‹ Jean Bart et Charles KeyserChapitre 9 sur 38 · LE BOITEUX BALAFRÉ · texte numérisé non relu

LE BOITEUX BALAFRÉ

Les Mauvaises nouvelles, soutenues et poussées par l'Esprit du mal, vo|ent-elles mieux que les bonnes? Peu importait à M. le vicomte de Flamigoes, enseigne des vaisseaux du roi, mais beaucoup plus adroit manœuvrier à Versailles qu'à son bord. Peu lui importait, pourvu qu'en possession d'une nouvelle bonne ou mauvaise, il fût certain de produire de l'effet, de se pavaner, pérorer, trancher, et d'attirer l'attention sur son impertinente personne. A peine eut-il recueilli de la bouche d'un sien cousin arrivant des Pays-Bas les bruits qui couraient par delà les fontières, que , d'un pas léger , il se rendit chez l'opulent armateur Ignace Tugghe, conseiller pensionnaire de la ville de Dunkerque.

Il y avait grande réception ce soir là.

Une foule d'officiers du corps de la marine, chefs d'escadre, capitaines de vaisseau, lieutenants ou enseignes, s'y trouvaient en présence des membres de l'intendance

et de l'administration, dont l'influence grandissait sous la sage impulsion de Colbert. L'ingénieur en chef de la place, M. Decombes, officier de mérite désigné par 1*11— B lustre Vauban pour diriger les travaux des fortifications, plusieurs des magistrats les plus honorés, plusieurs officiers de l'armée de terre, quelques familles de la noblesse française de Flandre, et un trop grand nombre de représentants de la noblesse de cour, des jeunes gens et des vieillards, des dames d'âges divers, et même plusieurs jeunes filles , mais une seule enfant , — la blonde Marie Tugghe, — étaient réunis dans les salons dont la maîtresse de la maison faisait les honneurs.

i Mme. Tugghe, née Catherine Sergeant, simple bourgeoise flamande, y mettait la meilleure grâce pour complaire à son époux. Semblables fêtes, à vrai dire, étaient pour elle le comble de l'ennui ; le monde qu'elle se résignait à recevoir n'était pas celui qu'elle eût aimé ; mais la fréquentation de l'aristocratie française faisait le bonheur de son mari, dont elle se gardait bien de contrarier les goûts fastueux.

Le vicomte de Flamignes se fit annoncer avec fracas, salua fort cavalièrement, et prenant la parole à haute voix:

— J'ai des nouvelles toutes fraîches des Pays-Bas, dit-il. Le baron de Lorze, mon cousin, se rendant aux ordres du roi, vient de m'apprendre, à souper, que la méchante humeur des buveurs de bière devient de la rage. En Hollande, on traque les Français, on les lapide, on les pend, on les fusille sans miséricorde. Dans les provinces espagnoles, tout ce qui est Flamand déblatère contre la Francs.

— Mais les vrais Espagnols, monsieur le vicomte? demanda messie Tngghe.

— Eh ! eh ! ces tendres amis laissent dire les Hollan- * dais et seraient bien tentés de faire chorus. Les menaçantes proclamations des États-Généraux sont supérieurement propagées de Mons à Bruges et de Bruxelles à Ostende, où, tenez, ces jours-ci, un marinier espagnol s'est empressé de trahir trois marins dunkerquois, déserteurs de la flotte de Ruiter. Ceci est un tout petit roman àdénoûment tragique.

— Voyons! monsieur le vicomte, dirent les dames.'

— Nos trois camarades avaient trouvé asile chez une hôtelière fort sentimentale. Tout allait au mieux : on sablait le meilleur vin du logis au son des castagnettes , quand un mari , jaloux mais sournois , s'invite à la teriulia joyeuse. On l'admet bon gré mal gré; on se félicite bientôt de l'avoir pour convive , car il met sa barque à la disposition des galants pour les conduire à Dunkerque. Sur quoi , mon drôle , qui aime , à ce qu'il paraît , les primes pàyables en rixdales , les ramène à Flessingue , et. . . vous devinez le reste.

— Quoi ! s'écria messire Tugghe , ces pauvres marin? duraient été fusillés ?

— Aux grands applaudissements de la populace qui , du reste , s'amuse à brûler en effigie LL. MM. Louis XIV et Charles II.

— C'est affreux ! c'est horrible ! . . .

— Heureusement Leurs Majestés ne s'en portent pas plus mal , dit le vicomte en souriant.

— Pardon ! reprit Ignace Tugghe , si les insultes de cette brutale populace m'indignent , en ma qualité de sujet fidèle , cependant les exécutions atroces dont vous

parliez auparavant m'émeuvent plus profondément encore.

— Vous êtes mille fois trop bon, dit légèrement le jeune vicomte. Les déserteurs en question étaient des gens de rien ! . . . car j'imagine que ce rustre de Ruiter , malgré sa grossièreté de matelot flamand , y aurait regardé à deux fois avant de faire fusiller des gentilshommes.

A Pépithète de rustre infligée par un muguet de cour au premier des hommes de mer du temps , le marquis de Kerlannic , vieux capitaine de vaisseau à jambe de bois et face balafrée, interrompit sa partie de cartes, pour dire d un ton sévère :

— Et moi j'imagine , monsieur le vicomte de Flamignes , que vous vous imaginez fort mal !

Puis il se remit à jouer.

— Vous avez dit, monsieur, demandait Ignace Tugghe, que ces trois déserteurs étaient Dunkerquois?

— Sans doute ! Je crois , en vérité, n'avoir pas toutà-fait oublié leurs noms... L'un d'eux s'appelait, je crois, Bart, JeanBart, oui.... c'est bien ça!... Un autre...

— Keyser?... reprit l'armateur frémissant.

— Ma foi oui , monsieur le conseiller. Auriez-vous donc connu ces petites gens ?...

— Mais , monsieur le vicomte , êtes-vous bien sûr de ce que vous dites? redemanda l'armateur avec insistance.

— Sûr... autant que pouvait l'être mon cousin de Lorze. Je n'étais pas, vous le comprenez bien, témoin oculaire de la haute justice de Y impayable duc Michel

Ruiter ! Je dis impayable , mesdames , à cause de sa duché (i)...

Marie Tugghe avait tout entendu , tout compris. Son jeune cœur se gonfla. Elle pâlit dès les premiers mots. Au nom de Jean Bart , elle frémit ; à celui de Keyser , des larmes jaillirent de ses yeux. Elle sortit précipitamment en appuyant son mouchoir sur sa bouche. Dans la pièce voisine , elle éclata en sanglots.

Son frère Thomas , plus souvent désigné par courtoisie sous le titre de Chevalier, allait entrer au salon :

— Ma bonne petite sœur , denianda-t-il , qu'as-tu donc pour pleurer ainsi ?

— Charles Keyser... fusillé... en Hollande... avec son ami Jean Bart ! murmura-t-elle en se jetant dans les bras de son frère.

— Mais de qui tient-on cette funeste nouvelle?

— Du vicomte de Flamignes... le vilain homme! D osait sourire 1 Pauvre dame Keyser... qui pourra la consoler maintenant !... Ah ! mon frère , je me souvenais à peine de son fils Charles , mais je pleure comme si j'étais sa fille à elle...

— Infortunée mère ! dit le chevalier Tugghe avec une profonde douleur et une sympathie d'autant plus vive que la veuve du docteur Keyser venait d'être l'hôte de la famille.

Depuis qu'elle était entrée en mendiante dans la maison , elle n'en était guère sortie qu'après l'issue favo-

(1) Par un anachronisme qui est assurément dans les droits du romancier, l'auteur attribue ici à Ruiter vivant le titre de duc, qui ne lui fut conféré par le roi d'Espagne qu'après sa mort glorieuse.

rable de son procès gagné, grâce au généreux concours du conseiller armateur. Rentrée maintenant en possession de la demeure conjugale, elle ne cessait d'aller chez les dames Bart, qui partageaient son attente maternelle. — « Mais Jean et Charles , qu'aurait dû ramener Vanburg, tardaient beaucoup!... » Déjà l'attente se transformait en inquiétudes. — Marie Tugghc le savait.

Indignée du ton léger du vicomte de Flamigncs , elle fut consternée en l'entendant nommer les victimes. Son frère essaya de la calnrer en disant que rien encore ne confirmait une nouvelle sinistre donnée à la légère par un beau diseur de salons. Marie pleurait et sanglottait toujours.

Le chevalier , attendu par ses parents , finit par la confier à Tune des femmes de chambre ; puis , l'embrassant avec une tendresse fraternelle :

— Prie pour eux et pour leurs mères , cher ange , et ne désespérons pas encore.

Sur ces mots, il rejoignit M. et Mme. Tugghe, douloureusement affectés , faisant bonne contenance , mais étrangers à une conversation dont le vicomte de Flamignes continuait à tenir le dé avec la vanité la plus impertinente.

Le glorieux Ruiter était travesti en grotesque ; son nom vulgaire , ses débuts de matelot , les titres de chevalier et de duc si singulièrement décernés à cette seigneurie républicaine , donnaient lieu à des lazzi dont s'égayait un groupe de jeunes femmes et de jeunes officiers.

Le marquis de Kerlannic , major de la marine , n'avait pas perdu un mot. Par courtoisie pour ses partenaires , il attendit que le jeu fût terminé. Mais alors se levant f

la main gauche appuyée sur son épée au fourreau dont il se servait en guise de canne , il s'avança vivement au milieu du salon.

Le bruit que faisait sa jambe de bois et une exclamation moins usitée au château de Versailles qu'à bord des vaisseaux du roi attirèrent tous les regards sur le vétéran irrité.

— J'entendais et je bouillais , monsieur de Flamignes, dit-il, et je vous déclare que vos propos sont de ceux qui blessent en moi ce que je sais de meilleur!

Toutes les conversations partielles furent interrompues par ce véhément exorde.

— Àh ! vous vous raillez du plus grand , du plus brave, du plus loyal des ennemis de la France, monsieur ! et ses titres de gloire les plus éclatants sont pour vous des sujets de plaisanteries ! . . . Par la sainte croix de Dieu , je serais indigne du 'nom , du titre , des épaulettes et des décorations que je porte ; je serais indigne des blessures qui me font appeler le Boiteux Balafré, si je ne disais à ces jeunes officiers qui nous entourent, comment j'entends la noblesse, moi, marquis de Kerlannic, chevalier de tous les ordres de France et d'Espagne. Michel Huiler, messieurs , a commencé par être apprenti cordier , gagnant un sou par jour ; puis il a été mousse , matelot , gabier, bosseman, master, lieutenant, capitaine, chef d'escadre, amiral. Sa Majesté Catholique lui a conféré les titres de chevalier et de duc, ceci m'importe peu; trop d'autres , qui auront vécu et mourront sans gloire , sont chevaliers et ducs comme lui , monsieur le vicomte! — Sa noblesse, c'est une vie entière consacrée au service de sa patrie , et cent combats également beaux, qu'il ait été vainqueur ou qu'il ait habilement battu en retraite.

— Au nom de mon respect profond pour la personne du Roi et pour ses ancêtres, je ne souffrirai pas qu'on affecte du dédain pour l'apprenti cordier de Flessingue, moi qui ai l'honneur d'avoir fait mes premières armes sous le commandeur Paul et d'avoir servi sous notre Duquesne... des gens de rien, n'est-ce pas , monsieur le vicomte de Flamignes?...

Avant Jean Bart , qui l'a fait oublier , Paul , était le marin populaire de notre légende nationale.

— Au fait, tout le monde sait que Paul , le glorieux, amiral du Levant , mille fois vainqueur pour la France , mort il y a cinq ans au comble des honneurs les mieux mérités , naquit dans un bateau d'une pauvre blanchisseuse qui rapportait de la lessive le linge de la garnison du château d'If. Le cardinal de Richelieu le tenait en estime singulière, la cour du roi Louis XIII s'inclinait devant lui, et nos marins français ne savaient pas de nom plus illustre que ce simple nom de Paul. — Tout le monde sait aussi que le capitaine de vaisseau Abraham Duquesne , premier de ces noms, mort de ses blessures, ici à Dunkerque (1), chez le père des frères Bart, — des braves, monsieur le vicomte , — commença par être simple apprenti charpentier à Dieppe et ensuite maître-pilote. Mais le roi de Suède fut heureux d'emprunter au roi de France la valeureuse épée de ce capitaine de fortune ! Son fils , notre Abraham Duquesne , deuxième de ces noms, mon camarade et mon ami , me parait assez noble à moi , messieurs, quand , de notre aveu à tous, il est le pre-

(1) En 1633,

9i JEAN BART ET CHARLES KEYSER.

mier d'entre nous par son savoir et son expérience qui en font le rival de Ruiter lui-même.

Au milieu d'ûn silence profond , le vieux major poursuivit avec feu :

— Faut-il vous en citer d'autres de ces nobles qui se firent par leur propre vertu ? Je ne vous parlerai pas de M. Colbert , que vous n'aimez point , je crois , mais que Sa Majesté Louis XIV juge digne de vous transmettre ses ordres. Remontons plus haut. Savez-vous ce que fut le baron Polain de la Garde avant de devenir capitaine de terre et de mer , général des galères de France et ambassadeur du roi François I er ? —Un simple goujat servant les derniers soldats de l'armée. — Eh bien ! ce valet de troupes , messieurs , étant sur son lit de mort , à l'âge de quatre-vingts ans , fut instamment prié , au nom de la reine Catherine de tylédicis, de se démettre de sa dignité de général des galères, et cela, contre la somme vraiment royale de cent mille écus , ce qui représenterait , de nos jours , plus de cinq cent mille livres. Mais lui se fît ôter de son lit et asseoir sur son siège seigneurial , puis , tirant son épée : — « Rapportez à la » reine, dit-il, que Polain, baron de la Garde, ne » vendra rien du fruit de ses soixante et dix ans de ser- » vices. Il a vécu en soldat, il aurait voulu mourir de » même pour son Dieu et pour son Roi ; il mourra du » moins sans s'être séparé de ses armes! » La reine n'attendit pas longtemps , car sur ces mots Polain de la Garde expira.Était-il assez noble ce baron, ce général, cet enfant de troupes , ce goujat de gamelle , cet homme de rien , cet ambassadeur, ce héros? Je vous le demande, messieurs ! . . .

Après avoir promené sur l'assemblée des regards en-

LA RACE HéROÏQUÉ.

flammés d'une généreuse indignation , le major reprit ' avec une véhémence croissante :

— Ah ! ne nous ravalons pas dans la personne de nos pères ! Car il n'y a point de roi qui ne descende d'un

, esclave , ni d'esclave qui ne descende d'un roi. Respectez-donc , monsieur l'enseigne , respectez en Ruiter

| la souche d'une famille ducale dont l'origine du moins n'aura rien d'obscur. N'est-il pas vrai , messire Tugghe? Le conseiller interpellé ainsi balbutia. Le nom de

I Ruiter tant de fois répété , le nom des frères Bart pro-

| noncé à propos de la mort du premier Duquesne, l'avaient

. plongé dans des pensées trop cruelles.

I Quoique le major eût froissé plus d'un vaniteux courtisan , les rieurs n'étaient déjà plus du côté du vicomte de Flamignes , qui tâcha de gagner à sa cause l'estimable maître de la maison par une flatterie :

— Les gens de qualité , comme vous , monsieur le I conseiller , dit-il , admettront , j'espère , que Sa Majesté

trouvera toujours assez de bons serviteurs dans sa fidèle noblesse, malgré les brillantes exceptions que s'est complu à nous signaler M. le marquis de Kerlannic , qui

' ne fait point fi , je suppose , de ses ancêtres bretons.

' — Non certes , monsieur l'enseigne , repartit le vétéran en frappant le parquet du bout de son fourreau d'épée. Je ne renierai jamais le nom que je tiens de mes pères, et je n'aurai pas l'insolence de tenir en moindre estime le titre que je dois au bon plaisir de Sa Majesté. Je m'en trouve très-honoré , je le proclame à haute et intelligible voix. Mais, lorsque nous recevons de Dieu seul tous les dons qui font nos mérites , lorsque , sans aucune exception possible ni même imaginable , nous ne devons notre valeur qu'à la munificence de Dieu , je crois

qu'un homme sensé ne peut s'enorgueillir de rien. Si pourtant il était permis de s'enorgueillir de quelque chose , je m'enorgueillerais , moi , de mes quarante ans de services actifs , de mes campagnes , de mes combats, de l'avancement que j'ai gagné l'épée à la main, du poste que j'ai l'honneur d'occuper dans ce port , de mes vingt blessures et de ma jambe de bois, — toutes choses auxquelles ma qualité de gentilhomme breton n'a eu que la moindre part. Le major de Kerlannic , monsieur l'enseigne, a le corps et l'âme d'un officier de la marine, blanc ou bleu , gris ou rouge , noble ou roturier , qu'imposte! Ami des serviteurs braves et loyaux, il déteste les fanfarons et préfère le dernier des matelots ayant les vertus du métier au plus élégant des muguets de courl

— Monsieur le major , dit le jeune vicomte , devenu pourpre , dans l'arsenal de Dunkerque , à bord , en rade, vous êtes mon supérieur et mon chef ; mais j'oserai vous faire observer que , dans le salon de M. le conseiller pensionnaire, nous ne sommes pas en service..

— Qu'est-ce à dire? Vous ai-je donné un ordre, vous ai-je mis aux arrêts ? En quelque lieu que ce soit, l'âge et les actions du major de Kerlannic l'autorisent à relever les propos inconsidérés de jeunes imprudents tels que vous ! Brisons-là , de grâce.

Le marquis fit quelques pas vers la table de jeu ; puis s'arrêtant , il reprit avec une expression douloureuse , en quelque sorte prophétique :

— Ah ! plaise à Dieu que, par un retour trop ordinaire des choses d'ici-bas , il n'arrive pas en France , un jour où la seule qualité de gentilhomme sera un crime et où il suffira de porter un nom noble, fut-ce le plus resplen-

la race héroïque. 97

dissant eutre les plus purs , pour être traité d'indigne, de paria , d'incapable ou môme de lâche ! (vi)

— Oh ! oh I fit une partie de l'assemblée.

— Oh! oh! reprit le major. Voyez l'Angleterre de Cromwell allant jusqu'à égorger son roi ! Si, par malheur, ce que je viens de supposer arrivait , les Français seraient assurément ingrats et cruels envers une noblesse qui , depuis des siècles , prodigue son sang sur tous les champs de bataille , ils sacrifieraient mille innocents pour un coupable ; ils obéiraient à des préventions et à des haines irréfléchies, — tous les peuples en ont fait autant, — mais ils ne seraient pas plus injustes que les beaux rieurs qui dédaignent la gloire de Ruiter.

Sur ces mots , le boiteux balafré salua et sortit.

Le jeune vicomte , rentré dans le groupe de ses collègues, mâchonnait le terme méprisant vieille ba-, * derne.

Le chevalier Thomas Tugghe , sa mère , M. Decombes, l'ingénieur de Dunkerque , officier de confiance de Vauban , les magistrats , les administrateurs de la marine dévoués à Colbert et tous ceux des officiers de terre ou de mer qui ne fréquentaient pas la cour, avaient sincèrement admiré la verve du vieux marin. Quant aux autres , c'est-à-dire précisément ceux que messire Ignace Tugghe prisait et choyait le plus, ils ne murmuraient qu'à demi-voix , mais ils ne devaient point pardonner au vétéran invalide.

Peu de mois après , — chose certaine , — à Pinsu de Colbert, de Duquesne et de Vauban, pour prix de ses glorieux services ou plutôt de ses audacieuses tirades^ le major reçut d'office sa modique pension.de retraite et

alla mourir au pays de Vannes , pauvre comme il avait vécu , dans le gentilhommière du fils de son frère aîné.

RETOUR A DUNKERQUB

Dans la famille Tugghe, chacun reconnaissait qu'on ne pouvait laisser arriver par la rumeur publique aux oreilles des dames Bart et Kevser la fatale nouvelle répandue par le vicomte de Flamignes.

— Mon père , dit le chevalier , c'est à nous qu'il appartient de dire à ces malheureuses mères que rien n'est encore prouvé. Nous promettrons d'expédier un exprès à Flessingue pour s'assurer de la vérité. Nous les préparerons à la douleur qui les attend.

— Allons , mon fils , venez avec moi 1

— Vous vous imposez une mission bien cruelle 1 murmura Mme. Tugghe en soupirant.

— Mon père I s'écria Marie , permettez-moi de vous accompagner.

— C'est impossible , mon enfant.

Marie insista:

— Pardcnnez-moi , disait-elle. Je parlerai avec sincérité , du fond de mon âme, moi ! car je ne crois plus que Jean et Charles soient morts! Non! le méchant

Là RACE HÉROÏQUE.

vicomte en a menti , j'en suis sûre; je ne pleure plus f voyez ! . . . J'ai fait de si beaux rêves ! . . .

— Qu'elle aille ! dit Mme. Tugghe. La veuve Keyser l'appelait sou bon ange.

— Quelle vienne , puisqu'elle a conservé l'espérance ! ajouta le chevalier.

— Oubliez-vous donc , mon frère , ce que vous me disiez vous-même hier soir ?

— Chère enfant, je veux douter encore, je veux espérer avec toi ! répondit le chevalier en offrant le bras à sa jeune sœur.

Leur père les suivait triste et pensif.

Quand ils arrivèrent chez les dames Bart , quoiqu'il fût encore de très-bonne heure , la maison était vide. Femmes et enfants s'étaient précipités sur le rempart, car on parlait d'un combat livré par les frères Cornil et Herman. L'on disait même que les signaux des postes avancés annonçaient une attaque par des forces supérieures. La sœur aînée , Catherine aurait voulu rester au logis , et vaquer, comme à l'ordinaire , aux occupations du ménage ; Martine, moins énergique , la détermina pourtant à sortir, comme tous les enfants le demandaient.

Bien qu'armateur-propriétaire des deux navires la Dune et le Clocher, qui représentaient une valeur trèsconsidérable , messire Tugghe ne pensa qu'à l'impossibilité, en de pareilles conjonctures, de préparer les dames Bart à la nouvelle d'un malheur.

— Allons pourtant, dit-il, et ne nous séparons plus de cette famille, afin d'être là, prêts à ranimer l'espérance et à donner des consolations , si quelque fâcheuse indiscrétion était commise.

— Mais Madame Keyser , dit Marie , si mon frère et moi nous nous rendions chez elle ?. . •

Messire Tugghc venait d'approuver,* quand l'infortunée veuve parut. A la nouvelle du combat , elle accourait alarmée chez ses généreuses amies. Le conseiller lui offrit le bras. On fut bientôt sur le bastion, couvert d'une immense affluence de gens de mer, de curieux, de parents et d'amis des combattants , tous s'agitant , parlant haut, essayant de traduire les signaux du sémaphore le plus avancé.

On ne voyait ni voiles , ni fumée ; les terres masquaient entièrement les navires aux prises ; on entendait parfaitement le canon.

Assise sur un banc de pierre , la mère de Jean Bart filait et avait forcé sa fille Agnès à suivre son exemple. Martine ne put faire usage de sa quenouille ; elle allait de groupe en groupe, écoutant, interrogeant, anxieuse, parfois même tremblante. Quand le conseiller et Mme. Keyser s'approchèrent , Catherine se leva , rendit à l'armateur son salut , et remercia la mère de Charles de venir lui tenir compagnie. Sa voix était ferme , ses yeux secs; elle embrassa Marie en souriant et dit au chevalier Tugghe :

— Il a bien fallu céder à ces enfants ! . . . Mais nous devrions être à faire préparer les lits et le repas ; nos maris et nos fils, après l'affaire, auront sans doute grand appétit et grand besoin de repos.

— Catherine , murmura la veuve Keyser, je me demande parfois si vous êtes une simple femme.

— Dieu qui lit dans mon cœur, répondit-elle , sait que tout en travaillant , je prie comme une épouse, une mère et une sœur de marins.

LA RACS KtHOÏQ-ti*

A ces mots , elle se reprit à filer.

Martine survint et répéta les propos des spectateurs. A .

— On dit que les signaux du fort annoncent trois croiseurs ennemis canonnant nos deux pauvres navires armés en flûtes, et l'on ajoute que plus de dix bâtiments marchands de Dunkerque sont en grand danger avec les nôtres. Ah ! je voudrais avoir des ailes. . . ou plutôt je voudrais être à bord auprès de mon mari et de mon fils François ! . . . Je voudrais être à me battre I . . Ah ! je ne vaux pas Catherine; elle a aussi son mari et son fils aîné, là, au feu, contre des ennemis supérieurs en force ; elle ne frémit point, elle a le courage de travailler tout tranquillement. . .

— Ma sœur, répondit Catherine , ne faut-il pas donner à ces enfants de marins l'exemple du calme et de la patience?

Agnès Bart et Marie Tugghe admiraient avec des larmes dans les yeux. Mme. Keyser s'était assise à côté de la mère de Jean Bart. Messire Tugghe, pour obtenir des renseignements plus précis, donnait des ordres à quelques marins qui se rendirent de sa part au château de Bonne-Espérance bâti à l'extrémité de la jetée.

Plusieurs jeunes officiers de la marine du roi parurent, et parmi eux l'impertinent vicomte de Flamignes. Marie éprouva un sentiment d'effroi mêlé de dégoût , et pourtant elle courut à lui avec une impétuosité singulière.

— La plus jolie fillette du pays , la petite Marie Tugghe , disait à ses camarades le vicomte qui salua familièrement l'enfant arrêtée devant lui.

— Monsieur, dit-elle, les trois mères de famille que vous voyez là sont Mmes. Bart et Keyser. De grâce , ne

répétez pas ici , devant elles , ce que vous disiez hier soir ;

je vous en supplie , pour l'amour de Dieu !

■ — Pour l'amour de vous , charmante blondine , nous

serons muets comme des poissons.

Le chevalier Tugghe , qui rejoignait précipitamment

sa sœur, fut froissé d'un ton si peu convenable , mais se .contenta de dire :

— Ces dames , Messieurs , sont suffisamment alarmées , car les navires attaqués sont montés par les frères Bart , leurs maris ! . . .

— Très-bien , Monsieur le Chevalier, nous comprenons . ce qu'a de touchant la prière de Mademoiselle votre

' sœur! ... — Nous respectons ces généreuses inquiétudes !.. . — Dieu nous garde de les accroître ! . . .

Ainsi répondirent plusieurs des officiers.

— Eh quoi ! fit le vicomte , cette superbe matrone qui file si paisiblement serait. . . une demoiselle Bart?

— Demoiselle , dans votre langage , Monsieur de Flamignes , repartit le chevalier Tugghe , dame dans le nôtre et dans celui du major de Kerlannic.

— Chevalier, riposta le vicomte piqué , M. le Conseiller, votre père , aurait dû vous enseigner que le titre de dame ne s'applique point a de petites bourgeoises comme ces femmes-là.

— Vicomte , reprit fièrement le chevalier, il y a des leçons qui ne peuvent entrer dans ma tête , me les fît-on cent fois , et d'autres qu'il me suffit d'entendre donner pour qu'elles restent gravées dans mon cœur.

Après cette allusion qui fit pâlir Flamignes , le fils du conseiller , prenant sa jeune sœur par la main , salua profondément et se retira.

tA race héroïque. 103

— Je ne comprends pas très-bien , demandait un camarade absent la veille.

— Ces frères Bart , Messieurs, dit un autre , sont à ce qu'il paraît les idoles des mariniers du pays. Ne m'a-ton pas conté qu'ils descendent d'un grand d'Espagne !

— Pourquoi pas d'un grand maître de l'ordre teutonique ?

— Vous croyez plaisanter, mon cher , une version le dit.

D'après une tradition qui a longtemps eu cours à Dun J kerque , les Bart , originaires du faubourg du Pollet , à Dieppe, se seraient, vers la fin du XII e siècle , séparés en deux branches, dont l'une, établie en Allemagne, aurait donné à l'ordre teutonique un grand maître qui se nommait Herman. Mais la critique historique démontre que cet Herman Barth ou de Barth, mort en 1210, à Jérusalem , par suite de blessures reçues au siège de Tripoli de Syrie , était Allemand , et sans aucun rapport avec les Bart de Dieppe.

Quant au grand d'Espagne , c'était le fameux Renard de la Mer, Michel Jacobsen , dont la fille Agnès épousa Michel Bart, père de Cornil et d'Herman , actuellement engagés dans la lutte iuégale qui mettait en émoi la population maritime de Dunkerque. (vii.)

Fatigués d'être coudoyés par une plèbe grossière qui ne leur cédait pas le haut du terrain , mais retenus par une curiosité légitime , le vicomte et ses camarades cir-J culaient en causant. Les plus courtois s'inclinèrent devant' les dames Bart. Les plus sensibles furent impressionnés par le tableau que formait la réunion de cette famille dont les jeunes enfants , sérieux et fiers , témoignaient

par leurs attitudes qu'ils sentaient toute la gravité de la situation.

En apercevant le chevalier Tugghe qui venait enfin de recueillir quelques renseignements certains , les jeunes officiers se découvrirent, et ils allaient le questionner quand se fit entendre la voix sévère du major de Kerlannic.

— A vos bords! ... à vos postes , Messieurs ! disait-il d'un ton de commandement Que faites vous ici?

— Monsieur le major, nous ne sommes pas de service.

— Dès que le canon retentit , tout officier est de service, Messieurs!... A partir de demain, quinze jours d'arrêts pour chacun de vous. . . Que les officiers sans embarquement se rendent à mes ordres au bureau de la majorité !

Enseignes et gardes du pavillon se hâtèrent d'obéir, tandis que le vétéran, à qui son épée servait de canne, et qu'escortait un vieil aide-major, autre invalide, continuait activement sa ronde.

La plèbe grossière ne feignit plus , cette fois , de ne point voir; les rangs de la foule s'ouvrirent; tous les fronts s'étaient découverts devant le boiteux balafré.

— Mes amis , dit-il à un groupe de matelots du commerce , nous manquons de rameurs dans le port , j'aurais besoin d'hommes de bonne volonté.

— Commandant , à vos ordres ; tout le monde est de bonne volonté ici !

— Merci, camarades ; suivez-moi donc ! T .. Mesdames Bart , ajouta le major , le commandant de la marine fait appareiller deux frégates , et moi, je vais expédier dehors quelques chaloupes que monteront ces braves gens.

Le major de Kerlannic venait à peine de descendre,

quand une explosion terrible fut saluée par mille clameurs. Par delà les dunes , Ton vit des flammes géantes, une épaisse fumée , des débris lancés dans les airs. Puis, pour un instant, tout retomba dans le silence. g

Martine pressa contre son cœur ses deux petits garçons , Michel et Jean-Baptiste. Agnès fit le signe de la croix ; ses petits frères et sœurs l'imitèrent.

Catherine , cessant de filer, se dressa , et , sans proférer une parole , se comprima la poitrine en serrant les bras. Elle fut, un moment aussi pâle que sa sœur Martine.

Enfin les forts arborèrent un signal de victoire. Aux cris de doute et de crainte succédait un cri de triomphe. 1

La mère de Jean Bart se rassit soucieuse et ne reprit plus sa quenouille.

— Un brûlot, je devine! pensait-elle; mais qui le montait , si ce n'est mon fils aîné?

Martine, Agnès, tous les enfants Bart partageaient l'allégresse populaire ; Mme. Keyser qui n'avait rien de l'humeur héroïque des Dunkerquois, frémissait encore bien qu'elle connût à peine les membres absents de la famille Bart. — Quant à MM. Tugghe et à la gentille Marie , ils pensaient toujours à l'affligeante nouvelle rapportée par le baron deLorze et répandue par le vicomte de Flamignes.

Pendant quelque temps , on continua d'entendre des coups de canon ; mais , les premiers navires du convoi s'étant montrés à l'ouvert du canal , la population se précipita vers les quais.

— Vous paraissez souffrante , Madame , dit le conseiller Tugghe à la fière Catherine.

— Aussi bien je souffre, Monsieur, répondit-elle

voix basse. Je suis une Jausseu , je suis une femme Bart, je veux que mes fils sachent mourir pour leur pavillon , mais je suis mère ! Je crains que mon fils aîné ait péri

ajec le brûlot Ne dites rien à Martine , je tremble

aussi pour le sien !

L'armateur ne trouva pas une parole de consolation , car il pensait à Jean Bart et à Charles Keyser.

Deux heures après , au milieu des vivat de la population ivre de joie , les frères Herman et Cornil Bart mettaient pied à terre.

Ils étaient sans leurs fils aînés.

Martine poussa un cri déchirant.

— François ! . . . Cornil ! ne sont pas avec eux !

Catherine dit alors d'une voix étouffée :

— J'avais bien raison de vouloir rester au logis ! . . . Mais Dieu nous rend les pères de nos autres enfants . • . Martine , ma sœur , nos douleurs seront les mêmes. . . .

, Attendons d'être rentrées pour pleurer.

Les capitaines Bart s'avançaient , graves , tristes , se soutenant l'un l'autre ; à l'aspect de leurs nobles femmes ils frémirent.

Martine , éperdue , serrait Herman dans ses bras.

— Et François ? demandait-elle.

— Nous devinons , dit Catherine sans embrasser sou mari vainqueur. Venez ! rentrons vite ! . . . Mes enfants , taisez-vous !

La fouit criait : a Vivent les frères Bart ! » Marie Tugghe et la veuve Keyser pleuraient.

Mais , sous le regard sévère de Catherine , les fils et les filles de Bart , n'osant gémir , retenaient leurs larmes.

La race héroïque. i 07

Le capitaine Corail s'était approché du conseiller et du chevalier Tugghe.

— Messieurs , dit-il , vos navires et leurs cargaisons, tout est à bon port , mais nous avons exposé chacun notre fils pour le salut du convoi ...

— Vos fils ! vos deux fils !

— Nous les croyons perdus !

— Non ! non ! ils ne le sont pas ! s'écria Marie Tugghe avec une exaltation étrange.

La nouvelle du double malheur s'était répandue dans la foule , fdont les cris d'allégresse venaient de cesser. Mais on disait , — et Marie l'avait entendu , — que les fils Bart pouvaient très-bien être vivants. A la vérité, les débris de la ramberge et du brûlot avaient coulé tous les canots du brigantin; ensuite l'arrivée d'une division ennemie avait empêché de retourner au lieu de l'action ; toutefois il était vraisemblable qu'un grand nombre de combattants des deux bords n'avaient point péri. Ceux des chaloupes coulées ne devaient pas être tous écrasés, sans exception aucune ; ceux de la ramberge hollandaise avaient dû au dernier instant se jeter à la nage. Pourquoi les fils Bart n'auraient-ils pas été recueillis par ïes ennemis eux-mêmes? D'ailleurs deux frégates françaises étaient sous voiles , et le major de Kerlannic avait envoyé hors des passes plus de dix chaloupes de sauvetage.

Voilà ce que répétait Marie Tugghe, fille d'armateur, et pour qui les propos des gens de mer n'avaient rien d'obscur.

— Chère enfant , dit Catherine , que Dieu vous entende 1

— C'est elle , toujours elle qui rend l'espoir aux affligés! ajouta la veuve Keyscr.

Un vieux pilote s'avança :

— Mesdames et Messieurs , le major de Kerlannie luimême est sorti dans son grand canot avec pavillon parlementaire. Dès ce soir , vous aurez des nouvelles de vos fils aînés.

Le conseiller et le chevalier se consultaient.

— Pouvons-nous pénétrer en indiscrets dans une maison où Ton veut pleurer en famille?. . . Pouvons-nous renoncer à l'objet de notre visite?

Un prêtre , Nicolas Bart , alors âgé de trente-six ans , et déjà curé de Drinckam , accourait en toute hâte. Il avait appris aux abords de la ville ce qui s'y passait , et venait s'associer au deuil de ses parents.

— Monsieur le curé , lui dit messire Tugghe , le malheur est plus grand peut-être qu'on ne le sait ici. Recevez nos confidences et remplacez-nous ensuite , car il est convenable que nous nous retirions.

Le prêtre écouta, leva vers le Ciel ses yeux humides, et promit d'accomplir le charitable dessein de MM. Tugghe ; mais Marie refusait de s'éloigner :

— Permettez que je demeure , disait-elle ; car de nous tous , c'est moi qui espère et qui crois le plus fermement.

— Laissez-la-moi, Messieurs, ajouta le prêtre, c'est la foi qui sauve comme l'espérance console.

Marie alla rejoindre Mme. Keyser et sa bonne amie Agnès Bart.

Catherine fit mettre le couvert dans la grande salle décorée des armes et des portraits de Michel Jacobsen , le Renard de la Mer, mort grand d'Espagne et viceamiral de Sa Majesté Catholique après cinquante ans de glorieux services , — de Jean Jacobsen , son fils , mort

t A RACE HÉROÏQUE. " |04*

héroïquement (1) onze ans avant lui , après avoir soutenu treize heures de combat contre neuf vaisseaux hollandais avec son seul vaisseau le Saint-Vincent , qu'il fit sauter dès que les ennemis furent montés à l'abordage , — de Gaspard Bart, qui se trouvait au même combat , et survécut miraculeusement à l'explosion du vaisseau , — d'Antoine Bart, valeureux capitaine de corsaire, leurj contemporain, — de Michel Bart, digne gendre du Renard de la Mer, digne père de Cornil et d'Herman , mort des suites de ses blessures , peu après avoir fermé les yeux d'Abraham Duquesne , premier de ces noms (2) „ — du chef d'escadre Janssen , aïeul de Catherine et de Martine , — du capitaine de vaisseau Janssen , leur père ? mort sur son banc de quart , — et enfin des femmes, pouf la plupart viriles , de tant de vaillants hommes de mer.

Dans cette salle où figuraient enfin leurs propres por- t traits , quand les deux capitaines eurent raconté avec tous les détails nécessaires leur voyage aux Canaries , leur ; campagne aux côtes de Guinée, leur retour dans le? mers d'Europe , leurs appréhensions d'une rupture aveo la Hollande , leur dernier combat et leur stratagème improvisé , — quand ils eurent dit comment Cornil secondé par son jeune cousin François , avait pris le commandement du brigantin transformé en brûlot, avec ordre d'aborder au vent la ramberge , de Pincendier et de se retirer ensuite dans des chaloupes, malheureusement détruites par les débris des deux navires , — quand ils

eurent exhalé leurs douleurs paternelles :

440 JEAN BART ET CHARLES kEYSEft.

— Ce n'est pas tout encore , cependant , — dit Catherine , nous avons deux autres lils en grand danger : Jean et Charles Keyser , son matelot. . . Ecoutez ! . . .

— Espérance ! espérance pour ceux-là aussi s'écria

Marie Tugghe.

Catherine fit son récit d'une voix ferme , mais d'un accent qui eût arraché des larmes au plus indifférent des hommes.

Marie , les bras passés au cou de la veuve Keyser , ne cessait de répéter tout bas: — « Espérance , Madame! espérez toujours ! » Enfin , elle dit à haute voix :

— Je les ai vus en rêve , tous , au milieu de nous , ici même, mesdames!... Et j'avais tant prié, tant pleuré, moi !.. . Une belle inconnue nous les ramenait sains et saufs couronnés d'une auréole comme des héros bénis de Dieu !

Ainsi parlait l'enfant inspirée ; Nicolas Bart ajouta:

— Mes chers parents, ne soyez points sourds à la voix innocente de cette messagère du Dieu des miséricordes. Les pères de famille viennent par un vrai miracle d'échapper à leur perte. Remercions le Ciel de nous les avoir rendus. Chrétiens , pieusement soumis aux décrets de la Providence , ne soyons pas ingrats ! Nous devons à Dieu des actions de grâces pour le retour de ceux qui arrivent, des prières pour ceux qui sont encore en danger !

Nicolas Bart continua ainsi avec onction , s'attachant à calmer les inquiétudes , à diminuer les craintes , à augmenter l'espérance latente dans tous les cœurs :

— Mon cher neveu, lui dit enfin Catherine, récitez maintenant le Benedicite , car il faut prendre le repas.

Les deux capitaines Bart se placèrent entre leurs fem-

mes ; puis venaient Mme. Keyser et Marie Tugghe. Le curé de Drinckam , assis au milieu des enfants , était en face de ses oncles.

L'aînée des maîtresses de la maison , Catherine qui s'occupait du service , et le bon Nicolas Bart, jaloux de remplir les intentions de MM. Tugghe , furent presque les seuls qui prirent la parole jusqu'au milieu du souper. , Mais alors un grand bruit , des chants trop joyeux, des éclats de rire féminins , rumeurs étranges , furent entendus dans la rue.

Plusieurs des convives coururent aux fenêtres , Mme. Keyser la première et Marie avec elle.

Un murmure d'indignation s'échappa des cœurs oppressés ; on referma brusquement les fenêtres.

Messieurs les enseignes et les gardes du pavillon, pour se préparer à leurs quinze jours d'arrêt, passaient en donnant le bras à d'effrontées compagnes de plaisir. Une tourbe immonde les escortait en riant. Le jeune vicomte de Flamignes guidait la bande folâtre.

— Il a fait exprès de les mener par ici ! murmura Marie Tugghe suffoquée par un dégoût instinctif.

Nicolas Bart et la veuve Kevser l'entendirent.

— Qui donc serait assez méchant pour vouloir insulter à nos douleurs? demanda le curé de Drinckam.

L'enfant rougit, bien que sa candeur ne lui permît pas de comprendre ce qu'étaient les femmes mêlées à l'insolent cortège :

— Pardon! dit-elle, j'ai eu peut-être une pensée mauvaise... car ce viconite de Flamignes est un prophète de malheur...

— Mais vous, interrompit vivement le prêtre, vous prophétisez de paix et d'espérance.

Le dessert fut servi. Malgré la tristesse générale, Catherine fit apporter du vin vieux, car, chaque fois que les frères Bart revenaient du large, à la fin du premier repas, on avait coutume déporter la santé du Roi.

La nuit était close, neuf heures sonnaient à l'église Saint-Eloi et le silence était profond dans le quartier, lorsque Cornil Bart se leva le verre en main.

De nouvelles rumeurs retentirent au dehors, il ne porta pas le toast d'usage. Les rumeurs grandissaient en se rapprochant.

— Encore I murmura Martine avec amertume.

Mais Marie Tugghe, radieuse, dit en sortant de table:

— C'est mon beau rêve !

La porte s'ouvrit à deux battants.

Ils étaient tous de retour, tous, tous les quatre, tous les sept.

Ce fut dans les bras de Charles Keyser que se précipita Marie, car Charles Keyser était le fils de la veuve.

Et Cornil le capitaine cria :

— Buvons à la santé du Roi !

Ah ! comme ils furent tôt apportés et remplis les sept verres des lieutenants Cornil et François, de Jean Bart et de Charles Keyser, de Nicolita, de Mme. Guttiere, et du fidèle Vanburg!...

Sur les débris flottants, Jean Bart et ses compagnons, au péril de la vie , avaient arraché Cornil et François à la vengeance des vaincus, qu'ils secoururent ensuite.

ce — Soyez guerriers, soyez braves, soyc~ terribles, mais soyez chrétiens, nous a dit le grand Ruiterî »'répétait Jean Bart, formidable sauveteur qui tendait une

maîû aux naufragés, en les menaçant de l'autre du tranchant de sa hache.

Ses talents de pilote d'abord, — puis le secours des chaloupes de corvée et du grand canot monté par le major de Kerlannic, firent qu'on put arriver à temps, — à temps pour rendre la joie à la famille alarmée, — à temps pour trinquer, selon l'usage des retours, au prince qui personnifiait la patrie.

Nicole et sa mère contemplaient avec ivresse le tableau qui se déroulait sous leurs regards émus.

Catherine, la forte et la fière Catherine, pleurait à cette heure, en embrassant tour à tour ses deux fils Cornil et Jean.

Marie Tugghe avait conduit Charles à sa pauvre mère.

François qui n'avait guère que dix-sept ans, mêlait ses larmes à celles de sa mère Martine.

L'honnête Vanburg gambadait à la matelote en chantant des tra-la-d$-ri-ra lanlaire!...

Nicolas Bart prenant la main de ses deux oncles, leur disait :

— J'attends vos ordres pour rendre à haute voix nos actions de grâce au Dieu sauveur qui nous a tous exaucés.

Or, dès que cet ordre put lui être accordé, le prêtre s'avança vers Marie Tugghe et dit :

— Je suis consacré au Seigneur, mais le Seigneur a envoyé un ange parmi nous. Que sa voix innocente se fàsse donc entendre maintenant comme la plus pure et la mieux aimée.

Le conseiller Tugghe, sa femme et leur fils le chevalier entraient ; ils virent et entendirent.

Marie, leur chère Marie, récitait la prière des voyageurs de la mer, telle qu'on la lui faisait dire chaque soir.

Avec une expression énergique et tendre, Charles murmurait en la regardant :

— Ma mère, je n'aimerai jamais d'autre femme que cette enfant bénie 1

Page 1