ADIEUX
En présence de tous ses amis, de Jean Bart, de Nicole, d'Agnès et du chevalier Tugghe, Keyser disait aux parents de Marie :
— Ma sainte mère, qui est morte en vous comblant de bénédictions, est dans un monde meilleur. Mes devoirs de fils ne me retiennent plus à Dunkerque, et je me félicite maintenant de n'être pas officier dans la marine du Roi, car la paix règne en Europe. En temps de paix aurais-je trouvé l'occasion de conquérir les lettres de noblesse que j'ambitionne? Je ne possède pas, comme Jean Bart, les connaissances qu'il met au service du marquis de Vauban ; je n'ai pas conçu comme lui tout un système de guerre dont l'exposé seul mériterait une récompense hors ligne ; mais je suis marin et je suis lettré ; j'ai reçu dès l'enfance une instruction
# très-variée que j'ai cultivée plus tard à mes heures de loisir; j'ai l'esprit aventureux, et enfin les grandes navigations ont de l'attrait pour moi.
— Du temps que nous servions en Hollande, dit Jean Bart, nous n'étions en désaccord que sur ce sujet.
— Le bonhomme Svoelt et sa femme nous l'ont assez dit pendant leur visite à Dunkerque, ajouta la blonde Agnès en souriant, mais ma sœur Nicole nous Ta dit mieux encore.
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Nicole sourit à son tour.
Le chevalier Tuggbe fit plaisamment l'éloge du débonnaire capitaine Svoelt, qui, connue on le voit, avait tenu la promesse de venir demander l'hospitalité à ses anciens lieutenants. Tout en contin jant à maudire l'ambitieux Louis XIV, le bonhomme avait admiré avec force soupirs les admirables travaux exécutés à Dunkerque. Il avait bonnement fait allusion à ses déconvenues ma* ritimes, et, tout en buvant aux prospérités de Keyser et de Jean Bart, il avait prophétisé que le petit François Cornil serait un jour amiral.
— Le père Svoelt, au demeurant, est un navigateur, reprit Keyser. Malgré certaines histoires semi-fabuleuses de typhons neptuniens, ce n'était ni sans intérêt, ni sans profit, que j'écoutais le récit de ses grands voyages.
— Avec la Licorne Néerlandaise et 4 bord du Saumon Argenté, dit Nicole en souriant.
— Plus tard, la relation des campagnes de notre valeureux ami Cornil Bart, dont Dieu ait l'âme, m'enthousiasmait. J'éprouvais le désir de marcher sur ses traces, de continuer ses travaux. Jacques et Michel Bart m'ont devancé dans cette mission. J'irai les rejoindre et les seconder, j'espère. Cornil avait battu toutes les mers. Du Japon jusqu'au Canada, changeant vingt fois de navire, il avait entrepris une foule de grandes choses. Nous ne serons pas trop de trois pour nous partager la gloire dont il a frayé la route, pour donner suite à ses alliances avec vingt peuplades, pour faire rentrer les créances de votre maison, messire Tugghe, pour aller recueillir les trésors enfouis par lui dans les parages les plus divers.
— Cornil avait une ardeur infatigable, dit *ean Bart y
et personne plus que lui n'a possédé le talent de se créer des ressources par ses seules forces. Le maréchal d'Estrées s'est, à deux reprises, félicité de son concours, et plusieurs fois les frères de la côte se sont réunis sous son commandement.
— Cornil est mon modèle, reprit Keyser. Le Roi de France ne peut me conférer la noblesse; mes services ne sont pas encore assez éclatants. Mais l'Angleterre, l'Espagne, le Portugal, la Suède et même le Danemark ont des intérêts dans les Indes. Rien ne saurait m'empêcher de servir en tout honneur des puissances alliées ou neutres. Je n'excepte que la Hollande; mais je ne repousse pas même l'Espagne, bien que je sois porté à faire cause.commune avec les aventuriers flibustiers.
— C'est-à-dire que vous commencerez par la combattre, dit messire Tugghe.
— 11 le faut bien ; mais, ne pouvant prévoir les événements , je me réserve toutes les chances qu'ils sont susceptibles de faire naître. Un navire monté par soixante hommes d'élite m'attend à Dieppe. Alexandre Jacobsen, cousin de Jean Bart , l'équipe à mes frais. Quand on va jouer sa vie , on se soucie peu de son avoir. Tout ce que je possède est engagé dans cet armement. Seulement , j'ai laissé à ma tante Guttiere la jouissance et, dans le cas où je périrais , la propriété de la maison de mes parents. Puisque M. Tugghe accepte mon congé , dès demain je pars pour Dieppe. Avant peu de jours , nous ferons voiles. Je porte douze canons, six mois de vivres, un an de munitions de guerre et une pacotille d'excellente défaite dans les îles. Je commence par côtoyer l'Espagne et le Maroc. Les barbaresques sont de bonne prise. Si ie rencontre l'occasion d'embrasser la querelle
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. de quelque roi chrétien contre les peuples païens ou „ maures , je me fais délivrer des expéditions régulières et j'arbore son pavillon. Le navire n'est qu'à moi.
— Mon ami , dit messire Tugghe, je comptais vous en offrir un ; mais le plus habile cavalier peut perdre sa monture. N'oubliez pas que mon crédit s'étend au loin et que je vous autorise à faire en mon nom tous les armements que vous jugerez utiles.
Keyser et ses amis remercièrent le conseiller de celle . proposition généreuse.
— Les deux Indes me sont ouvertes, reprit le jeune marin. J'ai la copie du journal secret de Corail et la clef de ses notes en chiffres. Je sais que Jacques et Michel ont choisi la Martinique pour leur point de ravitaillement. Des Canaries , à moins de force majeure , je vais directement les rejoindre et me concerter avec eux. Tel est le plan sommaire d'une campagne dont Jean Bart connaît et approuve les détails. Enfin , je m'abandonne à la garde de Dieu avec l'espoir que sa providence sera mon guide !
Bien différent de ce qu'il était en Hollande, Charles» en s'éprenant de Marie , avait adopté les principes de son matelot Jean Bart et réglé sa conduite sur la sienne. Les notes de l'intendant Hubert de Champy-Descluzeaux l'attestent historiquement.
Dans les documents expédiés en 1676 à Colbert , sur Jean Bart et Charles Keyser, on lit que tous deux étaient fils et petit-fils de fameux corsaires ; que leur bravoure et leur conduite étaient exemplaires , etc., etc.
A Flessingue , Keyser avait tourné en amicale raillerie le dessein de Bart , qui voulait , pour trois ans , se séparer de Nicolita sa fiancée , après lui avoir juré amour
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et constance. Régénéré maintenant par les sentiments que lui inspirait Marie Tugghe , Charles allait s'éloigner, non pour trois ans, non pour guerroyer dans les mers voisines, mais pour un temps illimité, pour courir les grandes aventures aux extrémités du monde.
Dans la réunion de famille devant laquelle Keyser parlait de ses projets, contrôlés et approuvés par Jean Bart, on les accueillit avec confiance , avec chaleur, et, enfin, avec une exaltation qui s'accrut jusqu'à l'heure du couvre-feu. Mais dès que la cloche de Saint- Eloi eut retenti , dès que, selon l'usage, on se fut levé de table et qu'on eut récité les grâces , le signal de retraite produisit l'effet d'un glas funèbre.
Marie, frémissante, prit le bras de Charles avec une sorte d'effroi.
Messire Tugghe, sa femme et son fils le chevalier, reçurent ses adieux. On l'avait reconduit jusque sous le cloître de la grande-cour. Là , par une circonstance fort naturelle , l'émotion commune redoubla , car il s'écriait avec un accent d'amour et de douleur.
— Ici même , à cette place , Marie , vous avez pris parla main ma mère mendiante, désespérée, et vous lui êtes apparue comme l'ange de la charité divine ; à ia même place , Marie, je prends votre main et je jure que mon cœur de fils ne battra que pour vous jusqu'à mou dernier soupir. Adieu , ma bien-aimée, adieu ! Vivre ou mourir pour votre amour... adieu !
Elle lui ouvrit les bras en pleurant, et quand ils eurent confondu en cet unique et chaste baiser d'amour leurs douleurs et leurs espoirs, Marie défaillit sur le coajir de sa mère.
J <»an Bart soutenait et entraînait Charles.
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Cependant , à la lueur de la lune <qui éclairait celle touchante scène d'adieux, Nicole vit deux larmes plus brillantes que l'étoile du soir , rouler lentement sur les joues d'Agnès.
Elle s approcha fraternellement et la soutint sans lui adresser une parole.
Le lendemain , après que Catherine qui le regardait comme son fils eut béni Charles Keyser , il partit pour Dieppe.
Jean Bart pleurait.
La semaine suivante , Agnès entrait comme novice au couvent de la Miséricorde , où sa sœur Sainte-Cécile venait de prononcer ses vœux :
— Tu l'aimais donc toujours! lui dit Nicole en Tem brassant.
— Toujours ! murmura-t-elle. Je vais prier Dieu de le protéger, de le garder sur les mers et de l'unir à la flancée qu'on autorise enfin à l'aimer.
Agnès ne pleura point ; mais Nicole fondit en pleurs.
Jean Bart venait de recevoir l'ordre de croiser avec deux légères frégates contre les pirates de Salé. Le 17 avril 1681 , il appareilla , montant la Vipère , de 14 canons, que sa conserve l'Arlequine, de 12, suivait toutes voiles au vent.
Le 30 juin , non loin du cap Saint- Vincent , en vue d'une escadre anglaise , il reconnut deux saletins , arbora pavillon blanc et leur appuya la ebasse.
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