‹ Jean Bart et Charles KeyserChapitre 12 sur 38 · DÉMARCHES ET PILOTAGE · texte numérisé non relu

DÉMARCHES ET PILOTAGE

Le débonnaire curé de Drînckam, maintenant âgé de de quarante-cinq ans, Nicolas Bart, qui, comme la fière Catherine en personne , taxait de timidité son cousin et ami Jean Bart, alliait lui-même un rare courage de sauveteur à une timidité plus qu'enfantine et en cela du moins, fort différente à celle du héros dunkerquois. On raconte qu'en présence des grands if perdait si facilement la tête, ( qu'un jour le comte d'Estrades l'ayant assez rudement invité à s'asseoir , il faillit prendre pour siège un vaste brasier ardent. L'aventure donna lieu à une locution proverbiale ; on n'appelait plus les braseros que des curés de Drinckam. Mais l'histoire atteste aussi que plusieurs fois, au péril de la vie, il avait arraché à de rapides courants des gens qui se noyaient. En 1703 notamment , il sauva deux personnes près de Fumes, lors de la rupture des écluses. — Les beaux combats, les morts héroïques de ses proches lui inspiraient une juste admiration, sans l'étonner. Se conduire en brave, mourir en guerrier, en sauveteur ou en martyr, lui paraissait sans doute également simple. En revanche, il était épouvanté par la seule pensée de parler à un archevêque , un maréchal ou un ministre , — et son jeune cousin Jean prétendait adresser des observations au Roi, à Sa Majesté Louis XIV 1

U tisonnait en songeant à cet excès d'audace, quand,

revenant de Paris , Jean Bart entra pour lui demander à dîner.

— Eh bien, mon cousin, dit-il, qu'as-tu fait ?

— Rien qui vaille. Le marquis de Vauban, le brave Duquesne , Colbert et même son fils , enfin le Roi m'ont fort bien accueilli. . .

— Le Roi , juste ciel l

— Mais , par malheur , il est autrement malaisé de manœuvrer en renard de cour qu'en renard de mer I. . . * — Je m'en doute ! . . . Et qu'as-tu dit au Roi ?

— Je lui ait dit : a Sire, je suis Jean Bart ; je viens remercier Votre Majesté de m'avoir fait l'honneur de m'appeler à son service et la supplier d'accorder la même grâce à Charles Keyser. j> Le Roi n'a pas su de qui je lui parlais, a Ce Keyser , Sire , est mon frère d'armes , mon compagnon de navigation, le plus brave des capitainescâpres de Dunkerque, mon matelot comme nous disons. Ses états de service sont plus beaux que les miens ; d'indignes ennemis ont pu seuls les laisser ignorer à Votre Majesté, sans quoi il aurait, de toute justice, obtenu sa part des récompenses qu'Elle daigne m'accorder ! »

— Tu as osé dire tout cela , mon cousin? murmura le curé de Erinckara devenu tremblant.

— Le Roi s'est tourné vers je ne sais quel officier de sa suite , et puis , avec un sourire : — « Monsieur Bart , m'a-t-ii dit, les états de service de votre matelot seront examinés par mes ordres. Vous êtes un loyal serviteur et un ami modèle. Que Dieu vous garde! » — J'ai dû me retirer. On n'a pas le temps de prolonger sa bordée dans ces maudits parages. Le tout , cousin Nicolas , n'a pas duré trois minutes ; et j'ai relevé à l'entour de moi

plus d'une méchante figure. Quand j'ai rendu compte de mon audience au lieutenant général Duquesne : — c Mon jeune ami , m'a dit le vénérable brave en soupirant f n'emportez aucune espérance ; le Roi a donné des ordres, mais on n en fera ni plus ni moins , puisque votre matelot a contre lui la meute des intrigants de cour. — Cependant, Amiral, j'ai remis moi-même les états de service de Keyser au ministre, qui les a trouvés magniliques — - Ils sont superbes en effet, et Colbert , qui est homme de bien, aurait depuis longtemps satisfait vos désirs, s'il le pouvait. - Il ne peut faire un lieutenant de vaisseau! * ai-je dit avec surprise.— a Non, si les favoris et les favorites empêchent le brevet d'aller jusqu'à la signature du Roi. La marquise de Montespan a retardé une promotion de maréchaux de France parce que son frère n'en faisait point partie, et le Roi a été contraint de le nommer 1 Ah ! si ce gros sac à vin de Vivonne protégeait Keyser, nous ne serions pas en peine !.. » Au fait, Vivonne est maréchal et le vainqueur de Ruiter ne Test pas. .

— Cousin, dit le curé de Drinckam, je me garderai bien, malgé mon profond respect pour le Roi, de pardonner à ses favorites leur diabolique influence ; mais en ce qui concerne Duquesne. . . le Roi est fort excusable.

— Comment ça? fit JeanBart.

— Tout le monde sait que le Roi voulait le nommer maréchal de France.

— Et après?

— M. Duquesne n'a pas voulu renoncer à ses erreurs religieuses.

— Mille diables ! interrompit Jean Bart, nous sommes catholiques toi et moi ; eh bien, toi, pour être patriarche des Grecs, pape des Turcs ou grand lama du Mogol, —

M% ÏEAN BART ET CHARLES KKYSER.

moi , pour être amiralissime du levant et du ponant, changerions-nous de croyance? Duquesne est protestant. Sa femme lui disait qu'il aurait dû répondre au Roi : t Mes services sont catholiques; • moi je dis qu'il est aujourd'hui le premier des marins du monde, et de plus honnête homme , sage, austère,, croyant en Dieu au moins !. . . Les libertins, les débauchés, les autres enfin, sont des païens et des hypocrites sans foi ni loi , et on lui préfère ces gens-là sous prétexte de religion. C'est injuste.

— Continue, dit simplement le curédeDrînckam.

— Après mon audience, je retourne chez le ministre; il me fait dire , sans me recevoir , que mon poste est à Dunkerque et qu'il me donne l'ordre de m'y rendre sur le champ. J'ai à peine pu prendre congé du marquis de Vauban : 0 L'intrigue règne au nom du Roi, m'a-t-il dit avec tristesse; vous voyez bien, mon cherBart, que vous avez perdu vos peines !.. » Mais non , cousin , non ! je ne les ai pas toutes perdues, je puis te le dire à toi comme au confessionnal.

. — M. de Vauban , M. Duquesne sont découragés ; Colbert ne peut rien et te renvoie pour s'épargner l'ennui de te le laisser entrevoir. Et tu espérerais encore?

— Oui I J'ai jeté mon plomb de sonde dans ces eaux bourbeuses; je sens qu'il faut y louvoyer sous des masques, comme au large quand nous voulons attirer à portée de canon des ennemis à jambes trop longues ; je dis que la finesse et la ruse peuvent en tout honneur être opposées à la perfidie.

— Pauvre ami , tu songerais à lutter d'adresse avec des courtisans.

— Pourquoi pas, cousin ? J'ai du calme, du boa sens,

du courage, grâce à Dieu; et je ne suis timide, vois-tu, que par respect ou par amour.

— Cependant, objecta le curé, tu ne peux. . .

— Oh! patience! ce n'est pas demain que j'agirai. - Sais-tu combien de nuits et de jours j'ai passés à étudier

le Grand Illuminant sur les cartes ou sur les lieux ? Sais* tu combien de fois j'ai mesuré la mer sur nos bancs à marée haute, à marée basse, à toute heure de chaque lunaison , par vent de terre , par vent du large , par calme \ plat, par brise de foudre? Sais-tu ce que J'ai lu et relui de routiers-pilotes en les corrigeant à la marge quand! j'y trouvais des erreurs?/. . Me voici collègue de MM. les officiers du grand corps. Eh bien , attrape à étudier le Grand Illuminant de Versailles 1 Voir et entendre , écouter* et retenir, se taire en fumant tout bonnement sa pipe, sans faire le malin , sans avoir l'air d'autre chose que d'un mangeur de cordes. Voilà mon plan. Je ne me soucierais pour rien au monde, cousin, des semblants de finesse de ces gens-là. Je serai fin pour de bon. J'ai les yeux bleus et ouverts, la face ronde, unbrinrouge, riante d'ordinaire, les lèvres épaisses, le poil blond, et la maia ferme. Je sais tenir la barre d'un gouvernail au milieu des remous, je me sers des courants et des contre-courants parmi les basses, et je ne finirais point par deviner, la manœuvre de leurs parages ; je me briserais sur les écueils de Paris, du ministère, de la cour, quand il s'agit du sauvetage de mon meilleur ami ! Tiens , cousin Ni-, colas, dis-moi tout de suite que je n'entends rien à me servir de mes hommes ! Dis-moi que les courtisans sont^ faits d'une autre pâte que les dix mille créatures humaines avec lesquelles il m'a fallu vivre, à commencer| par maître Valbué , qui était pire , j'en réponds , que la

marquise de Montespan ! Va ! le Renard blond , comme

Ton me surnomme, leur en fera voir de grises !

. — Ah ! mon Dieu, capitaine, comme vous parlez bien !

s'écria enfin maître Vanburg , qui avait silencieusement

dîné à la même table que Jean Bart et le curé de

Drinckam.

Celui-ci fit le signe de la croix , récita les grâces et dit:

— Je prierai Dieu de te protéger contre les périls de la cour, comme je le prie de te garder contre ceux de la mer.

— Amen ! fit Jean Bart.

Maître Vanburg répétait aussi Amen ! quand la vieille ménagère du curé introduisit un messager expédié en toute hâte par les dames Bart, Catherine et Nicole. Elles priaient leur parent de venir assister Cornil, l'aîné de la famille, qui débarquait dans un état affreux. Il se mourait.— Son cousin François était mort au large. — Enfin MmeHerman Bart, Martine, saisie d'un tremblement nerveux, avait tout à coup perdu l'usage de la voix.

Le curé fit seller sa jument, Jean Bart et Vanburg remontèrent leurs chevaux de poste; on partit au galop.

La famille Bart était au complet dans la grand' salle. Les frères et sœurs de Cornil, de Jean et d'Agnès, c'està-dire Jacques, Gaspard et Gaspard-François, successivement revenus de la mer, la jeune dame Kerlyncknée Catherine Bart, et sa cadette, la novice de la Miséricorde, en religion sœur sainte Cécile, — les trois fils d'Herman, les frères de François, dont la mort plongeait Martine dans l'état où on la voyait, Michel, Jean-Baptiste, et Jean dit îBrunet, filleul de son cousin Jean Bart, — Mme Guttiere, Mme Keyser et enfin Nicole, étaient là rassemblés autour

deMartine, tremblante, affaissée, sans larmes, pâle comme un cadavre, et de Cornil , dont les graves blessures ne laissaient que peu d'espoir.

La fière Catherine avait supporté le choc avec son admirable énergie; elle allait tour à tour de sa sœurbienaimée à son fils Cornil, et, secondée par ses filles, leur prodiguait de tendre soins.

Après le mouillage de ses vaisseaux délabrés habilement ramenés à bon port, le frère aîné de Jean Bart avait dit : a C'est bien ! je mourrai donc sous le toit de mes pères! * Et, sur ces mots , épuisé de fatigue, il tomba. On le mit dans un cadre où il était encore , quand il vit entrer son cousin Nicolas et son frère Jean. Il sourit en tendant les deux mains :

— La gloire céleste, la gloire navale, murmura-t-il. Cousin, tu va me préparer à paraître devant Dieu. Frère, je te lègue avec confiance la vieille épéede Michel Jacobsen, le renard de la mer , et l'honneur d'être chef de la famille Bart!

Puis il se fit apporter le petit François Cornil , qu'il embrassa paternellement :

— Celui-là aussi sera un marin ! dit-il. Tu as pour père le plus glorieux d'entre nous, cher enfant. Tu portes à la fois le nom de ton aïeul , le mien et celui de mon cher François, mon matelot, que j'ai hâte de rejoindre.

Un gémissement arraché par la douleur physique l'interrompit, mais avec un effort il acheva :

— Tu les porteras dignement en marchant sur les traces de Jean Bart

Nicole frémissante reprit son enfant.

— Mon file! mon fil? aîné ! mon noble fils ! disait Ca-

therine penchée sur sa sœur dont les yeux fixes l'approuvaient.

II y avait dans ce regard presque éteint une expression | admirable de résignation, de grandeur et de douleur, maternelle; car c'était une âme forte dans un corps dé-j bile que la veuve d'Herman. Ne pouvant égaler Catherine en fermeté , elle la surpassait peut-être par son opiniâtreté à vaincre les faiblesses d'une nature moins énergique.

On crut qu'elle ne survivrait point à cette nouvelle journée de deuil ; on crut que Cornil succomberait durant la nuit. Ils furent administrés par le curé de Drinckam, qui, cette fois encore, sutrépandre dans les cœurs affligés le baume vivifiant de la charité, de l'espérance et de la foi.

Cornil ni Martine ne succombèrent pourtant.

Celle-ci, infirme et souffreteuse, devait rester pour être le témoin muet de nouvelles gloires et de nouveaux malheurs.

Et l'agonie du frère aîné devait se prolonger durant une année entière.

Supportant sans se plaindre les plus horribles tortures, ce bouillant capitaine , qui n'avait jamais eu le calme étonnant de son frère Jean Bart , puisa dans les pieux encouragements du curé de Drinckam , dans les tendres exhortations de sa mère Catherine , une force chrétienne mille fois plus rare que la valeur dans les combats. A mesure que le mal, envenimé sous les zones tropicales faisait du progrès, il subissait des opérations qui le mutilaient affreusement , sans qu'une parole indigne de lui s'échappât de ses lèvres contractées. Marins de profession, réunis un jour par une conséquence

assez naturelle de la paix, les enfants Bart , Jacques, Gaspard , Gaspard-François, Michel, Jean-Baptiste, Brunet , s'étaient dispersés de nouveau. Quelques-uns avaient pris le large sur des navires aventuriers ; la plupart naviguaient au marchand comme Keyser, qui commandait , pour le compte de messire Tugghe , un joli brigantin dont les courtes traversées le ramenaient sans cesse à Dunkerque.

Le fils de la veuve Keyser devait cette position à Marie, qui l'avait demandée pour lui au noble armateur.

Jean Bart , attaché au travail hydrographique de? fortifications , se retrouvait souvent avec son cher matelot au chevet de Cornil.

Alors, si les tourments du malheureux amputé lui laissaient quelque trêve , il leur faisait de splendides récits d'outre-mer. Il parlait de ses courses à Sumatra, Java , Macao , Amboine et Madagascar , de ses relâches à Maurice,- au cap de Bonne-Espérance, à Sainte-Hélène, à l'Ascension , île déserte dont il fit, trois années durant , le centre de ses opérations aventureuses. Il leur racontait comment il avait pris part , dès son arrivée aux Indes, à l'assaut de Saint-Thomé , d'où , sous les ordres d'un simple négociant , nommé Caron , les Français avaient expulsé les Hollandais. Il énuméraitses coups de main dans la Malaisie et jusqu'au Japon, d'où il fut obligé de partir pour échapper à des forces trop supérieures.

En quittant l'Ascension, vers l'époque où Jean Bart s'était marié, Cornil se joignit à l'escadre du comte d'Estrées , et coopéra bravement à la reprise de Cayenne en 1676 ; il fut ensuite admis avec honneur parmi les

capitaines des frères de la côte ; — il connaissait Grammont, l'OIonnais, Monbars et Pierre Franc, un Dunkerquois , fameux flibustier, qui, le premier, rechercha son alliance. Une fois dans la compagnie , il avait pris aux Espagnols , aux Portugais et aux Hollandais , plus de cent navires ; — il avait aussi eu le bonheur de secourir d Estrées après le naufrage de douze vaisseaux de son escadre sur les roches d'Aves en 1678 ; enfin il était remonté jusqu'aux possessions françaises du Canada.

Une dizaine au plus de ses prises avaient pu être expédiées à Dunkerque ; mais il avait vendu de toutes parts des cargaisons magnifiques et, sans compter plusieurs trésors cachés dans des îles, il avait, tant pour son compte que pour celui de la maison Tugghe, dans vingt comptoirs étrangers , d'énormes créances à faire rentrer si Dieu lui eût prêté vie :

— Tout cela est enregistré sur mes livres de bord avec pièces à l'appui ; notre armateur en a le duplicata; mes frères et cousins ne laisseront point périmer de tels titres.

— Jacques et Michel sont capitaines , dit Jean Bart. ! — Mais toi et Keyser?

— Moi , frère , je ne suis plus libre , puisque j'appartiens au Roi ; mais, le serais-je autant que Tan passé, je ne me sens aucun goût pour les grandes navigations.

— J'oubliais, murmura Cornil ; tu as ta femme et ton fils , notre cher enfant.

Le valeureux aventurier avait pris en affection toute paternelle le petit François Cornil , dont les traits lui rappelaient ceux de son cousin, lieutenant ci matelot, François , le fils aîné d'Herman. Au plus fort de ses dou-

Là RACE HEROÏQUE. < 'ÏÔ

leurs , il demandait souvent qu'on lui amenât le jeune enfant, dont la vue avait le don de le soulager. Agnès ou Nicole , sœurs attentives, accouraient alors avec un tendre empressement , et François Cornil souriait à son oncle mutilé > dont ses douces larmes calmaient les tortures. L'angélique Marie Tugghe , qu'on rencontrait partout où régnait la douleur, parvenait aussi par sa présence à distraire les souffrances du brave capitaine et, voyant combien il aimait le petit François Cornil, elle se prit pour cet enfant d'une amitié à rendre jalouse toute autre mère que Nicole.

— Frère, répondit Jean Bart , j'ai femme et enfants, c'est vrai ; mais je suis marin et je saurai me séparer d'eux autant qu'il le faudra pour le bien du service. La vraie raison qui m'éloigne des campagnes dans les

, Indes, c'est qu'ici , dans nos mers, je suis sur le champ de mes études ; ici ie possède des qualités de pilote que J je n'aurais plus partout ailleurs. Tiens ! hier encore j'ai ' découvert un chenal dont je ne confierai le secret qu'au A marquis de Vauban et à nos frères. Revienne la guerre, Cornil , les Renards de la mer y passeraient , en se riant d'un blocus par une flotte de cent vaisseaux. La navigation et la guerre dans la Manche et ia mer du Nord, voilà mon affaire. Le ministre et le Roi m'expédieront où 1 bon leur semblera , mais les intérêts de messire Tugghe ni les nôtres ne sauraient me décider à courir la bordée des Indes. Quant à Keyser , sa mère mourrait de chagrin s'il devait lui faire de longs adieux. Depuis la fin de la guerre, depuis qu'il passe plus de la moitié de son temps auprès d'elle, la bonne femme reprend vie.

— Tu as raison, matelot, dit Keyser, et pourtant là-bas, à deux mille lieues de mes ennemis,

tout en rendant au père de Marie et à votre famille des services considérables, je trouverais sans doute des occasions de gloire. Les grandes aventures m'ont toujours tenté !

— Souviens-toi de la fin du pater, dit Jean Bart en souriant et prends patience. Quant à toi , Corail , sois tranquille. Grâce au ciel , les Bart sont nombreux \ il y en a pour toutes les missions et pour tous les dangers.

Corail Bart, deuxième de ces noms , n'ayant plus que le bras droit, mourut enfin, la main sur le cœur, comme il avait vécu (xm).

Catherine , sa mère , regarda sa mort comme une délivrance.

Il fut inhumé dans la même tombe que son père et son oncle Herman ; comme eux , il fut suivi jusqu'à sa demeure dernière par toutes les notabilités maritimes , civiles et militaires du pays , entre lesquelles on remarqua encore Vauban , alors gouverneur de Douai l'intendant Hubert de Champy-Descluzeaux, et enfin le maréchal d'Estrades, gouverneur de Dunkerque, où l'on s'agitait beaucoup à la nouvelle d'une prochaine visite du roi.

Le curé de Drinckam, qui avait prononcé avec une touchante onction l'oraison funèbre de son cousin , fut pris d'un effroi voisin de la terreur et courut s'enfouir dans son presbytère.

L'intendant Hubert , à l'issue de la cérémonie funèbre , s'approcha de Jean Bart , s'excusa de troubler sa douleur , et , le priant de venir le trouver dès le lendemain matin pour affaires de service très-urgentes t ajouta qu'il lui en serait , en outre , personnellement obligé. Jean Bart obéit donc avec d'autant plus de zèle

que non-seulement l'intendant l'avait toujours appuyé, recommandé et protégé , mais encore qu'il s'était récemment fait honneur d'être le parrain de sa première, fille , Anne Nicole , née le 15 mai 1680.

La grosse affaire était de conduire dans le port un vaisseau de ligne complètement armé, chose jusque-là réputée impraticable, faute d'une profondeur suffisante. Mais l'impérieux Seignelay , qui exerçait la survivance de la charge de Colbert , son père, alors malade , avait promis au Roi de lui faire visiter un vaisseau de guerre tout équipé.

Les pilotes ayant unanimement objecté qu'il y avait impossibilité matérielle , Seignelay, qui, à la vérité, avait pris avis de l'ingénieur Decombes , venait de ré-' pondre courrier par courrier :

a J'ai promis au Roi que le vaisseau entrerait ; je veux qu'il entre , et il entrera. »

Les pilotes s'obstinaient dans leurs protestations; le maréchal-gouverneur , le commandant de la marine , le chevalier de Léry , capitaine de l'Entreprenant , ancré sur rade, les ingénieurs ordinaires et extraordinaires, l'intendant enfin , étaient aux abois. Jean Bart parut, fut mis au courant de la question et dit simplement :

— Le marquis de Seignelay a raison.

— Et c'est vous qui le dites ! s'écria l'intendant transporté de joie. Nous sommes sauvés ! Venez donc avec moi chez le maréchal.

Les principaux pilotes et chefs en mer, convoqués par-devant un nombreux conseil d'officiers et d'ingénieurs , résistaient à toutes les promesses , à toutes les menaces, quand Hubert Descluzeaux introduisit Jean Bart en disant : « II répond de tout ! *

4 g t JEAN BART ET CHARLES KEYSER.

— En ce cas , se hâta d'ajouter Vauban , invité à faire partie du conseil , je cesse d'appuyer l'opinion des pilotes. A vous l'honneur , mon cher capitaine. 1

Malgré tout le désir qu'on avait de complaire au marquis de Seignelay et de satisfaire le Roi , l'accueil trop flatteur fait à Jean Bart par Vauban ayant blessé certains amours propres , un sentiment de mesquine jalousie se manifesta.

— Monsieur , dit l'un des officiers supérieurs , voici des gens du métier qui ne veulent à aucun prix se char* ger de piloter l'Entreprenant. j ; — Je suis du métier aussi , je crois , dit Jean Bart. •

— Vous affrontez une responsabilité bien terrible , monsieur.

Non-seulement vous risquez de perdre un vaisseau

de haut bord , mais encore de barrer l'entrée du port de Dunkerque.

— Prenez-y garde , ajouta le commandant de la marine , en cas de malheur , vous n'échapperiez point à la sévérité des lois. Savez-vous quel châtiment vous encourriez?

— La mort , dit Jean Bart , car après tant d'avertissements , je serais condamné comme ayant agi avec malice (1).

Le regard assuré , le ton franc et calme du lieutenant de vaisseau plurent au maréchal d'Estrades.

— Très-bien, dit-il; mais c'est un succès que nous voulons , non un triple désastre.

(î) Ordonnance de 1681 , liv. n , tit. iv, art. T. — Déjà promulguée partiellement en 1680, et d'ailleurs, en l'espèce, ne reproduisant que des lois déjà en vigueur.

lA RACE

lÏQtJË.

fr — Merci , monsieur le maréchal ! dit Jean Bart touché du mot triple que venait d'employer le comte d'Estrades. Après la perte d'un vaisseau du Roi et un naufrage qui , s'il avait lieu dans le chenal , pourrait en effet obstruer l'entrée du port , ma vie serait bien peu de chose , et je mériterais toute la rigueur des lois , d'autant plus que je suis seul cause des ordres de M. le marquis de Seignelay.

! — Vous!... vous?...

1 — Comment donc? s'écrièrent plusieurs officiers supérieurs.

— Parce que j'ai dit que l'entrée du vaisseau serai* facile...

— À qui avez-vous dit cela , monsieur Bart?

— A M. l'ingénieur Decombes qui aurait dû informer M. le marquis de Vauban.

— Je me suis croisé avec Decombes entre Paris et Douai , dit Vauban ; nous ne nous sommes point vus. Mais expliquez-nous , s'il vous plaît , la résistance des pilotes.

I — Leur résistance est sage et légitime. Il y a six semaines , j'aurais été de leur avis , mais les sondages dont je suis chargé m'ont fait découvrir un récent changement de niveau. Les travaux de fondation des forts avancés en sont cause , car un courant sous-marin trèsviolent s'est formé en aval du fort de Bonne-Espérance. Les sables se déplacent , le chenal se creuse ; nous avons gagné en profondeur trois pieds , qui suffisent à marée haute , pourvu que le vent soit maniable , à faire passer le vaisseau avec tout son armement , sans qu'il

Les pratiques, lamineurs et chefs en mer, jusque-là

1 fti Jean bart et charles keysêH-

silencieux et sombres , saluèrent Jean Bart de leurs félicitations.

— Vive le Roi 1 dit le maréchal. Monsieur , vous piloterez donc l'Entreprenant ; prenez vos mesures en conséquence.

Six heures après, le gros vaisseau du chevalier de Léry s'amarrait dans le bassin. La population enthousiasmée applaudissait, car Jean Bart, en prouvant ainsi la possibilité d'avoir des hauts-bords armés dans le port de Dunkerque , rendait à la marine un service plus important qu'une victoire.

— M. de Seignelay, lui dit Vauban, vous doit beaucoup de reconnaissance. »

— Puisse-t-il , répondit Jean Bart , m'accorder la nomination de Keyser ! i

— Demandez toute autre récompense. |

— Je ne désire que celle-là.

— Ignorez-vous donc que, Tan passé, la propre sœur de Seignelay s'est mariée au neveu de la Montespan , au fils de Vivonne, M. le duc de Mortemart , compère et compagnon du vicomte de Flamignes ? La coterie des muguets de cour ne s'est que trop occupée de Keyser , et Seignelay se croit obligé de ménager ces gens-là.

Jean Bart se retira découragé ; mais Marie Tugghe ne l'était point.

Le 27 juillet 1680 , quand le roi Louis XIV , accompagné de la Reine , du dauphin et de la dauphine , eut reçu des mains du maréchal d'Estrades les clefs de la place , quand le commandant de la marine au uom de l'armée de mer, quand messire Tugghe, au nom de la municipalité de Dunkerque , l'eurent complimcaté, ou

vit au milieu des officiers, des magistrats et des cour* tisans , s'avancer une députation de gracieuses jeunes filles vêtues de blanc et couronnées de fleurs qui , — selon l'usage, — venaient offrir à Leurs Majestés l'hommage du respect et de l'amour de la populati )n.

Comme la plus noble , la plus sage et la plus belle, Marie avait été choisie pour présenter les bouquets et les dons de la ville.

Elle s'inclina devant le Roi , qui , admirant sa grâce et sa distinction , apprit avec une satisfaction marquée qu'elle était la fille de son loyal serviteur et sujet le chevalier Tugghe , son conseiller pensionnaire. Elle baisa la main du Roi et celle de la Reine; puis, avec un trouble charmant :

« Sire , dit-elle , nos parents , nos frères , nos sœurs nous ont désignées pour remplir la douce et glorieuse mission de déposer aux pieds de Votre Majesté , de S. M. la Reine et de Leurs Altesses Royales , ces fleurs, symboles de la joie la plus pure , ces présents, témoignages d'un dévouement inaltérable. »

Les sourires affables du Roi, de la Reine et des princes, qui recevaient les bouquets et faisaient emporter les autres dons de la ville, diminuèrent la timidité de Marie Tugghe :

« Après de trop longues et de trop cruelles épreuves, poursuivit-elle, Dunkerque, rendue à la France, ose espérer que le sang de ses fils les plus chers a scellé d'une manière impérissable son union au royaume de Votre Majesté. On nous a vues , nous , faibles jeunes filles , à l'exemple de nos mères , exciter nos frères , nos amis, nos pères même , à braver pour la gloire de ses armes tous les dangers de la guerre navale, *

— Très-bien ! chère enfant, dit le Roi.

a Us sont partis accompagnés de nos vœux f sauvegardés par nos prières: ils sont revenus triomphants et ious en avons tressailli d'allégresse, en remerciant Dieu d'avoir béni leurs efforts. Ce Vêtaient , Sire , que de modestes volontaires , des câpres , hier paciGques commerçants , transformés par dévouement pour le Roi de France en corsaires invincibles. Dunkeïque reconnaissante remercie Sa Majesté d'avoir récompensé leur zèle en la personne du brave Jean Bart , appelé à l'honneur de servir sous son pavillon royal. »

Un murmure approbateur parcourut longuement les rangs de la foule. Marie Tugghe , avec un surcroît de fermeté , poursuivit en rougissant :

« Duukerque ose espérer qu'en pénétrant dans ses murs, qu'en jetant d'augustes regards sur ses eaux , le Roi, dans sa bonté , daignera se souvenir des émules de Jean Bart : les frères Jacobsen , Pitre Lassep , Massemaker , Willam Doom et Charles Keyser, cité comme le plus habile, et l'intrépide Soutenuie, et tant d'autres, dont M. l'intendant de la marine a eu soin d'enregistrer les hauts faits. »

— Cette jeune fille est audacieuse , murmura le marquis de Seignelay.

— Dites amoureuse , monseigneur , ne manqua pas d'ajouter on ne sait quel courtisan.

L'évidente bienveillance du Roi , de la Reine et des princes n'avait pas décru. Marie acheva sans aucune peine :

a Les jeunes filles de Dunkerque , en se prosternant devant Vos Majestés et vos Altesses Royales , n'oublient pas leurs frères ; puisse leur être pardonnée une har-

diesse qui prend sa source dans les sentiments les plus* respectueux et dans leur profonde confiance en la magnanimité du Roi , dont Dieu veuille à jamais protéger la gloire ! »

Keyser, du milieu de la foule avait tout entendu avec une vive émotion , il serra la main de Jean Bart :

— Que ta femme et ta sœur Agnès soient bénies ! murmura-t-il ; Marie n'est pas insensible à mon amour !

— Ah ! pensait Jean Bart , pourquoi messire Tugghe n'est-il pas un simple bourgeois sans prétentions nobiliaires. L'accueil que le Roi vient de lui faire l'exalte et le transporte au septième ciel. Et malheureusement il est plus facile de faire entrer un soixante-quatorze daûg nos bassins que de changer les sentiments hostiles des gens de cour.

Messire Tugghe, toutefois, ne trouva rien à reprendre au discours de sa fille. Généreux comme il Tétait , il aimait les paroles généreuses. Ce que Marie avait dit! des corsaires de Dunkerque lui plut , et il trouva na-j turel qu'elle eût, avec la commune renommée, proclamé l'habileté du brave Keyser, auquel il s'intéressait beau* coup lui-même.

Le chevalier Tugghe avait lu dans l'âme de sa jeunej sœur. j

Cependant le roi Louis XIV ayant répondu par lea formules accoutumées , poursuivit sa route aux cris d^ la multitude. |

Interrogé sur les travaux de fortification de terre et de mer, Vauban trouva moyen de raconter au Roi corn-: ment Jean Bart avait eu l'art de faire entrer le vaisseau dans le port. Puis , il parla de l'héroïsme héréditaire d^ sa famille, cita la fin glorieuse des frères B^rt , déplora^

t Sd JEAN BART ET CHARLES KEYSER.

la perte récente de l'intrépide Corail , mort comme son aïeul et son bisaïeul des suites de ses blessures , et enfin, par une transition rapide, il nomma Charles Keyser.

1 Au risque de mécontenter Seignelay, l'intendant Hubert Descluzeaux , par sympathie pour Jean Bart, eut aussi le courage de citer son ami. A la vérité, le Roi lui avait demandé quelques détails sur la course.

I — Il y a déjà quatre ans, Sire, répondit-il, j'ai adressé à M. le contrôleur-général , ministre de la marine, des rapports très-circonstanciés sur nos principaux capitaines câpres. Jeau Bart et son valeureux ami Keyser étaient en téte de ma liste comme ayant accompli de concert , mais parfois aussi séparément, les plus belles actions qu'on ait faites durant la dernière guerre. En 1676, M. Bart prit aux ennemis plus de soixante-dix canons et leur détruisit environ sept cents navires de pêche. Dans les Pays-Bas et les Provinces-Unies on le pendait en effigie en le vouant à l'exécration publique. Aussi des misérables à gages sont-ils venus jusqu'à Dunkerque pour essayer de l'assassiner.

* Le Roi fit un mouvement d'indignation et de surprise qui fut très-remarqué.

I — En 1678, poursuivit l'intendant , les grands succès de la campagne furent dûs au capitaine Keyser qui s'empara du vaisseau de 50 canons le Prince d'Orange , et qui prit , coula ou brûla cent-dix bâtiments hollandais.

1 Pendant la fête donnée à Phôtel-de-ville , le nom de Keyser , inséparable de celui de Jean Bart , frappa plusieurs fois encore les oreilles du Roi.Le conseiller pensionnaire Tugghe entre autres, interrogé sur ses armements

en course , répondit nécessairement par la relation de certains exploits saillants du capitaine Keyser.

EnCn , sur le pont même de l Entreprenant , le maréchal d'Estrades ayant présenté Jean Bart au Roi :

— Je vous reconnais ! dit Louis XIV.

Et Jean Bart répondit :

— Sire , j'ai eu l'honneur d'obtenir de Votre Majesté une audience dans laquelle je recommandais à sa justice l'intrépide Charles Keyser , en La remerciant du grade qu'elle m'accordait.

— Seignelay , dit vivement le oi , vous m'entretiendrez de ce Keyser dont tout le monde me parle ici.

Mais le chevalier de Léry faisait exécuter un simulacre de combat et d'abordage , merveilleux spectacle qui devait, hélas , faire oublier celui qui par tant d'abordages et de combats véritables aurait mérité d'être , à l'instant même, appelé en présence du Roi et publiquement récompensé.

L'ambitieux Seignelay , loin de remercier Jean Bart du pilotage de V Entreprenant , trouva fort déplacés les éloges qu'on lui donnait. A lui seul Seignelay devait revenir tout l'honneur du succès obtenu à Dunkerque. Froissé des efforts de Vauban qui appartenait à Louvois, il s'irritait de ceux de l'intendant Hubert de Champy- Descluzeaux et de Jean Bart, ses subordonnés, en faveur d'un aventurier fort mal vu par les Mortemart, les Flamignes et la favorite (xiv).

— De quoi se mêlent ces gens-là ! pensait avec humeur le jeune ministre qui était fort loin, à cette époque, d'estimer et d'affectionner Jean Bart comme il le fit par la suite.

Bref, quoique pour la troisième fois on lui eût remis

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i 90 JEAN BART BT CHARLES KEYSER*

un dossier très-complet contenant les détails des brillants services de Keyser, Keyser resta, comme devant, simple capitaine-capre , cabotant pour le compte de messire Tugghe dans les parages voisins de Dunkerque.

En vain Jean Bart avait multiplié les démarches , en vain ses amis avaient courageusement sondé les intentions du Roi lui-même , le fond était un fond de roches recouvertes du limon impur des intrigues et des rancunes.

On n'avait plus la ressource de s'écrier : « Ah ! si le Roi le savait! d II aurait fallu dire : a Ah! si le Roi le voulait! »

— Mais comment amener le Roi à vouloir? Voilà ce que se demandait Jean Bart qui , ne voyant dans l'avenir que des écueils , méditait , cherchant à travers les sottises , les bassesses et les iniquités, à travers les respectables préjugés des uns , la loyale réserve et les jn§tes

craintes des autres , quel devait être le pitatage.

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