dans la cour, maître Vanburg s'endormit d'un sommeil guilleret sous le hangar aux ustensiles. La chronique assure que ce fut pour avoir porté avec une ardeur trop persévérante la santé des nouveaux époux. De tous les matelots de toutes les Flandres , il était pourtant le plus sobre ; mais la joie enivre, et d'ailleurs une fois n'est pas coutume.

A son réveil , il prétendit n'avoir cessé de voir en songe des Espérances pavoisées de toutes les formes et de tous les rangs : brigantins , frégates , vaisseaux , coffrets et corbeilles, Espérances à la voile, à l'aviron, à l'ancre, sur les chantiers , dans le port, en rade» eu paradis ; il n'ayait rêvé qu Espérances.

loO JEAÎJ BART ET CHARLES KJEYSERi

NOBLES CCEURS.

De son ennemi protégeant ln cendre^ Duquesne pleurait quand il faisait rendre Au corps embaumé du vieux Butter Les plus grands honneurs qu'on rende sur mer/' G. L. (Poèmes et chants marins.)

Le froid était piquant , la brise de sud-ouest sifflait avec violence, l'on entendait la grosse mer battre comme mille marteaux les jetées et les remparts de Dunkerque. Dans la vaste cheminée de la grand' salle , un bon feu était activement entretenu par les soins de maître Vanburg , heureux de n'être à terre qu'un modeste serviteur, lui qui au large avait si souveot pris part aux plus importantes délibérations; car, parmi les corsaires de ce temps , il était rare qu' avant la campagne ou même avant le combat, les opérations ne fussent pas discutées en commun ; mais ensuite on obéissait aveuglément au capitaine ou au chef des navires combinés.

Sur les genoux de Nicole se jouait un enfant blond qui portait les noms des absents François et Cornil , ses oncles, dont on n'avait pas reçu de nouvelles depuis plus d'une année. On savait seulement que le Coq de Bruyère avait dû être démoli et que les deux cousins naviguaient désormais de conserve sur deux vaisseaux enlevés aux Hollandais aux abords de Surinam.

U RACE HÉROÏQUE. 4 5f

Tout en filant, l'aïeule et marraine du petit garçon* la mère de Jean Bart, chantait, pour l'endormir, la vieille complainte flamande des Renards de la mer. Martine, silencieuse, songeait à ses fils, tous quatre marins à l'exemple de leur frère aîné, tous quatre à la mer. La tempête grondait; elle n'entendait que la tempête. Catherine avait aussi quatre fils au large , et les deux derniers bien jeunes encore : treize et quinze ans. Elle ne paraissait pas inquiète. Sur ses trois filles , la seconde s'était mariée à un Kerlynck, corsaire de race ; la plus jeune faisait son noviciat de religieuse au couvent de la Miséricorde ; Agnès l'aînée demeurait avec elle. »

Agnès venait de poser sur la table des pipes et un pot de bière pour Jean Bart et son matelot Charles Keyser, réduits à l'inaction depuis six grands mois par la paix de Nimègue, conclue le 10 août 1678. La gracieuse jeune fille prit place auprès d'eux:

— J'ai vu Marie, dit-elle à demi-voix ; je lui ai parlé des promesses du marquis de Vauban, des excellentes dispositions du ministre et de nos espérances. Elle en a tressailli de plaisir. Ne soyez donc pas triste ainsi , ami Charles ; elle vous aimera.... Elle vous aime, courage !...

— Ce n'est pas le courage , mais la bonne fortune qui lui manque ! murmura Jean Bart.

— Agnès , ma sœur, mon amie ! dit Keyser devenu radieux, vous remplissez mon pauvre cœur de joie. Marie pourrait m'aimer! vous le pensez, vous me le dites!... Oui, j'aurai du courage, de la persévérance, de la résignation ! je ne me lasserai jamais !..

— Ah ! maudits soient l'argent et les titres , s'écri*

Jean Bart, puisqu'il ne suffit pas d'être le plus brave f le plus loyal des hommes pour mériter le bonheur. ^ — Matelot, dit Keyser, tu oublies donc ce que tu me dis de toi-même , dès le premier soir : — a La richesse et la noblesse peuvent être conquises par l'épée. » — Tu me citais de nombreux exemples , tu me remplissais d'espoir.

— Je comptais sur la guerre et sans les intrigants de cour!

— Nous aplanirons les obstacles , disais-tu.

— Je n'en désespère pas encore ! Tu sais que j'y travaille ; mais je crains ta bande d'ennemis !

» — Il revient d'une course comme je n'en ai jaiûais faite, moi ! continua Jean Bart en se levant. . — Matelot , tu exagères , interrompit Keyser.

— Six mois de croisière sur les côtes de Zélande , de Danemark et de Norvège ! disait Jean Bart en arpentant la salle à grands pas. Avec quatre navires qui ne se séparèrent jamais , malgré les brouillards, les courants et les coups de vent de l'équinoxe , il détruit toutes les pêcheries de l'ennemi jusqu'au Spitzberg , le bout du monde I II prend ou rançonne cent bâtiments hollandais, gagne deux grands combats , se répare à l'étranger puisqu'on le bannit d'ici , repart de Drontheim, enlève trois frégates, fait cinq cents prisonniers, et, auretour,... Irien ! pas un reraercîment du ministre , pas même la certitude qu'une pareille campagne soit connue ! Moi , pendant ce temps-là, je me chauffais les pieds en fumant ma pipe ; je prolongeais doucettement ma lune de miel auprès de mon excellente Nicole ; je faisais l'amour et prenais du bon temps. Enfin Keyser m'arrache à cette paresse, nous filons au large ; il prend, après une heure

Là RACE HÉROÏQUE,

dccombat, les Ârmei de Hambourg, beau navire chargé de poudre d'or...

— Mais tu t'en es rudement mêlé ! dit Keyser

— Il enlève à l'abordage le Lévrier, de 12 canons , puis dix navires de charge...

— Mais tu commandais, dit Kevser en souriant.

— Nous rencontrons quatre busses et notre vieux brigantin le Canard Doré du bonhomme Svoelt. On se reconnaît à travers la fumée , on met bas le feu, on fraternise , on s'embrasse. Beau temps , belle mer, jolie brise; en fait de morts et de blessés, il n'y eut cette fois que les dindons et les bouteilles. On boit à Nicolita, on boit à notre mariage, à la bonne mère Svoelt , aux Bart, aux Keyser, aux Guttiere. Quel heureux moment! un vrai retour de noces !

— Si jamais des ennemis furent amis , dit maître Vanburg , c'est bien ce jour-là ! Nous trinquions à la paix , mesdames ; le père Svoelt en pleurait comme la fontaine de Saint-Eloi.

— Il y eut pourtant de vraies larmes dans nos yeux, reprit Jean Bart , quand nous en vînmes à parler de la mort du grand Ruiter!... Français et Hollandais, tous tant que nous étions , nous demeurions tristes en pensant à notre maître.

— Au plus glorieux , au plus généreux des hommes de mer ! dit Keyser avec enthousiasme.

— Au brave Ruiter, s'écria Catherine, au juste qui vous fit grâce , mes chers enfants. Que Dieu ait son âme!

Nicole frémissante embrassa son petit garçon presque endormi. •

JEAN BART ET CHARLES KEYSERi

— Ce qui diminue mon chagrin , poursuivit Jean Bart avec une pieuse émotion, c'est la conduite de notre grand Duquesne et les ordres donnés à cette occasion par le roi de France. La frégate qui portait le corps embaumé de Ruiter est prise par les Français. Duquesne se rend à bord, se met à genoux devant les nobles restes de son ennemi , médite , prie , pleure , et dit à ses officiers : « Gloire au grand homme qui a trouvé la mort au milieu des hasards qu'il a tant de fois bravés ! » Puis il fait délivrer un sauf-conduit au navire hollandais en disant au capitaine Kallemburg : a Monsieur, votre mission est trop respectable pour qu'on vous arrête. »

— Très-bien ! interrompit Keyser ; mais, si Duquesne se fût conduit autrement , il n'aurait pas été digne delà profonde estime de Ruiter lui-même , à qui moi j'ai entendu dire : « De tous les ennemis de ma patrie, Duquesne est le seul qui me paraisse redoutable. »

— Pavillon en berne, la flamme à mi -mât, poursuivit Jean Bart , le cercueil flottant passe devant le front de l'armée navale de France. Duquesne veut que tous les pavillons, jusqu'au sien, s'inclinent, que tous les canons saluent et qu'on rende à son rival de gloire les honneurs refusés mille fois aux princes et aux rois même alliés. Louis XIV, en apprenant cette grande cérémonie, s'émeut à son tour. On lui représente que la mort de Ruiter le délivre d'un ennemi dangereux ; il répond « qu'on ne peut s'empêcher d'être sensible à la perte d'un grand homme , » et il ordonne que si la frégate funéraire passe en vue des côtes de son royaume , tous les forts abaissent aussi leurs drapeaux et que les canons de terre ou de mer saluent comme ont salué ceux du

U RACE HÉROÏQUE. (Stt

vieux Duquesne (1). Le Havre , Dieppe, Calais et Dunkerque ont suivi , vous le savez , cette consigne royale. Quand je le dis au père Svoelt, il faillit ne pas me croire; mais il sait que je n'aime pas les menteries, et d'ailleurs dix de ses propres matelots s'étaient précisément trouvés à bord de la frégate. — « Votre méchant Roi , me répondit-il , a donc encore quelque chose de bon ! — Ne parlons pas politique , mon cher capitaine; buvons au plaisir de nous revoir après la paix, à Flessingue , à Dunkerque ou ailleurs. Dunkerque serait le mieux; \enez-y avec votre excellente femme ; vous y serez les bien venus et les bien reçus, j'en réponds, par tous ceux de nous qui vous connaissent et par celles qui ne vous connaissent que de nom. »

— Très-bien ! Jean , très-bien ! dit Catherine

— Il nous le jura verre en main. Voici la paix que je donne aux diables surtout par amitié pour toi , mon brave Keyser. Attendons-nous à voir débouquer ici , un de ces quatre matins, le bonhomme et la bonne femme Svoelt.

— Quel plaisir j'aurai à leur faire embrasser mon gros François Cornil ! s'écria Nicole qui achevait de coucher l'enfant dans son berceau.

— La course a ses bons moments de toutes les manières, comme vous voyez, reprit Jean Bart. Le plaisir de faire de belles prises et celui de vaincre ne sont pas les seuls; n'est-ce pas , Keyser ?

— Non, certes! la cordialité, l'amitié, l'amour même,

(1) Lion Guérin — Les Marins illustres de la France t à Yav~ ticle : « Le grand Ducjucsae. \ ^xi)

cousine Nicole , font campagne avec les gens de cœur !

— Cependant , dit Jean Bart commuant son récit , les quatre busses et le Canard Doré ne pouvaient rester à demeure au milieu de nous sur la mer jolie. Il fallait sauver les apparences ; on dresse procès-verbal de la rencontre, et nous faisons semblant d'avoir rançonné les Hollandais : — « rançon en vin d'Espagne et poulets à la broche!... » Là-dessus , au nom de Sa Majesté, nous sommes très-sévèrement rappelés à Tordre. Moi qui commandais, on se borne à me réprimander; mais on prive de son commandement Keyser, qui n'était que second.

— J'avais déjà été averti deux fois, dit Keyser; les rançons sont interdites.

— Je me déclarais seul responsable ; je prenais sur moi toute la faute , si faute il y a... et Ton ne me punit point, et Tonte punit! Enfin cette injustice te prive de la plus heureuse des campagnes !...

— Au fait ! dit maître Vanburg, profitant d'une pause de Jean Bart hors d'haleine , jamais on n'a vu et on ne verra course pareille. Nous détruisîmes six centsoixantedix navires de pèche (1), sans compter deux convois battus et la frégate la Bergère enlevée à l'abordage.

— Il fallait bien détruire puisqu'il était défendu de rançonner; mes prisonniers trop nombreux me gênaient, nous rentrâmes donc à Dunkerque, Bientôt nous repartons ensemble, matelot, toi sur la frégate l'Alexandre , moi sur la Palme. Tu nous étonnes par tes manœuvres

(1) Ce chiffre incroyable de six cent soixante-dix navires est authentiquoment relaté dans les lettres de noblesse conférées à Jean Bu : au 1694.

tA RACE HÉROÏQUE.

et ton courage de lion , tu te multiplies , tu fais des merveilles , et qui est récompensé ? — moi seul !

— Tu oublies , dit Keyser, que toi seul avec ta petite frégate, tu pris le vaisseau le Neptune de trente-six canons.

— Tu en aurais fait autant !

— Peut-être, répondit gaîment Keyser, mais la chaîne d'or que te fît envoyer le Roi t'était mille fois due...

— Et à toi dix mille 1 repartit Jean Bart avec emportement.

Il avait perdu son calme habituel. Enumérant d'un ton de colère les exploits de son ami durant les années suivantes , il ne tenait aucun compte des siens. De la fin de 1676 jusqu'à la paix de Nimègue , il avait fait cependant une foule d'importantes captures. En 1676 seulement , on en compte cinq portant ensemble soixantedix-sept canons. Il fit moins de prises en 1677, car il passa près de la moitié de l'année avec sa chère Nicole qui lui donnait un fils. En 1678 , quoiqu'il eût débuté par une rafle magnifique, il ne se surpassa point non plus, car il fut longtemps retenu à terre par Pétat maladif de sa femme et de son enfant. Mais à partir du mois de juin , il recommença vaillamment à bord de la frégate le Dauphin. De conserve avec Keyser et Soutenuie, il livre un combat mémorable au Scherdam , a le. visage et les mains brûlées, et les deux jambes grièvement blessées par un boulet de canon. Sa frégate criblée est hors de service. A peine rétabli , on le voit en monter une autre, le Mans, avec laquelle, les 7 et 31 juillet, il fait de nouvelles captures.

Maître Vanburg, Nicole , Agnès eussent pu lui rap-

< &Ï JEAN BAftT ét (HURLES KEYSÉl

peler cette série d'exploits ; mais o était de Keyser qu'il s'agissait , Jean Bart ne voulait louer que Keyser.

— Pendant que mes soucis de père et d'époux me retenaient ici , que faisait cet infatigable batailleur? On parle du Neptune : il s'emparait du Prince d'Orange , de cinquante canons ; il reprenait, en vue de la flotte hollandaise, nos cousins Jacobsen, qu'on emmenait prisonniers avec leurs navires ; il se risquait dans PEscaut et terrifiait l'ennemi, qui, complice de l'injustice génénéiale, m'attribue à moi des traits d'audace dont il est seul capable...

— Matelot 1 matelot! assez!.. t Tu commences a mentir ! dit Keyser vivement ému.

Jean Bart, sorti de son calme extraordinaire, devenait indomptable ; il n'entendit même pas.

— Car c'est moi, toujours moi , qui profite ! Moi qui suis populaire à Dunkerque, vanté à Versailles, brûlé en effigie à Ostende , réputé diable de mer à Flessingue et à Rotterdam ! Moi ! moi qui suis un paisible bourgeois restant à terre ; moi qui t'ai pour compagne, ma bonne Nicole , et qui ai le bonheur d'avoir un fils ! Eh! que m'importent les honneurs, la noblesse, la richesse!... Rien ne me manque à moi de ce dont il a besoin !

— Pourquoi donc cela, Jean? demanda la fière Catherine d'un ton presque sévère.

Jean Bart interdit s'arrêta court ; il baissa les yeux comme un enfant pris en faute , car Nicole et Agnès, seules encore , avaient la confidence de l'amour profond de Keyser pour la fille du noble messire Tugghe , chevalier des ordres du Roi.

v 4 La race héroïque* 489

— Jean , répéta Catherine, avec fermeté, tu ne me réponds pas !

— Pardonnez-moi, ma mère! dit-il en balbutiant . ceci n'est plus mon secret.

— Mon fils , la gloire de notre maison m'est trop chère pour que je permette qu'on dédaigne des honneurs mérités au prix du sang ! Je veux bien que les Bart restent pauvres ; je voudrais qu'ils fussent nobles comme ils méritent de l'être, et qu'on ne les vît point obligés de se découvrir devant des gentillâlres sans valeur. Tu es indigné des injustices faites à Keyser, je partage ton indignation , mais je suis indignée aussi de l'injustice sans fin faite aux fils et aux petits-fils de ton père, de ton oncle, de tes aïeux morts pour leur patrie! Sommes-nous donc cles mercenaires à qui doivent suffire au large des rafles de bateaux marchands , à terre un petit bonheur de bourgeois ! L'illustre Duquesne, dont le père, qui est mort dans cette chambre, ne valait pas mieux que le tien, Duquesne est marquis et grand sei,. gneur, c'est bien fait !... Mais pourquoi les fils de Cornil et d'Herman restent-ils exposés aux avanies des vicomtes de Flamignes ?... à quoi bon vivre et mourir en héros ? Ouvrons boutique , faisons-nous drapiers , vendons de la toile et de la laine !. .. Par la mémoire de mon mari et de son frère, nous vendons du sang et on nous le doit payer en gloire !

Martine, qui n'avait encore riea dit, se leva, posa la main sur l'épaule de sa sœur et dit avec un effort suprême.

— Elle a raison I Jean Bart pâlit :

— Ma tante, ma mère, je ne parlais pas de nous ! dit-il en balbutiant.

Charles Keyser s'avança impétueusement alors :

— Ecoutez ! s'écria-t-il , car je n'ai de secret pour aucun des amis qui m'entourent. Ecoutez , vous comprendrez son sentiment fraternel. J'aime Mlle Marie Tugghe !

Ces mots, prononcés d'une voix retentissante , réson naient encore lorsque Marie elle-même ouvrit la porte :

— J'ai entendu, dit-elle en rougissant, mais je ne crains pas d'entrer !

Marie et Catherine se rassirent ; François Cornil dormait dans son berceau ; maître Vanburg, singulièrement ému, demeurait accroupi dans l'angle de la vaste cheminée. Agnès et Nicole coururent à leur jeune amie, dont la présence à pareille heure était au moins extraordinaire.

— Il ignorait que tu pouvais l'entendre , dit Agnès en lui tendant la main.

— Il n'a parlé, ajouta Nicole, que pour justifier mon mari que sa mère et sa tante blâmaient.

Keyser se cachait la figure entre les mains , mais Jean Bart souriait maintenant.

— Mademoiselle, dit-il, vous rougissez, et il tremble pour la première fois de sa vie ! Mon brave matelot s'est assez moqué de ma timidité lorsqu'au bout de quatre ans je lui avouai mon amour pour Nicole. Comme autrefois il eut le courage de parler, c'est à moi de parler aujourd'hui : c'est à moi de vous dire ce qu'il ressent et de vous expliquer pourquoi il n'a pas craint de le déclarer ici tout haut... à ma mère et à ma tante, — d'assez discrètes personnes , à coup sûr t — et devant

maître Vanburg, qui , pour le moindre de nos secrets donnerait cent fois sa vie.

— Ah, mon capitaine , comme vous parlez bien ! dit Yanburg.

Appuyée sur Agnès et Nicole, Marie Tugghe belle de pudeur , belle d'émotion , belle enfln de cette beauté virginale queKeyser avait rêvée autrefois et qui s'épanouissait désormais dans toute sa plénitude ; Marie, non plus enfant, non plus adolescente, mais jeune fille, et citée entre toutes les jeunes filles de Dunkerque comme la plus accomplie, — lis purpurin aux pétales-d'or, blonde rose sans épines , fleur de printemps aux grands yeux bleus, aux lèvres entr'ouvertes par un céleste sourire, —regardait Jeap Bart avec douceur et disait d'une voix mélodieuse :

— Je ne reproche pas à M. Charles d'avoir choisi des confidents indiscrets.

— Tant mieux, mademoiselle, reprit l'ami de Keyser. Mais encore faut-il que vous sachiez tout; j'étais grondé pour m'être vanté d'avoir assez de bonheur et pour lui avoir souhaité, à lui seul , le grade, le rang, les titres qui pourraient assurer le sien, si pourtant vous daigniez jamais y consentir. J'étais triste, car, depuis bien des années, ma mère ne m'avait adressé de paroles sévères ; il a vu mon chagrin, il a voulu me consoler, et franchement il y a réussi au delà de toute espérance, puisque la main de Dieu vous conduisait ici pour l'entendre.

— Votre digne ami vous a consolé, monsieur Jean ; il a bien fait ! murmura Marie avec un trouble extrême.

Keyser, dont le cœur battait violemment, osait enfin la contempler et frémissait d'espoir.

— Nous savons , reprit Jean Bart , que les rois ont

Uî »ÀHi BART ET CHARLES KEYSER.

souvent élevé au premier rang de la noblesse de simples officiers de fortune , de simples corsaires tels que nous. Sans parler de mon aïeul Jacobsen, sans parler du grand Ruiter, que les rois d'Espagne ont comblés de dignités, en France les exemples abondent. À Dieppe, nous avons les Duquesnc, que citait nia mère; à Marseille, lesPolain de Lagarde et les Paul ; à Saint-Malo , les Porée. Dunkerque est oublié jusqu'ici ; mais les Kcyser , mademoiselle , et les Bart , ma mère , mériteraient de ne l'être point, (xn).

— A la bonne heure , mon fils , dit Catherine ; j'ai compris. Tu peux donc ajouter maintenant que la véritable noblesse n'est point celle que confèrent les rois.

— Madame, dit alors Marie Tugghe avec une douce fermeté, il est inutile de m apprendre cela !

Puis, achevant de se maîtriser :

— Mon père a reçu tout à l'heure des plis de la cour. Je viens pour avoir le plaisir de vous remettre moimême ceux qui vous concernent; veuillez en prendre connaissance avant le retour de mon frère qui m'accompagnait et qui va revenir.

Une lettre aux armes du marquis de Vauban, maréchal de camp, commissaire général des fortifications, et un paquet au sceau de l'Amirauté de France furent remis par la jeune fille à la mère de Jean Bart. L'une et l'autre portaient pour suscription : Au capitaine Jean Bart , lieutenant des vaisseaux de Sa Majesté.

— Ah ! dit Catherine , le Roi prend donc mon fils à son service...

— Est-ce tout? interrompit Jean Bart avec anxiété. Encore moi seul ! . , . Voyons pourtant ! , , ,

Il brisa le sceau de l'Amirauté, ne trouva sous l'enveloppe que sa propre nomination, et la jeta brusquement sur la table. Puis, comprimant sa colère de crainte de mécontenter encore sa mère et sa tante Martine, il se tint dans l'ombre, fronçant les sourcils, serrant les dents, crispé d'indignation comme s'il avait vu commettre une lâcheté à son propre bord.

Maître Vanburg souriait. Nicole , Agnès et Marie, venaient de s'asseoir.

Keyser lut à haute voix :

« Aujourd'hui, 8 du mois de janvier 1679, le Roi étant à Saint-Germain et voulant commettre des personnes capables et expérimentées au fait de la guerre et de la navigation pour faire les fonctions de lieutenants sur ses vaisseaux de guerre, et sachant que le sieur Jean Bart a toutes les qualités nécessaires pour bien s'en acquitter , Sa Majesté l'a retenu , ordonné , retient et ordonne lieutenant d'un de ses vaisseaux, sous l'autorité de M. le comte de Vermandois, amiral de France, etc. . . » (l).

— Moi ! moi seul ! . . . reprit encore Jean Bart, réduit par son profond respect filial à ne pas compléter sa pensée ; mais ses gestes et la violence avec laquelle il se mit à marcher dans la salle trahissaient trop clairement ses impressions.

Sa sœur Agnès , sa jeune femme, ne l'avaient jamais vu dans un semblable état de fureur; elles voulurent se lever. Catherine les devança , qu'allait-elie faire ? Nicole , malgré sa tendresse , resta immobile. Marie , at-

(1) Textuel.

tristéc d'être venue pour porter une heureuse nouvelle ainsi reçue, rencontra le regard de Keyser, vit dans ses yeux une généreuse satisfaction, et lui sourit avec mélancolie. Keyser en frémit de joie. Maître Vanburg avait philosophiquement repris son soufflet : « Après grand vent, petite brise! après les brouillards , le soleil! » Martine et Agnès ne voyaient que Catherine allant à son fils, qu'ell embrassa comme une mère dont le jeune enfant a le cœur gros. La fière matrone le prenait par la main, l'attirait doucement et, le faisant asseoir à côté d'elle, lui appuyait la tête sur son sein.

— Pleure, mon pauvre petit, disait-elle en le caressant. Je t'ai grondé trop fort tout à l'heure. Ton matelot est aussi notre 'fils, tu le sais bien. . . Soulage ta peine, Jean, mon brave garçon, cœur d'or, cher enfant. . . Va, pleure, je te le permets.

— Ah ça, matelot ! s'écria tout-à-coup Keyser, veuxtu donc changer ma joie en tristesse? Te récompenser, c'est me récompenser, moi, puisque nous ne faisons qu'un.

Jean Bart, dont la fureur s'était calmée dans les bras maternels, leva le front, et avec un mélange de timidité filiale et de fermeté virile :

— Si ma mère y consent, dit-il; je n'accepterai ce grade que le jour où tu le recevras aussi ! Et elle y consentira, car mon père n'eût pas accepté pour lui ce qu'on aurait refusé à mon oncle Herman, son matelot. Vous dites que Charles est votre fils aussi! . . Pourriez-vous m'ordonner de faire autrement que ne faisaient les frères Bart , Herman et Cornil? Leur vie, leurs combats, leur mort, leur gloire furent les mêmes. Nous continuerons comme eux, mon frère Charles et moi. . . N'est-ce pas justice?

Martine dit alors d'une voix ferme :

— Jean a raison, ma sœur.

— Pardonnez-moi , madame! s'écria noblement Keyser; il acceptera parce que je le supplie d'accepter, moi ! Nicole ma cousine , Agnès ma sœur , vous m'aiderez . . .

Si rapide que fut le regard dirigé par Keyser du côté de Marie, Agnès et Nicole comprirent ; elles comprirent que la nouvelle position de Jean Bart pourrait tôt ou tard être utile à l'avenir de Charles lui-même , et par suite à son amour.

— Mes enfants , dit Catherine , la lettre de M. de Vauban nous laisse peut-être quelque espoir.

— Lis ! s'écria Jean.

Au milieu d'un silence profond , Keyser rompit le cachet et lut :

k « Mon brave capitaine , j'ai obtenu sans difficultés aucunes votre nomination au grade de lieutenant devaisseau. Le ministre , le Roi lui-même , connaissaient votre glorieuse réputation, et M. le marquis Duquesne, qui a pour votre famille le plus grand attachement, avait déjà fort chaudement fait valoir vos titres. C'est à lui surtout que vous devez d'avoir obtenu la partie la plus délicate de notre demande. Il est convenu qu'autant que possible vous ne serez placé en sous-ordres comme lieutenant ni comme capitaine en second , et que vous commanderez en chef à votre bord... »

— Bravo I vive Duquesne ! cria Keyser.

Vanburg tapa des mains.

— Oh! oh! fit Jean Bart, ceci était une condition bien posée et du consentement de ma mère. Continue ! j « Mais j'ai le regret de vous annoncer que toutes mes

démarches pourvotre vaillant et digne ami Charles Keyser ont complètement échoué. Le ministre , qui , en haine de Louvois , a fait sa paix avec la marquise de Montespan , est fort animé contre lui. Des ennemis cachés ont dû placer sous ses yeux des notes malveillantes. Il m'a dit en propres termes : « Ce Keyser ne mérite aucune faveur, je connais son dossier. » J'ai peu de crédit à la marine, attendu ma position à la guerre. Le désir extrême que j'ai de vous être agréable m'a porté à entretenir le lieutenant général Duquesne des beaux services de M. Keyser. Il lésa fort appréciés , et pourtant il ne veut, ou plutôt ne peut, lui être utile en rien : a Ma recommandation serait nuisible , m'a-t-il répondu. Jean Bart est notoirement catholique, j'ai pu plaider pour lui et parler des anciennes relations de nos familles ; mais que j'appuie Keyser, je compromettrai tout. » Patience donc, mon cher monsieur Bart ; rassemblez les états de services de votre ami, formez un dossier de ses titres, fct un jour, je l'espère, vous serez personnellement en mesure de lui faire rendre justice. Je pressens votre colère fraternelle , moi qui vous ai vu près de refuser votre premier commandement par amitié pour lui. Gardezvous bien d'agir de même celte fois ; vous lui nuiriez en vous nuisant dans l'esprit du ministre. Vous mécontenteriez le Roi , si jamais il avait connaissance de votre dédain pour une faveur qui militairement est un ordre. On pourrait jusqu'à un certain point vous contraindre ...»

— Ah! par exemple! s'écria Jean Bart.

a Je sais que cette considération sera sans poids à vos yeux ; mais vous me désobligeriez infiniment si vous n'acceptiez pas un grade que j'ai sollicité en posant des

conditions fort inusitées. Je n'ai pu faire agréer que la première ; c'était déjà beaucoup à la cour , mon cher monsieur Bart. Enfin je compte singulièrement sur votre concours, comme officier de la marine du Roi, pour mes' propres travaux de fortifications à Dunkerque , votre premier emploi devant être le sondage des chenaux et d'autres études analogues relatives à rétablissement des forts avancés.

— Ah ! mon vieux matelot , te voilà pris ! s'écria Keyser en riant.

— Je l'avoue, répondit Jean Bart avec une tristesse mal déguisée ; mais tu as ta place sur mon premier navire, et j'irai. ..

Il n'acheva pas sa phrase.

Agnès et Nicole le félicitaient de sa nomination; maître Vanburg , complètement rassuré, chantonnait on ne sait quel couplet de la légende des Renards de la mer.

— Si Vauban et Duquesne ont fait mon frère Jean officier du Roi, dit Agnès, c'est Jean qui fera de Keyser. son collègue.

— Est-ce possible ! ... à quoi bon les fous rêves?

— Non , monsieur Jean Bart , dit vivement Marie Tugghe , ces rêves n'ont rien de fou. Nous attendrons longtemps peut-être ; mais, par la permission de Dieu, les intrigants , ennemis de M. Charles, ne parviendront pas toujours à obscurcir l'éclat de ses services.

Agnès et Nicole virent Keyser dans le ravissement — Nous attendrons. . . nous attendrons. . . a-t-elle dit, pensait-il, et elle sait que je Tairne!

Le chevalier Tugghe , qui entrait, adressa toutes ses

félicitations à la famille et ne tarda point à se retirer avec sa charmante sœur.

Alors Keyser, ne se contenant plus , se jeta dans les bras de Bart.

— Tu Tas entendue toi-même ! Elle ne craint pas d'entrer. Elle ne me reproche pas d'avoir parlé devante vous tous. Elle me loue de t'avoir consolé. Elle partage* notre espoir entes succès à venir. Ainsi chasse ton. reste de tristesse; ne vois-tu pas que je suis cent fois heureux !

— Comme nous le sommes toutes ! dit Agnès que Nicole trouvait sublime.

Cependant Marie Tugghe pesait en son cœur ce qu'elle venait de voir, d'entendre et d'admirer. Elle pria comme prient les anges, et s'endormit l'âme remplie de généreux espoirs.

Le lendemain , Jean Bart , accompagné de maître Vanburg, partit pour Drinckam, où son excellent cousin et ami le curé Nicolas approuva fort qu'il allât jusqu'à Paris remercier le marquis de Vauban, l'amiral Duquesne, le ministre Colbert et le Roi... si le Roi daignait le recevoir.

— Il me recevra, dit Jean Bart, et je lui parlerai moimême de Keyser.

— Toi , si timide. . .

— Timide devant ma mère, timide devant ma chère Nicole quand je n'osais espérer son amour , fimide devant les Ruiter ou les Duquesne , dont la gloire m'éblouit ; mais non , par le saint nom du Sauveur ! devant les ennemis.

— On lésait assez, cousin, fit le bon curé en souriant ; mais le Roi de France n'esl pas ton ennemi j'espère!

— Lui, non ! . . . mais l'injustice !

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