U ROUTE DU BONHEUR
► — Mlle Marie Tugghe avait été recherchée en mariage par dix gentilshommes des plus distingués , et elle les avaitrefusés tous les dix ! C'était violent! — Quoi! le chevalier de Gardanne , cousin de Forbin comte de Janson; le baron de Rochefort , qui jouissait des bonnes grâces du maréchal de Vivonne: René Cotentin, neveu de Tourville, et un Lussac, et un de Brosse, avaient échoué auprès d'elle comme de simples gentillâtres !... Gardanne en avait eu la jaunisse, tant et si bien qu'il était aux eaux; et Rochefort, pour se consoler, avait fait de telles folies , qu'une lettre de cachet le retenait bel et dûment sous les verroux de la Bastille ! — En vérité, cette Célimène flamande avait juré de faire le désespoir de toute la jeune noblesse.
J Sur de tels propos, le vicomte de Flamignes, qui venait de reparaître à Dunkerque, s'empressa de se mettre sur les rangs. Etait-ce une gageure ? — Pour mystifier ;M. le Bourgmestre aux kermesses flamandes , pour s'a- 'muser aux dépens de la Dulcinée Dunkerquoise et de «M. le chevalier son frère, un petit avocassier jouant au magistrat , ou pour se divertir en passant , le vicomte voulait-il se poser en fiancé , puis rompre avec éclat et livrer à la risée publique Marie Tugghe et sa famille ? Pu bien encore, la beauté de la jeune fille assez riche et
noble d'ailleurs pour n'être pas dédaignée , l'avait-elle impressionné au point de lui faire faire une démarche sérieuse ? Réussir cù n'avaient pu triompher Gardanne, Rochefort , Cotentin, Lussac et tant d'autres, pouvait suffire à contenter l'amour propre. En tout cas , l'aventure avait un côté piquant.
, Le vicomte de Flamignes en voulut avoir le cœur net, fit pour la forme trois ou quatre visites , et enfin demanda résolûment la main de Mlle. Tugghe. Pour la forme aussi, Marie fut consultée ; et en présence du chevalier son frère, le vicomte de Flamignes, repoussé avec froideur , répliqua fort aigrement :
— Monsieur le conseiller j'en croirai donc la rumeur populaire d'après laquelle Mlle. Tugghe serait éprise d'une homme de rien...
— Assez , monsieur ! interrompit le chevalier , vous nous faites injure.
; — Que prétendez- vous dire? demandait le conseiller, | — Le père m'interroge , le fils me coupe la parole ; commencez par vous entendre, messieurs ! dit le vicomte d'un ton persiffleur.
: Le chevalier allait s'emporter ; messire Tugghe, d'un geste sévère le contraignit au silence.
— Expliquez-vous , monsieur le vicomte ! dit -il ensuite.
— Rien de plus simple. Après les refus sans fin de Mlle votre fille, on s'est demandé si un certain petit capitaine câpre nommé, je crois, Keyser, ne serait pas l'heureux mortel qui tient son cœur captif. On s'est souvenu que, l'an passé, Mlle. Tugghe l'a désigné au Roi lui-même comme un miracle de vaillance. L'on dit que les Gardanne, les Rochefort. les Lussac, n'ont été sacri-
fiés qu'à un si glorieux chevalier. C'est pourquoi je me suis dévoué à l'éclaircissement d'un si piquant mystère. '
— Monsieur , c'en est trop ! s'écria le chevalier en trépignant.
Mais son père le prit par la main et, sans même expulser de chez lui l'impertinent vicomte , il se retira de son salon.
— Point de querelles 1 disait-il à son fils. Oubliezvous donc qu'il est le propre cousin de Mme la marquise de Montespan I . . .
— Une femme indigne I s'écria le chevalier. Mais il s'agit de ma sœur ! Et j'aurais voulu que cet insolent fût chassé d'ici! Quoi ! s'il avait l'audace de revenir , vous le recevriez ?
— Certainement, surtout s'il n'a point menti, comme je le crains ! Marie aimerait Charles Keyser ; ce serait la rumeur du pays, et moi son père, j'ignorerais ce qui fait la fable de Dunkerque ?
— Mon père, répliqua le chevalier , vous craignez, dites-vous. . . Par le cœur , par le talent , par la vaillance, par ses vertus de frère et de fils, Charles Keyser est mille fois plus noble que ce vicomte de ruelles et d'antichambres!. . . Eh bien , sans admettre qu'il y ait fables ni rumeur ailleurs que dans le cabaret des messieurs ses pareils , je crois franchement que ma sœur Marie a distingué le digne ami de Jean Bart. • .
— Vous-croyez cela, mon fils, et vous ne m'en parliez point, dit messire Tugghe avec émotion.
— Les inclinations de ma sœur seront toujours vaincues par le respect et l'amour qu'elle vous porte.
— J'aime à le croire !
— Marie ne m'a pas choisi pour confident. Mais, avec
ma confiance sans bornes dans sa piété, dans sâTsàgéssë et sa retenue , je n'ai pas songé un seul instant à vous ; faire part de suppositions qui, du reste, sont peut-être* mal fondées.
— Il suffit, laissez-moi, et rappelez-vous surtout que' je vous défends de chercher affaire à M. de Flamignes. 1
— Je me résigne respectueusement à cet ordre pénible répondit le chevalier Tugghe.
Alors, avant de repartir pour Paris, le jeune vicomte égayait fort messieurs ses camarades par le récit , singulièrement amplifié, de sa scène chez le bourgmestre aux kermesses.
Après de longues réflexions, le conseiller avait fait appeler sa fille.
— Mon enfant , lui dit-il, si j'approuve ton dernier refus , les précédents m'étonnent et même m'affligent. k Réponds- moi donc avec sincérité. Aurais-tu disposé de ton cœur?
Marie regarda son père de ce regard doux et pur qui lui attirait la sympathie de toutes les âmes généreuses, puis elle baissa les yeux et se recueillit un instant; enfin d'une voix calme : , ) — Oui, mon père, dit-elle. * »
— Et pourquoi me l'avoir caché, ma fille ? ]
— Je n'ai rien caché ; vous m'interrogez, je réponds. Depuis quelques jours seulement , depuis la mort de Mme. Keyser, je me demandais pourtant si je ne devais pas aller au-devant de vos questions paternelles.
— Et tu hésitais ?
— J'attendais, j'espérais que mes parents provoqueraient enfin des confidences que je suis heureuse de leur faire,
JW RAGE HÉROÏQUE, J99
r TTésàrmé pîu tant de soumission , le conseiller voulut que sa femme fût présente à la suite de l'entretien. —
— Marie embrassa sa mère, et reprit :
1 — Une douce pitié a fait naître les sentiments que j'ai secrètement voués au plus loyal des hommes. J'aimais l'infortunée Mme. Keyser avant de m'intéresser à son fils et d'admirer en lui les qualités d'un héros. Son' amitié fraternelle pour M. Bart , dont la femme et la sœur sont mes meilleures amies, m'a touchée et animée envers lui d'une bienveillance qui s'est accrue d'année en année, à mesure que j'appréciais mieux son dévouement, son courage et jusqu'à son malheur.
— Il est certain, dit Mme Tugghe, que Charles Keyser est traité avec une injustice affligeante.
— Ma fille, dit messire Tugghe, ces rêveries ne signifient rien. Keyser aurait-il osé te déclarer son amour? Et s'il ne l'a point fait, il en aime peut-être une autre!
— Un soir, par hasard, j'ai entendu moi-même l'aveu de sa tendresse pour moi. Depuis, jamais il n'a osé faire allusion à cette circonstance fortuite. Son silence m'a plus touchée que n'eussent fait ses paroles. Son regard se détournait de mon regard ; il me recherchait, mais, si parfois je me trouvais seule avec lui, il ne manquait pas de se retirer respectueusement.
— Très-bien ! dit Mme Tugghe.
— Sans fortune , car, vous le savez, mon père, ses campagnes ne l'ont guère enrichi; sans naissance puisque le docteur son père n'était qu'un savant et un brave ; sans protecteur , puisque ceux de M. Bart l'abandonnent, il ne se fait pas d'illusions, mais il m'aime, je le sens, je le sais
Messire Tugghe soupira
— Il vous respecte , il vous vénère , il vous a voué une reconnaissance sans bornes , reprit la jeune fille. Moi, je connais vos principes et m'y soumettrai toujours avec une profonde tendresse filiale. Mais, puisque faut tout dire , j'ai espéré comme M. Bart, comme tous les amis de Charles, que la mauvaise fortune cesserait tôt ou tard de le persécuter. Par ses rares vertus , il s élèvera jusqu'au rang où vous voulez que je prenne un époux. Il a des ennemis acharnés ; on le méconnaît, on l'accable sous un écrasant silence. Malgré tout , je ne désespère pas encore, et jamais je ne désespérerai ... i
— C'est-à-dire ma fille, dit messire Tugghe avec une certaine sévérité, que jamais vous n'accepterez d'autre époux que M. Charles Keyser.
— Je sais que vous êtes bon , mon père , dit Marie en se mettant à genoux. Vous n'userez point de votre autorité pour me contraindre à un mariage contraire à mes sentiments.
— Chère enfant , dit messire Tugghe en la prenant dans ses bras, tu as raison de penser ainsi, mais le Roi de France lui-même ne peut rendre justice à Charles Keyser.
— II y a d'autres rois que le Roi de France ! reprit Marie. Oh ! je n'ai pas tout dit encore !
Avec une émotion qui gagna sa mère , digne femme qui eût voulu pouvoir combler ses vœux, — avec une ex- . pression touchante qui attendrit son père, partagé entre des sentiments bien divers, — Marie fit enfin le récit de la mort de Mme Keyser et de la bénédiction suprême qu'elle lui avait donnée.
— Elle croyait t'unir à son fils Charles, la pauvre femme ! dit Mme Tugghe en essuyant ses larmes,
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Mais c'est l'aveu formel de ton amour ! . . . une promesse sacrée. un serment devant un lit de mortl s'écria le conseiller.
— Que m'auriez-vous ordonné de faire? demanda Marie avec une candeur angélique.
— Il est impossible maintenant que tu continues à être en relations avec ce jeune homme ! dit vivement messire Tugghe.
— • Charles le sent si bien , qu'il va partir à la conquête des titres, sans lesquels il ne peut être mon fiancé. Sous peu de jours, m'ont dit mesdames.Bart, il viendra se démettre de ses fonctions de capitaine. .. Et moi, si j'hésitais, si j'étais impatiente de vos questions, mon père, c'est que je voulais vous supplier de me permettre de lui dire: « Je vous aime, Charles, et je vous attends. »
Marie prononça ces mots d'un ton simple et respectueux avec la sincérité d'une conscience qui ne se reproche ni une parole, ni une pensée susceptible de blâme.
Sa mère l'admirait ; son père avait fait un geste d'étonnement.
— Charles Keyser , reprit-elle\ va risquer mille fois sa vie pour rester digne de votre estime. Soumis autant que moi-même à votre volonté, mon père, il n'a pas osé songer , — oh 1 j'en suis sûre , — à obtenir de moi la promesse de garder son souvenir.
— Mais cette promesse, dit messire Tugghe, profondément agité, tu l'as faite à sa mère mourante. Dieu l'a voulu ainsi ! . . . Eh bien ! qu'on aille sur le champ chercher M. Keyser, car je te permets de lui dire toimême : « Je vous aime et je vous attends ! »
— Mon ami, s'écria Mme Tugghe, vous êtes bien toujours l'époux et le père généreux que nous aimons I
Marie palpitante se jetait dans les bras de sa mère qui, sans doute, e4t désiré davantage. Mais qu'on fasse la part du temps et des circonstances , que Ton se rappelle comment, en se dévouant au parti français avec une rare abnégation, messire Tugghe avait mérité les faveurs royales, et qu'on tienne compte de ses relations habituelles, on conviendra qu'il fit plus que n'eussent fait à sa place la plupart des gentilshommes pères de famille. Enfin faut-il répéter que Keyser était en disgrâce flagrante, et que la constante ambition du père de Marie avait été d'être bien en cour? Malgré tout cela, renonçant à l'espoir de s'allier à quelque grande maison , il venait de faire une concession dont sa fille lui rendait grâceavec l'effusion la plus vive, lorsque Charles Keyser entra.
Il fut reçu cérémonieusement et s'en alarma tout d'abord ; car ayant évité, depuis la mort de sa mère, de se rencontrer avec Marie, il devait craindre qu'un hasard fâcheux eût appris au conseiller pensionnaire ce qu'il se réservait de lui dire lui-même en venant lui rendre ses derniers comptes.
Messire Tugghe était grave, sa femme pensive, sa fille évidemment triste, et comment, à l'heure d'adieux éternels peut-être, ne l'eût-elle pas été ? Ce qu'elle avait désiré si ardemment, ce qu'elle avait demandé, ce qu'elle venait d'obtenir comme un bienfait, n'était-ce point une sentence d'exil, une infinité de dangers incalculables? L'effroi glaçait l'espérance; l'amour se faisait douleur.
— Monsieur, dit l'armateur en pesant ses paroles, je n'ignore rien de ce qui s'est passé au lit de mort de yoftre respectable mère. Je n'ignore même pas vos in-
tentions actuelles, et je vous fais appeler parce qu'il nous importe à tous de mettre un terme à la plus délicate des situations.
Charles Keyser, devenu pâle, s'inclina sans tourner les yeux du côté de Marie.
— Je sais donc que vous aimez ma fille ; mais on dit en outre publiquement, surtout dans les réunions d'officiers de marine, que si elle a refusé plusieurs partis très-honorables c'est parce que vos sentiments sont partagés. ,
— Messire, dit Keyser d'une voix tremblante, je vous jure sur mon honneur et sur ma foi que je suis innocent de ces propos.
; — Ce serment était inutile ; je ne doute pas plus de votre discrétion que de votre loyauté.
— Merci , monsieur Tugghe ! reprit Keyser. Quant aux bruits que de méchantes gens ont répandus , ils tomberont, j'espère, après mon départ. Oui, j'aime depuis longtemps Mlle, votre fille ; elle l'a su sans que je me sois permis de le lui déclarer à elle-même ; et ma mère le savait!... Oui, par une pieuse condescendance aux derniers désirs d'une mourante, Mlle. Tugghe n'a pas cru pouvoir lui retirer sa main lorsqu'elle la bénissait en pensant la bénir dans la mienne !...
— Notre fille nous a tout raconté, dit Mme Tugghe avec une douceur qui pénétra l'âme du jeune marin.
— Moi, poursuivit-il, jemeberce de l'espoir, peut-être trompeur, que Mlle Marie me pardonne d'avoir osé l'aimer en secret, et qu'elle approuve mon dessein d'aller au-delà des mers chercher ou la mort, ou le rang qui
me permettrait de me représenter devant ses parents le /* •
40 1 Jean bàrt et chàbles *b¥§HJ
front haut, les mains jointes, le coeur toujours plein de sa seule pensée.
— Ce n'est point ma fille, dit l'armateur, mais sa mère et moi qui vous permettons de l'aimer et lui permettons de vous répondre elle-même.
— O mon lieu ! s'écria Keyser avec transport en voyant Marie qui, rouge de pudeur, les yeux baignés de larmes, lui tendait la main en souriant.
Il se précipitait à genoux, pressait cette main entre les siennes et disait d'un accent chaleureux :
— Marie! ma vie et mon amour!... Mon bonheur dépasse mes rêves... Vous consentez à m'entendre vous dire: — Je vous aime!
— Je vous aime, Charles!... murmura la jeune fille qui se rassit à bout de forces.
Sa mère se rapprocha, craignant qu'elle ne s'évanouit.
Mais, les yeux fixés sur ceux de Charles, elle lui parlait du regard, et Charles, en extase à ses pieds, la contemplait comme un astre divin.
— Mes parents, dit enfin la jeune fille, me permettent d'attendre votre retour, en priant nuit et jour pour que le Ciel vous protège.
— Oui, ajouta Mme Tugghe, nous vous permettons de vous aimer saintement dans l'espoir d'être unis un jour. Il faut qu'une mystérieuse absence prépare les voies : mais nos vœux sont les vôtres. Courage et confiance en Dieu ! Ma pauvre amie Mme Keyser a bien fait de vous bénir !
Elle avait pris les mains de Charles et de Marie ; elle les tint silencieusement pressées sur son cœur maternel. Messire Tugghe contemplait ce tableau avec un
mélange de tristesse et de fierté, de compassion et dô tendresse. Il entendit Charles qui faisait l'histoire touchante de son amour à partir de l'instant où maître Yanburg lui avait parlé pour la première fois de l'accueil fait par Marie à sa mère sans asile et sans pain. II entendit Marie répondre par l'expression de ce qu'elle éprouva en se jetant dans les bras de Charles Keyser, le soir où il reparut àDunkerque avec Jean Bart et tous ceux que Ton croyait perdus.
— Où puisais-je mon espoir? disait-elle. Je répétais avec une ardente foi et comme inspirée d'en haut : — « Non I ils n'ont point péri ! » — On m'appelait l'ange des consolations, l'enfant bénie, la messagère d'espérance!... Eh bien, Charles, depuis lors, le même pieux espoir m'a toujours soutenue. Dieu veuille qu'il me soutienne encore, puisque vous devez braver de nouveaux et terribles dangers !
Sans essayer de sonder l'avenir, Marie et Charles reconstruisaient le passé en se parlant des principales émotions qu'ils avaient ressenties, tantôt en se revoyant, tantôt en écoutant Agnès, Nicole et Jean Bart, amis dévoués, confidents discrets, dont les noms revenaient sans cesse dans leurs récits de cœur à cœur.
Messire Tugghe, de plus en plus touché, attira sa femme auprès de lui.
Charles et Marie, assis l'un à côté de l'autre à l'extrémité du salon, savouraient leur bonheur avec la crainte de s'entendre donner le signal du dernier adieu.
Messire Tugghe cependant songeait à leur accorder quelques heures de trêve. Puisque Jean Bart, Agnès et Nicole avaient fraternellement reçu les aveux de Charles Keyser, puisqu'ils avaient recueilli les pensées
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de Marie et pénétré ses muettes amours, puisqu'enfiû sans une sorte d'ingratitude on ne pouvait rien leur cacher, il proposait de les rendre témoins d'une séparation qu'adoucirait leur présence.
— Combien vous êtes bon, mon ami ! dit Mme Tugghe reconnaissante.
— Réunissons au foyer de la famille les dignes amis de nos enfants ! Non, je ne me sens pas la force maintenant de renvoyer d'ici Charles seul... Qu'il s'éloigne appuyé sur le bras d'un frère ! . . .
— Bien I mon cher et noble mari. |
— Peut-être, ajouta messireTugghe, aurais-je mieux fait d'aller trouver Keyser et de ne pas le mettre en présence de notre fille...
— Non, mon ami, ce que vous avez fait était plus paternel. Voyez' ils sont heureux! Vous leur avez donné au moins pour consolation le souvenir de ces moments I Hélas 1 se reverront- ils jamais !
Mme. Tugghe ne compléta point sa pensée. î Après un silence assez long, l'armateur reprit :
— D'ailleurs il me faut le temps d'interroger ce jeune "îiomme sur ses projets. La semaine dernière, il a retiré de chez moi toutes les sommes qu'il y avait placées durant la guerre. Dans l'intérêt de notre bonheur commun, j'entends le seconder de mon mieux. S'il a besoin d'un navire, d'une cargaison, de lettres de crédit, de recommandations que je puisse lui donner, je les lui dois. Allez, chère amie, le retenir à souper. Moi, je vais envoyer notre fils chez Mme Bart.
— Pourquoi n'iriez- vous pas vous-même?
— En effet, cola vaudra mieux, ï-e conseiller sortit,
Charles et Marie n'étaient plus que sous les yeux d'une mère tendre qui prenait une égale part à leurs transports de joie, à leurs craintes, à leurs illusions et à leurs douleurs.
Les poëtes ont représenté la route du bonheur comme un sentier étroit, raboteux, escarpé, glissant, obstrué par des ronces et des aspérités, où Ton se déchire en chemin le cœur et l'âme, — coupé de fondrières où s'engloutit l'espérance, — bordé de marécages empestés et de précipices sans fond. Au milieu d'un horrible chaos d'ossements humains on tombe à chaque pas ; ou laisse des lambeaux de chair et des traces de sang à tous les angles de cette voie du martyre ; on s'épuise en efforts insensés, on se traîne, on rampe et Ton meurt sans jamais atteindre le but.
Dans l'origine pourtant, la route était large, unie, ferme et douce, ombragée par des berceaux de fleurs, entourée de paysages charmants ; on la parcourait d'un pas léger en y respirant de célestes parfums de paix et d'amour.
C'était avant l'Age d'or. En ces temps heureux, la Folie et la Sagesse étaient également inconnues. Mais l'Age d'or et son complice, l'Age d'argent, plus cruels mille fois que l'Age de bronze et de fer, vinrent nuitamment rouler sur cette route facile un amas de monts titaaesques dont le sol maudit n'enfanta que misères.
Les nécessités delà vie, la civilisation, la fortune, les rangs, les dignités, la prévoyance et la prudence, — la Sagesse et la Folie, bordent de gouffres et d'obstacles sans fin l'âpre chaîne de montagnes. L'Humanité s'y égare en gémissant ; elle cherche, elle cherche la route du bonheur, mais la route n'est plus,