CHANGEMENT A VUE
Maître Thomas Vanburg , l'oracle du gaillard-d'avant , commentait les manœuvres de Jean Bart avec une verve justement admirée, et, par la même occasion donnait à ses camarades des explications sur toutes choses. Il se vantait de connaître Versailles , d'avoir vu le roi Louis XIV, et par conséquent d'être versé dans la politique , a pis que pas un, hormis son capitaine; » aussi savait-il à merveille pourquoi les Anglais s'avisaient de croiser sur les côtes de Portugal.
— Les Portugais , disait-il , ont été des poulets dans hur temps, et même des coqs d'Inde , vu que c'est aux Indes qu'ils ont le mieux joué du bec !.. Le Hollandais les brosse à cette heure; l'Anglais en profite ; l'Espagnol marronne , et nous , nous restons calmes ! C'est la faute à la marquise de Montespan !
— En sait-il des histoires !.. — Quel fameux* pour la palabre que ce maître Vanburg !
— Quelle platine pour un flamand !..
— Le Portugais vous avait pris mon Tanger aux Maures , et un peu proprement , c'était bien ; mais la bêtise , c'est qu'ils l'ont donné en dot à leur infante , rapport à son mariage avec Charles II d'Angleterre. Je ne passe pas de mettre , dans une corbeille de noces , un port , des fortifications , un point militaire , comme dit le prince de Condé.
— Bon ! il 'connaît Dieu et diable , màltrS Vanburg î
— Le Portugais repasse donc son Tanger à l'Anglais, mais l'Anglais n'a pas de quoi le garder , il ne veut pas le rendre gratis à l'autre , et il vous démolit lui-même les fortifications. Enlevé ! vous savez la politique.
— Eh bien , elle est propre !
— Quel malin que maître Vanburg !
— Portobraille s'arrache les crins et montre les dents, n'ayant pas goût à voir son pauvre Tanger revenir aux mauricauds du Maroc. Rosbif, par cette raison , protège les pirates à qui nous appuyons la chasse pour le quart d'heure. Ca t'entortille?
— Pas mal , m'est avis !
— Ah ! ah ! mes beaux mylords , ne tarda pas à s'écrier maître Vanburg , vous êtes aux premières loges pour voir comment le Renard Blond sale le petit salé 1 Pointez vos lunettes, nous pointons nos trompettes de chasse !... Chien de chien ! les Turcos sauvages courent deux bords différents... Ordre à VArlequine de couper la route au petit qui veut rallier l'Anglais. Le plus gros court droit sur la terre. Torche de la toile , ma Vipère , hisse ! étarque ! à bloc! ... Bon ! nous voici à portée de canon ! En avant la musique 1
— Silence à bord ! commanda Jean Bart qui serrait de près le pirate sale tin , armé de seize canons et monté par cent cinquante Maures.
VArlequine cependant n'était point parvenue à rejoindre l'ennemi dont les Anglais favorisèrent la fuite en s'avançant à contrebord. Jean Bart fit un geste de méchante humeur et donna l'ordre à sa conserve de le rallier sans saluer les Anglais , ce qui était une sorte d'insulte*
D'après les usages du temps , le commodore eût été en droit , eu égard à son grade et aux forces qu'il avait sous ses ordres, d'exiger à coups de canon cette marque de déférence. Mais les instructions de Charles II , humble pensionnaire de Louis XIV , étaient telles que , n'osant les enfreindre , il se contenta de donner asile au pirate.
Cependant, non loin des côtes , une action fort vive s'engageait entre Jean Bart et son adversaire , dont les seize canons ne ripostèrent pas longtemps à ses quatorze pièces. Au bout de vingt minutes, le saletin s'échouait.
1 Les Maures , qui avaient pour chef le propre fils du gouverneur de Salé , se jettent à terre. Les Portugais courent aux armes , les font prisonniers et les emmènent.
? Jean Bart, rejoint par fArlequine, entre dans le port de Lagos. Il y aperçoit avec joie un navire portant le pavillon des corsaires de Dunkerque,
— C'est M. Keyser 1 s'écrie Vanburg. 1
— C'est le Lion Brun ! le matelot du capitaine!
— Hourra ! Vive Jean Bart 1 dit tout l'équipage.
, Tandis que le lieutenant de la Vipère est expédié au commandant de Lagos avec ordre de lui réclamer les prisonniers comme esclaves destinés aux galères du roi de France , Keyser accourt et se jette dans les bras de son cher matelot.
— Appareillons sous pavillon portugais, vivement, Ça presse , se hâte de dire Jean Bart.
En quelques mots , il a pourtant eu le temps d'apprendre que Keyser , selon ses projets , vient de faire la plus heureuse des courses sur les côtes du Maroc.
Non- seulement il s'est emparé de plusieurs barbaresques, mais il a eu le bonheur de défendre et de sauver un convoi portugais à destination de Tanger, poursuivi par une flottille de pirates. II Ta ramené dans le Tage ,'■ et a reçu les félicitations du régent Dom Pedro luimême. Le baron d'Oppède, ambassadeur de France auprès de la cour de Portugal , a dû écrire au ministre et au Roi.
— Ce serait parfait sans les Flamignes, les Mortemart, les de Lorze et la Montespan que je donne à tous les diables, interrompt Jean Bart. Mais avisons au plus urgent. Il s'agit d'enlever, malgré les Anglais , le chien de Saletin qui s'est réfugié dans leurs eaux.
La Vipère et tArlequine , déguisées par des masques, auront l'air de flûtes escortées par le brig de Keyser qui passe fort insolemment en vue de l'escadre anglaise sans saluer du pavillon. Ce que le commodore a supporté de la part des Français , il ne le tolérera certes point de celle des Portugais qui , d'ailleurs , gouvernent vers Tanger. '
Une frégate est détachée à leur poursuite.
Les trois prétendus portugais se dispersent aussitôt, ils seront cause de la dispersion des Anglais : c'est tout ce que veut Jean Bart.
Le pirate saletin, qui croit n'avoir plus besoin de protection , gouverne à l'ouest. La Vipère, tout en feignant une marche embarrassée , prend la même direction.
Tout à coup , se voyant convenablement placée entre les Anglais et le barbaresque, elle dépouille son masque, arbore pavillon blanc, se donne de Terre et ouvre le feu. Son premier coud de canon est le signal d'un
2 fg JEAN BART ET CHARLES KKYSEK.
changement à vue. LArlequine et le navire deKeysef, cessant de fuir, hissent les couleurs françaises. : Le commodore , mystifié , est tenté de se venger surle-champ. Déjà le pirate épouvanté s'est rendu à Jean Bart. Les trois navires français et leur prise se forment en ligne et leur contenance dit assez qu'ils périront plutôt que d'abaisser leurs enseignes devant celles de □harles II. La crainte d'une disgrâce , ou même d'une peine plus sévère , l'emporte sur l'orgueil britannique. Le chef de l'escadre anglaise s'éloigne la rage dans le cœur.
Les Français , sans aucun obstacle , reprennent le mouillage de Lagos dont le commandant refuse la restitution des prisonniers saletins. Il fallut aller jusqu'à Lisbonne. Mais là, ce qu'on eût sans doute refusé à Jean Bart et au baron d'Oppède , ne put l'être à Keyser , à qui le Portugal devait le salut de tout un convoi de troupes et de munitions de guerre.
Les Maures les plus considérables, entre autres le fils du gouverneur de Salé, furent rachetés moyennant de grosses rançons par l'agent du Maroc à Lisbonne, d'où Jean Bart devait se rendre à Toulon pour conduire ses autres prisonniers aux galères du Roi.
I Par le travers du détroit de Gibraltar , il fallut se faire les derniers adieux.
i — Courage , matelot , et que le ciel te protège ! dit Jean Bart à son ami Charles Keyser. Le jour de mon départ deDunkerque, Marie me disait en pleurant : « Que le sort le seconde ou le trahisse, sa fiancée lui restera fidèle 1 »