‹ Jean Bart et Charles KeyserChapitre 13 sur 38 · LA MAIN DANS LA MAIN · texte numérisé non relu

LA MAIN DANS LA MAIN

Noble, riche , belle, adorable, adorée, Marie Tugghe était courtisée et recherchée par une foule de gentilshommes à qui son père faisait fête plus que jamais. Depuis que le Roi lui avait adressé des louanges pour ses armements en course et ses travaux administratifs , le conseiller pensionnaire était ravi , redoublait de com plaisance cm ers la noMçsse et ouvrait à dçflj ballets

àu moindre des précieux de Versailles les portes de sou salon de réception inévitablement fermées au capitaine câpre Charles Keyser.

JeanBart, lieutenant des vaisseaux du roi, et sa jeune femme, furent invités; mais Agnès, ni la fière Catherine , ni les Keyser, n'ayant reçu la même invitation , ils s'abstinrent de pénétrer dans l'aristocratique milieu qui faisait les délices de messire Tugghe.

Cependant Marie fut demandée en mariage par plusieurs gentilshommes , — les uns , braves officiers de mer , cadets de province, n'ayant pour fortune que leur épée , — les autres , riches , appuyés , destinés aux faveurs , en crédit à la cour et tenus en estime singulière par le conseiller pensionnaire chevalier des ordres du Roi. Marie refusa constamment; et, comme on l'avait bien prévu dans la famille Bart, comme Agnès la première l'avait affirmé , son noble père n'essaya jamais de forcer ses inclinations.

— Bien ! mon enfant , disait-il. Cette alliance m'eût honoré , elle me convenait ; mais tu la rejettes , n'en parlons pas davantage.

Et Charles Keyser, qu'on ne recevait point aux jours d'apparat , était parfaitement accueilli , soit dans les bureaux , quand il y venait rendre compte de ses opérations maritimes et commerciales, soit même dans l'intimité, quand il accompagnait sa mère restée en relations affectueuses avec la famille Tugghe. — II voyait donc sans obstacle Marie, qu'il rencontrait , plus souvent encore , chez les dames Bart , à qui ëlle consacrait les meilleurs instants d'une vie pleine de généreuses pensées.

Charles Keyser aurait cru souiller un lis , s'il avait de,

nouveau proféré devant elle un mot qui pût la faire rougir. Marie aurait cru commettre une faute grave en lui donnant le moindre des encouragements. — Mais pouvaient-ils ignorer ce qui se passait dans leurs cœurs?

Marie, après ce qu'elle avait entendu, après les franches explications de Jean Bart, n'avait pas craint de parler publiquement au Roi en faveur de Charles, et depuis elle ne cessait de refuser des partis brillants — Charles, dès qu'il était à terre, se trouvait à miracle sur son passage. — Et Nicole , et Agnès , sœurs dévouées , leur servaient à tous deux d'interprètes avec une discrète ardeur. Keyser qui voyait en Marie un ange descendu des cieux , renfermait dans son âme le légitime espoir d'être aimé autant qu'il aimait , et avait

i le bonheur de confesser son amour à ces mêmes amies qui pouvaient, comme un écho mélodieux, en reporter les accents aux oreilles de Marie Tugghe.

j Les amours partagées sont assez rares pour qu'on doive les estimer heureuses alors même que , contrariées par la distance sociale ou les préjugés de caste , elles restent sans épanchements, muettes au seuil de la félicité.

Reçue chez les dames Bait comme si elle eût été de leur famille, Marie se rendait parfois avec elles chez la mère de Charles où elle devait bientôt trouver à soulager de nouvelles douleurs.

La pauvre veuve déclinait.

En peu de jours, une maladie cruelle, qui commença par la priver de la vue , fit des progrès alarmants. Son fils Charles se trouvait alors en cours de voyage. Agnès et Marie, rivalisant de tendre charité, la soignaient et la gardaient. Elles secondaient avec un empressement

'Là RACE HÉROÏQUE.

pieux Mme. Guttiere, qui ne la quittait plus, Catherine et Nicole qui venaient sans cesse la visiter.

La vue s'était éteinte , l'ouïe devint dure , la mort s'avançait à grands pas. L'infortunée ne voyait plus, elle n'entendait qu'à peine, et demandait avec angoisse le retour de son fils :

— Dois-je donc mourir, disait-elle, sans l'avoir béni une dernière fois !

Avec une insistance remarquable, elle attirait sans cesse à elle la jeune Marie Tugghe :

— Mon enfant, ne vous éloignez pas! disait-elle d'un ton suppliant. Soyez ici quand il viendra... Prévenez-moi quand vous entendrez son pas; vous me serrerez la main comme ceci, ma chère fille.,. Je comprendrai.

Dans l'allée de la maisonnette , on entendit un pas précipité :

— C'est lui! c'est lui enfin! s'écrièrent à la fois le curé de Drinckam, Agnès et Mme Guttiere, qui entouraient le lit de la mourante.

Marie lui prit et lui pressa la main :

— Ah! le voici ! Dieu soit loué! s'écria MmeKeyser, qui, trouvant la force de se mettre sur son séant, manifesta une joie telle , qu'il eut été inhumain de la détromper; car ce n'était point Charles, ce fut Jean Bart qui entra. Quatre mains se levèrent, quatre regards suppliants s'attachèrent sur lui :

— Mon fils ! mon noble fils! si je ne dois plus te revoir ni t' entendre, dit-elle, je puis du moins te serrer encore dans mes bras !

Jean Bart se laissa presser sur le cœur de la mère de Charles, comme s'il eût été vraiment son fils.

101 JEAM BART ET CHARLES K.EYSER.

Alors elle dit à Marie *

— Approchez, cher ange, donnez-moi votre main aussi, et surtout ne me la retirez pas quand je vous aurai tout dit. Il n'est ni riche, ni noble, ni puissant, et vous, fille soumise, vous obéirez toujours à votre père, dont je bénis les vertus; mais Dieu vous rapprochera et vous unira si vous mettez en lui votre confiance!

Marie Tugghe et Jean Bart hésitaient tous deux.

— Oh! ne craignez rien, chers enfants! c'est le Ciel même qui m'inspire ! Les obstacles qui vous séparent seront aplanis !... Ne me résistez pas, vous êtes si dignes l'un de l'autre , mon fils, ma tille!... Mes derniers instants seront plus doux si je meurs en tenant vos deux mains unies dans les miennes.

Mme Guttiere , Agnès , le curé de Drinckam luimême, firent des signes d'assentiment. Avec un accent j de bonheur, la mourante dit encore : >

— Soyez bénis par votre mère , chers enfants qui serez unis un jour !... 9

En ce moment, Charles Keyser entra. 1

II vit tout; il fondit en pleurs.

Sa mère expira dans ses bras en murmurant son nom et celui de Marie , mais ce n'était point leur union qu'elle venait de bénir.

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